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Patrick Mouratoglou : « Les français ne sont pas éduqués pour gagner »

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Il avait prévenu GrandChelem il y a 6 mois : il sortirait un livre pour secouer le cocotier de la formation française, considérée comme la meilleure formation du monde. Patrick Mouratoglou s’est executé. Voici « Eduquer pour gagner », l’essai qui cristallise ses réflexions sur ce qui fait la base des champions. L’occasion de lancer un grand débat national sur la fabrique des cracks. Juste avant, nous sommes allés rencontrer l’auteur pour savoir si on avait bien compris ce qu’on avait lu.

Pourquoi ce titre « Eduquer pour gagner » ?

L’idée du livre c’est d’expliquer comment les champions deviennent des champions et ce qui fait vraiment la différence. Des joueurs qui jouent bien au tennis, il y en a des centaines. La différence se fait sur autre chose et c’est l’éducation que les enfants ont reçue, qui forge leur personnalité. Le tennis, c’est un mode d’expression comme un autre, comme la musique ou la danse, mais ce que tu amènes sur le terrain c’est ta personnalité et c’est ça qui fait de toi un vainqueur.

On a l’habitude d’entendre que pour être un champion, il faut avoir un talent particulier. Qu’est-ce qui relève de l’acquis et de l’innée dans une trajectoire ?

Moi je ne crois pas du tout à cette histoire de prédisposition. Je sais qu’on est tous différent à la naissance, je sais que certains peuvent avoir plus de talent pour ceci ou cela, mais ce n’est pas ça qui fait la différence au final. On peut prendre un exemple.Hormis Federer qui est un cas unique au point que je le mette hors-concours, tous les autres champions, Nadal, Sharapova, les soeuurs Williams, Hewitt, ne sont pas des gens qui sont très talentueux. Bien sûr ils ont un peu de talent, mais on peut trouver bon nombre de joueurs bien plus doués qui n’ont pas le début de leur palmarès. Ca montre bien que l’essentiel n’est pas le talent. Ce qui est important c’est l’éducation qui développe les attitudes pour gagner. Secundo je sais bien qu’on peut avoir quelques prédispositions, mais le tennis est tellement vaste que tout le monde a au moins un petit talent : un bon oeil, un bon pied, des qualités mentales, une bonne tactique, une bonne main. Prenez les cent premiers mondiaux, vous trouverez des qualités à tout le monde, donc ça ne tient pas. Dernier point, moi je trouve que les enfant sont bien plus prédisposés aux choses qu’on ne le pense. Je vois ça comme une série de pots de fleurs qu’on a devant soi avec des fleurs qui peuvent grandir à l’infini et on s’aperçoit que les parents ont très rapidement une idée de leurs enfants. « Il est doué pour ci », « Il n’est pas doué pour ça ». Vrai ou faux, les prédispositions se font comme ça : dans le regard des parents. C’est comme s’ils disaient : « Dans ce pot-là rien ne poussera. Dans celui-là non plus ». Or je ne vois pas comment un enfant à qui on dit « Il n’est pas rapide » peut devenir rapide. Les parents jugent leurs enfants. Ils ne s’en rendent pas compte mais ils le font. Et ça bloque l’enfant.

Alors justement les parents sont au centre de ce livre. Quelle est leur place dans la carrière de leurs enfants ?

C’est une très bonne question et la réponse est loin d’être évidente. Moi ce que je peux noter depuis que je suis dans le milieu du tennis, c’est que les parents sont systématiquement rejetés. Ils ont été mis de côté. Pourquoi ? Parce qu’on veut le pouvoir sur le joueur. C’est très choquant mais c’est la réalité. Mais j’ai vite constaté que sans les parents, on ne faisait pas beaucoup de résultats. Je me suis dit « On va travailler ensemble, avec un projet commun ». J’ai aussi noté que quasiment 100 % des filles sur le circuit étaient encore avec leur parent, ce qui montre bien qu’il y a un besoin : le père Williams, la mère Hingis, le père Sharapova, la mère Dementieva. Les autres sont véritablement des exceptions : Mauresmo et Hénin par exemple.

Mais vous récupérez des enfants qui ont 10, 11, 12 ans, déjà très imprégnés de leur parent. Que faut-il savoir de votre livre avant même de vous confier son enfant ?

