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Robert : 
« Je ne joue pas pour être un symbole »

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Stéphane Robert a été l’une des sensa­tions du premier tour de Roland Garros en s’of­frant Kevin Anderson (pour sa deuxième victoire Porte d’Auteuil). Pour l’oc­ca­sion, nous avons décidé de vous (re)proposer l’en­tre­tien qu’il nous a accordé pour le numéro 52 de GrandChelem. Un vrai bonheur.

Pourquoi le tennis ?

« En fait, j’ai imité mon frère qui a quatre ans de plus que moi. Je n’étais pas plus mordu que ça et en paral­lèle, je faisais aussi du foot­ball. Au fur et à mesure du temps, je commen­çais un peu à m’énerver, car je consta­tais qu’au foot­ball, les résul­tats ne dépen­daient pas que de moi. C’est ce qui m’a convaincu que je devais me mettre vrai­ment sérieu­se­ment au tennis. Là, je savais que j’allais être maître de mon destin, dans la défaite comme dans la victoire. »

Aujourd’hui, est‐ce que tu te surprends à regarder les autres champions ?

« Oui quelques fois, mais je vais plus regarder ce qu’il se passe chez les jeunes qui arrivent. Souvent mon équi­pe­men­tier me demande sur les grands tour­nois du circuit d’aller faire un peu de scou­tisme pour repérer quelques juniors. C’est très inté­res­sant de suivre les espoirs et de voir ceux qui parviennent à percer. J’ai joué Rafael Nadal à 16 ans. J’ai senti qu’il était fort bien sûr, mais de le voir accu­muler tant de titres par la suite, c’était loin d’être gagné d’avance. D’ailleurs, c’est ce qui est dingue au tennis. C’est un sport où tout est possible. »

Pour nos lecteurs, ceux de GrandChelem mais aussi de Welovetennis.fr, tu repré­sentes quelque chose, tu es un symbole, tu as conscience de tout cela ?

« Je ne joue pas pour être un symbole. Je repré­sente peut‐être le joueur de base, très acces­sible pour le public. Je ne calcule pas, je suis naturel. Après, je suis aussi à fleur de peau, et mon tennis est dans cette lignée. Les fans aiment ressentir des choses, je pense leur donner des émotions. J’ai envie de dire qu’il se passe souvent des évène­ments quand je joue. »

Tu mini­mises cela, mais ce capital sympa­thie existe vrai­ment, on le voit à chaque fois que tu réalises une performance.

« Je répète, je ne joue pas pour cela, je cherche avant tout à être perfor­mant et à faire ce qui me plaît. Après je peux passer pour le joueur de tennis un peu touriste, car je voyage beau­coup. Mais cela fait partie de mon bien‐être. Je veux aller partout voir des beaux endroits. Je me nourris de tout cela. »

Cette propen­sion à voyager partout fait aussi que l’on te consi­dère comme un vrai globe trotter…

« Dans les médias, on m’a collé l’étiquette du joueur guide du routard, et ce n’est pas si faux que ça ! Moi, je m’amuse. Dernièrement, je devais aller en Chine mais c’était compliqué avec les visas. J’avais des amis au Mexique, alors je me suis dit : on y va. J’ai vu des clubs sympa­thiques, et j’ai fait un bon tournoi. De toute façon, mon calen­drier est large­ment orienté vers des lieux, des pays, des civi­li­sa­tions que j’ai envie de découvrir. »

Quelle a été ta plus grande découverte ?

« Je me suis régalé en Thaïlande ; j’ai adoré l’esprit. L’autre décou­verte a été l’Inde, où j’ai gagné un titre. J’adore me nourrir de tout cela, y puiser de l’énergie. Après, peut‐être que cela va changer dans dix ans, que je ferais beau­coup de musées plutôt que de décou­vrir des paysages, des lieux incroyables. Là, pour l’instant, j’aime aller dans des lieux très diffé­rents, des desti­na­tions origi­nales, on va dire. A chaque fois que 
j’arrive sur une ville que je ne connais pas, je fais un peu de TripAdvisor pour profiter aussi de la région. C’est pour cela que j’essaye aussi de trouver du temps. Je sais que c’est essen­tiel, que cela m’apporte beau­coup, que c’est un des moteurs dans mon jeu, mon attitude. »

Tu vas jouer encore longtemps ?

« J’ai envie de jouer encore quelques années, c’est clair. J’ai une vie excep­tion­nelle. 
Et j’ai aussi encore des ambi­tions. Dernièrement, j’ai gagné mon premier chal­lenger sur dur en Inde (New‐Delhi). Cela m’a permis de gagner des points et de remonter au clas­se­ment. Après, il est clair que si je reviens au top, je rejoue­rais bien sur le gros circuit comme je l’ai déjà fait. »

Roland Garros, cela repré­sente quoi pour toi ?

« D’abord, ce sont des souve­nirs d’enfance car, quand j’y allais, il fallait toujours très bien jouer. Aujourd’hui, c’est le cham­pionnat du monde sur terre battue, l’évènement numéro 1 pour un joueur fran­çais. Depuis que je suis pro, je disais à mes amis que je voulais faire un coup à Roland‐Garros. Finalement je l’ai réalisé en 2011 en élimi­nant Tomas Berdych (ndlr : sorti des quali­fi­ca­tions, il élimine le Tchèque en cinq sets après avoir perdu les deux premiers). Mais ce n’est pas parce que c’est fait que je ne peux pas tenter de rééditer cette perfor­mance, cher­cher un troi­sième tour, un 8ème. Si la météo est correcte, c’est un tournoi où mon jeu peut bien s’exprimer car la terre battue est rapide, tout comme les balles. »

