Interviews
Michel Blancaneaux : "L'idée de la précocité c'est pour faire marcher le business"



Difficile d'être aux côtés de son « champion », surtout quand celui-ci n’est autre que son fils. Nombreux sont les exemples de réussite et d'échec. Dans notre volonté d'être précis, nous avons donc rencontré longuement le papa de Geoffrey, Michel Blancaneaux. Cet entretien instructif et surtout sans concession nous permet de mieux comprendre le chemin parcouru par cette « team ». S'il n'y pas de méthodes pour avancer ou réussir, Michel Blancaneaux pose quand même certains principes clairs qui sont pour lui des éléments essentiels à l'épanouissement, l'ouverture d'esprit et la performance, tout en se méfiant forcément des chimères d'un cirque médiatico-économique dont les rouages peuvent finalement nuire à une carrière. Cet entretien est tiré du numéro 53 du magazine GrandChelem.

Quel peut être le rôle d'un père quand son fils est précoce ou a l'intention de devenir un champion ?
"Les deux ne sont pas incompatibles déjà. Je ne peux parler que de ce que je connais. Geoffrey est venu au tennis en ramassant les balles de son grand frère. Très vite, il a voulu s'investir dans ce sport, donc mon rôle a été déjà de prendre des conseils et d'essayer de comprendre. Une fois qu'il a grandi un peu et qu'il continuait à évoquer l'idée de devenir un champion, alors il était clair que, pour son épanouissement, il fallait que je mette tout en œuvre pour tenter d'aller au bout de son rêve, tout en évitant vraiment de tomber dans le piège du père entraîneur. On s'est donc entouré de spécialistes et puis on a décidé de se faire notre propre expérience de la compétition en parcourant l'Europe, en n'hésitant pas à questionner les joueurs et les staffs techniques qui avaient un beau projet ; je pense à Ymer par exemple, à la famille Zverev. On a beaucoup observé et je dis on, car avec Geoffrey la communication est permanente. Ce n'est pas le père qui décide, il y a des points de passage, un projet, des objectifs."

Celui d'aller à l'INSEP par exemple a été un vrai défi ?
"À un moment, il faut savoir ce qui est le plus efficace, le plus professionnel, ce qui va permettre de continuer à progresser dans les meilleures conditions possibles. Précédemment, les voyages que l'on a faits ont permis à Geoffrey d'ouvrir des perspectives, de comprendre le milieu dans lequel il allait baigner. Le passage à l'Insep c'est le vrai début de la professionnalisation avec un emploi du temps fixe, des soins, des séances techniques, des plages pour la récupération. En revanche, j'ai toujours été vigilant, car mon secret tient en quelques mots : on ne touche pas à la tête de mon gamin."

Qu'est-ce que cela veut dire ?
"Mon fils veut devenir un champion, c'est ancré en lui. Tous les débuts de mois, on a une conversation pour savoir si on est toujours ok sur le projet. On ne regarde pas les performances des autres, ni son retard ou son avance. D'ailleurs, à ce sujet, Geoffrey a toujours été considéré par les spécialistes comme un joueur en retard. Au final, je pense que cela a été positif pour lui. De toute façon, la carrière d'un jeune espoir ne se gère pas sur un tableau Excel en le comparant aux autres. Ça, c'est bon pour le système, c'est un leurre. On l’a très vite compris. Avec le recul, cela nous fait rire maintenant."

Soyez plus clairs…
"L'idée de la précocité c'est pour faire marcher le business, pour justifier aussi le boulot de certains coaches, agents ; ça nourrit le système. Ça crée une bourse des valeurs, ça permet aux équipementiers de s'emballer aussi, aux parents de toucher de l'argent, etc. Après, il faut reconnaître que cela donne des moyens. Pour les joueurs jugés précoces, c'est open bar à tous les étages ! Après, il y a la réalité du terrain, les performances, et si la technique et le physique sont des données qui se travaillent plus facilement que le mental, je pense que ce confort prématuré nuit à la performance en général. De plus, les critères de précocité définis par ces mentors sont souvent erronés, il y a un manque de connaissances voire de culture tennis. On s'arrache quelques noms, mais on ne s'intéresse pas vraiment au projet du joueur… Après, faut-il encore qu'il en est un. Beaucoup peuvent se contenter de cette vie-là, car malgré tout, cela peut être très confortable."



Vous parlez d'argent ?
"Oui, évidemment, car il y a encore beaucoup d'argent dans le tennis. Avec Geoffrey, ce n'est pas cela qui nous motive, fort heureusement. Si demain, je suis dans la player's box en finale à Roland-Garros, ce ne sera pas une fin. J'ai toujours parlé de plaisir à Geoffrey, de progrès, c'est cela qui doit le guider."