Je pense que ce livre donne la réponse à la question que tous les journalistes viennent me poser chaque année, c’est « Comment ça se fait que les Français mettent douze joueurs dans les cent premiers mondiaux, ce ce qui prouve donc qu’on a bien la meilleure école de tennis du monde, la meilleure école de détection et de formation mais pas la meilleure école de champions.

Et la réponse est ?

Parce que les Français ne sont pas éduqués pour gagner. Le système américain est beaucoup plus apte à former des champions parce qu’il est basé sur un truc central qui est la transmission de la confiance.

Vous parlez longuement du père Williams, qu’avez vous retenu de son histoire ?

D’abord qu’on ne peut plus croire au hasard. Quand le père de Tiger Woods fait Tiger Woods, on peut toujours dire qu’il a un coup de chance, qu’il ait tombé sur un enfant surdoué. Moi je n’y crois pas mais je comprends qu’on puisse le dire. Mais le père Williams, c’est deux fois. Quand on le fait deux fois, il n’y a plus de hasard. Il a pris deux enfants à la naissance, il les a emmené tous les deux à la place de numéro 1 mondial dans un sport qu’il ne connaissait absolument pas, ce qui montre bien que ce n’est pas une histoire de technique mais de psychologie et d’éducation. C’est évidement le plus grand coach de l’histoire du tennis féminin. C’est une idée insupportable pour tout un tas de gens dans le tennis mais personne n’a un palmarès comme le sien. Personne ! Donc il a beaucoup de leçons à donner à tout le monde, et je suis sidéré du peu de gens intéressés par le père Williams.

Est-ce qu’on peut rentrer dans les détails de sa méthode ?

Richard Williams a fait ce que j’ai décrit dans le livre, sauf qu’il l’a fait à 100 % et en allant très loin y compris sur le plan de l’éthique. L’anecdote qui est incroyable, c’est quand elles sont gamines et qu’elles jouent, il les met dès le départ dans une optique professionnelle, donc elles gagnent des sous quand elles vont s’entraîner. En fait ils payent discrètement des entraîneurs pour qu’ils donnent de l’argent à ses filles quand elles s’entraînent bien. Derrière ça, il y a plein de messages intéressants. Le premier c’est « Le tennis est un travail. Si vous voulez gagner de l’argent, il faut travailler ». Deuxième message, la notion de réussite. « Quand vous réussissez dans votre travail, vous gagnez quelque chose. Quand vous ne réussissez pas, vous ne gagnez rien ». Ca, c’est la culture de la gagne. Rien n’est fait au hasard et surtout il n’y a rien de théorique. Les parents répètent « Dans la vie, faut travailler », mais c’est de la théorie ! Les gamins n’aiment pas ça. Lui, c’est pratique : « Je fais, je gagne. Je ne fais pas, je ne gagne pas ».

En dehors d’un terrain de tennis, il leur transmet quoi en terme de valeur ? Tu aimerais être le père de ces deux filles-là ?

Ah oui j’en serais très fier parce que je trouve que ce sont des filles très épanouies et très gagneuses. Moi en tout cas, dans les tournois, je trouve que leur comportement n’a rien de choquant. Ce qui l’est plus, c’est éventuellement leur déclaration au micro mais c’est de la provoc’ et ça fait partie du jeu. Chacun sa personnalité. Elles se sont créées une image parce que si elles veulent faire vendre sur leur nom, il faut qu’elles aient une image très marquée. Elles ont compris le système. Pour revenir sur le père Williams, il est peut-être allez un peu loin mais il a crée quelque chose de très nouveau dans le tennis, qu’il y avait déjà dans la boxe. Le tennis est un jeu très psychologique et les soeurs Williams ont gagné beaucoup de matches avant même de rentrer sur le terrain. Elles jouent de leur physique et elles ont bien raison car ça leur a fait gagner des centaines de matches. Je ne veux pas me placer sur la question morale. On n’est pas là pour faire de la morale mais du sport de haut niveau. Nadal, qu’est-ce qu’il fait dans les vestiaires ? Il court, il fait des sauts, il fait également comme les Williams : prendre un ascendant psychologique souvent décisif. C’est très intelligent.

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