Tu n’as ni coach (ndlr : depuis l’in­ter­view, il a repris avec son ancien entraî­neur, Ronan Lafaix), ni prépa­ra­teur physique, on peut dire que tu es en totale autonomie…

« Cela fait six ans que je suis seul sur le circuit et cela se passe plutôt bien, donc je gère la situa­tion assez faci­le­ment. Quelques fois il faut juste impro­viser. Sur les gros tour­nois par exemple, je suis souvent spar­ring, je tape avec les joueurs, mais je reste toujours centré sur mes objec­tifs, je garde ma disci­pline. Avant Monte‐Carlo, je suis allé à l’académie Mouratoglou, j’ai joué avec les jeunes qui étaient là, ceux de la fonda­tion de Patrick Mouratoglou, Champ Seed. J’ai envie de dire que je peux jouer avec n’importe qui (rires). Quels que soient les exer­cices proposés et mon parte­naire, je trouve toujours le moyen de bosser aussi des axes de mon jeu. J’adore par exemple jouer avec les filles. Après l’Open d’Australie avant de partir en Tasmanie, je me suis entraîné quelques jours avec Yulia Putintseva, et cela m’a vrai­ment plu. Quand on joue avec une fille, il y a toujours l’idée que l’homme doit l’emporter ; j’aime bien gérer cela au niveau mental, c’est inté­res­sant. Cela peut s’approcher d’un moment clé, d’un match au niveau du stress. C’est en tout cas très formateur. »

As‐tu un grand regret sur ta carrière ?

« Pas de regrets non… De toute façon, le joueur de tennis sait que la défaite est souvent au bout. C’est l’éternel appren­tis­sage : se remettre au travail, essayer de comprendre ce qui n’a pas fonc­tionné et cher­cher les solutions. »

Forcément on va te parler de Novak Djokovic, qu’est-ce que l’on peut en dire ?

« Que la percep­tion que l’on a de ce joueur ne serait pas la même s’il avait un revers à une main. Qu’il est tout à fait capable de battre tous les records et que s’il y parvient, il sera natu­rel­le­ment reconnu à sa juste valeur. Après, je peux aussi comprendre que certains trouvent son jeu un peu ennuyeux, mais il faut recon­naître que c’est diable­ment effi­cace tant au niveau tactique, mental que physique. »

Quand on est descendu très bas au clas­se­ment, on a forcé­ment des doutes quand il faut tenter de revenir…

« Je n’ai pas eu de doutes réel­le­ment. J’étais 555ème mondial à Roland‐Garros, mais comme j’avais un clas­se­ment protégé, cela m’a permis de prendre des points pour remonter rapi­de­ment à la 330ème place au mois d’octobre. Par la suite, j’ai donc fait 330ème à 120ème, ce qui est beau­coup moins compliqué que si on démarre au delà de la 500ème place. »

En ce moment, Julien Benneteau essaye de réaliser un chal­lenge presque identique…

« Oui, mais lui il a été top 30, il a sans cesse joué sur le grand circuit. Moi, j’ai toujours été fina­le­ment un joueur de chal­lenger, sauf en 2014 où, avec mon clas­se­ment, j’ai pu prin­ci­pa­le­ment disputer les grands tour­nois. Et cela s’était bien passé jusqu’à ma bles­sure. L’idée c’est d’avoir le niveau suffi­sant pour rentrer dans des tableaux, tout en mixant avec des chal­len­gers s’il y a une desti­na­tion qui me fait plaisir. Par exemple, je rêve d’aller au chal­lenger d’Hawaï. L’année prochaine, quel que soit mon clas­se­ment, je crois que j’irais quand même décou­vrir cette région, c’est inévitable. »

Y a‑t‐il une région du monde qui manque encore à ton palmarès ?

« Je suis allé un peu partout, et c’est ça qui est génial dans le tennis. Il y a des tour­nois partout sur le globe. Dernièrement, je voulais aller aux Philippines par exemple. Après, j’essaye aussi d’être vigi­lant sur les voyages, leur durée, car cela peut aussi me mettre en danger physiquement. »

Quel est l’accueil d’un joueur fran­çais quand il débarque à New Delhi ?

« C’est simple, quand je suis arrivé au club, les six courts étaient déjà pris par une académie. Alors plutôt que de subir la situa­tion, je suis allé voir le coach et j’ai très vite tapé avec les acadé­mi­ciens. Bref, par la suite, j’ai toujours eu un terrain pour bien travailler, et l’entraîneur est venu me voir à la fin du tournoi en me disant : « En 22 ans, je n’ai jamais vu un mec comme toi, car tu as de l’humanité et c’est rare chez un joueur professionnel ». »

Y a‑t‐il eu un lieu où tu as eu peur ?

« Peur, ce n’est pas le mot, mais j’ai quand même vécu une situa­tion parti­cu­lière. C’était à Karshi en Ouzbékistan ; d’ailleurs le tournoi existe toujours. Le central était superbe. L’organisateur avait demandé aux gens de venir pour la céré­monie offi­cielle. Le stade était plein avec une ambiance type ex‐Union sovié­tique. Puis durant toute la semaine, il n’y avait personne dans les tribunes, alors que pour la finale, les gradins étaient complets. De temps en temps, quand quelqu’un n’était pas attentif, qu’il discu­tait trop ou qu’il n’applaudissait pas au bon moment, un mili­taire venait le cher­cher, et il se faisait sortir. En même temps, peu de gens connais­saient les règles. C’était complè­te­ment fou, un peu dingue ; cela reste un souvenir très particulier. »

Retrouvez gratui­te­ment et en inté­gra­lité le numéro 52 « Roland 2016, tous mordus de tennis », le dernier numéro de notre maga­zine GrandChelem… Bonne lecture !

A propos de l’auteur

Loïc Revol

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.