Thierry Tulasne nous a expliqué que la formation à la française était efficace sur la technique et le physique, mais un peu moins sur le mental. Qu’en pensez-vous ?
"Il a dit ça (rires) ? Plus sérieusement, quand je lis dans notre quotidien sportif, le lendemain de la victoire de Geoffrey, que finalement n'importe qui peut un jour gagner Roland-Garros Juniors, je suis abasourdi. Je me souviens déjà des sifflets lors d'une finale des 16 ans à Roland-Garros contre Geoffrey, et je me dis vraiment que l'on ne comprend rien. Le gamin sauve des balles de match, s'arrache comme un fou, confirme qu'il a un mental d'acier et cela ne suffit pas. On a toujours préféré des grands qui courent vite ou qui frappent fort, c'est comme ça. Après, ce qui me soulage, c'est de voir Yannick Noah encourager Geoffrey, que le court 1 ait été plein et que Geoffrey ait pu rentrer sur le court central avec Novak Djokovic, car je sais ce que cela représente pour lui."

Ce succès à Roland-Garros change-t-il la donne ?
"Forcément, car on risque d'être plus regardé, que l'on va nous faire de nouvelles propositions, c'est logique. Ça, on le savait, on est prêt. Très vite, dans sa jeunesse, j'ai demandé à Geoffrey de faire un effort pour bien s'exprimer en anglais, on a fait un peu de media training, car un champion c'est un tout. On a eu la chance de vivre par exemple une semaine aux cotés de Novak Djokovic et je peux vous dire que c'est vraiment instructif."

Pour revenir à la précocité, vous n'y croyez donc pas ?
"Il y a des exemples qui prouvent que ça existe et il y en a d'autres qui sont terribles. Après, il y a aussi des circonstances qui font qu'une belle carrière peut virer au cauchemar. Je pense à une grosse blessure, à un environnement malsain. Je suis très attentif à cela, notamment en termes de fatigue. C'est pour cela qu'à côté du team « classique », j'essaye de peaufiner, de compléter le tout avec des conseils ou des interventions de spécialistes que j'apprécie. Je pense notamment à Stéphane Caristan ou encore Jacques Piasenta. Quoi qu'il en soit, on est toujours à la recherche d'un petit plus, c'est un travail permanent et c'est aussi cela qui est intéressant dans le tennis : rien n'est acquis."



Plus on discute, plus on a l'impression que vous ne vous fixez aucune limite ?
"Moi, je ne fais rien, c'est Geoffrey qui a un projet, et il veut gagner des grands chelems. Donc pour y parvenir, il faut réunir les éléments qui vont maximiser les capacités à réaliser ses objectifs."

Quand on dit qu'il est trop petit, pas assez puissant, vous répondez quoi ?
"Que je sais tout ça, comme je sais que Lionel Messi a failli ne pas devenir un joueur de football. Ce n'est pas un manque d'humilité de dire cela, mais on essaye de se protéger car on entend ce refrain depuis le début. Depuis que Geoffrey est sur la scène internationale, il continue de progresser là où d'autres sont déjà en panne. Donc, finalement, qu'il ne soit pas encore très grand ni trop puissant, c'est une chance car on sait qu'il y encore matière à progresser."

Rien ne vous fait peur ?
"Si, la blessure notamment, mais j'ai aussi envie de dire que l'on ne construit rien avec la peur. Je répète souvent à Geoffrey que ce qui doit le guider, c'est le plaisir, l'envie de bien faire, qu'il y aura des échecs mais que cela fait partie du jeu."

Si certains spécialistes critiquent son physique et sa technique, d'autres louent son mental...
"Voilà une bonne nouvelle (rires) ! Geoffrey sait d'où il vient, ce qu'il a enduré, et ce pourquoi il se lève le matin. Geoffrey aime ce sport par-dessus tout, et c'est une vraie clé. Il y a des joueurs qui n'aiment pas suffisamment le tennis, et à un moment, c'est une vraie barrière. Geoffrey a envie de rentrer dans l'arène, de se battre, il n’attend que ça, il aime la compétition, il aime chercher des solutions. C'est ça qui va lui permettre de toujours y croire et surtout de ne rien lâcher, comme il l'a fait sur ce Roland-Garros juniors. C'est sa force, c'est sûrement un peu inné, mais il a fallu le cultiver. Nos voyages, nos échanges, ce qu'il partage avec ses proches, sa famille, ses amis, c'est un tout, un équilibre. Regardez bien : sur les photos, Geoffrey sourit, il est heureux. Le reste viendra, j'en suis sûr !"





Retrouvez gratuitement et en intégralité le numéro 53 "Vous avez dit précocité", le dernier numéro de notre magazine GrandChelem... Bonne lecture !
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