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Virginia Ruzici : « Je suggère que les finales Dames de Grand Chelem se joue en 5 sets »

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Vainqueur de Roland‐Garros en 1978 et grande experte du tennis mondial, Virginia Ruzici a accordé une inter­view excep­tion­nelle à GrandChelem pour dessiner un bilan de l’évo­lu­tion du tennis féminin depuis 30 ans. L’occasion pour la cham­pionne roumaine de renvoyer une petite pierre dans le jardin de Mats Wilander et de faire une propo­si­tion pour cette vitrine du jeu que sont les finales de Grand Chelem.

Virginia, depuis ta victoire à Roland Garros, qu’est‐ce qu’il s’est passé en près de 30 ans dans le tennis féminin ?

Il y a bien sûr beau­coup de choses qui ont changé, mais avant toute chose j’ai­me­rais commencer par te dire que le tennis féminin a évolué exac­te­ment de la même manière que le tennis masculin. Voilà, ça c’est le premier point. Il y a de très grands joueurs comme Mats Wilander qui multi­plient des critiques que je trouve souvent injus­ti­fiées. Je ne veux pas te tenir un discours fémi­niste mais je ne les entends jamais tenir les mêmes critiques sur le tennis masculin. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je peux juste te dire qu’il y a toujours eu des périodes fastes et creuses sur les deux circuits. Il n’y a pas si long­temps, Federer a connu une grande domi­na­tion au moment où Safin commen­çait à descendre. Si Marat Safin avait réussi à main­tenir son meilleur niveau plusieurs années, il aurait certai­ne­ment réussi à prendre quelques Grands Chelems de plus à Federer, et on aurait connu dans le tennis masculin des riva­lités beau­coup plus inté­res­santes. Eh bien en dépit du fait que je consi­dère Roger Federer comme un génie et peut‐être – je dis bien peut‐être car on ne peut jamais dire ça défi­ni­ti­ve­ment – le meilleur joueur de tous les temps, cette période a été moins inté­res­sante que celle de Sampras face à Agassi, Becker ou Chang.

Mais tu as une petite idée de la raison pour laquelle le tennis féminin est attaqué par les hommes et pas le contraire ?

Je ne crois pas que je vais me lancer dans ce débat‐là parce que ça va être un peu long (Rires) Je crois que les hommes ont proba­ble­ment un petit problème avec le fait que le prize money soit au même niveau, même si je ferais remar­quer que ce n’est pas l’éga­lité. A ce que je sache, à Roland‐Garros, une fille qui est éliminée au 1er ou 2ème tour ne gagne pas autant qu’un homme. Personne ne se rend compte de ça. La presse annonce tout le temps l’éga­lité du prize money mais c’est pour celles et ceux qui sont arrivés en finale. Ceci dit, par rapport à l’époque où j’ai gagné Roland, les prix sont évidem­ment 20 à 30 fois plus élevés que ce que j’ai empoché.

On peut justement savoir combien tu as gagné pour ton titre en 1978 ?

Ah oui, il n’y a pas de secret, j’ai gagné 20 000 dollars.

Et Mima Jausovec, la finaliste ?

La moitié. (Silence) Et en 1978 les hommes ont gagné, je crois, entre 100 et 150 000 dollars, donc il y avait une diffé­rence énorme. Alors bien sûr on peut se dire aujourd’hui « De quoi les filles se plaignent ? Pourquoi elles s’ac­crochent autant ? », et c’est là où je ferais effec­ti­ve­ment cette petite critique sur le tennis féminin : ce sont certaines finales des tour­nois du Grand Chelem. C’est vrai que lors­qu’on a un match de 1h15 entre Justine Hénin et Ana Ivanovic, on est un peu frustré. Il y a égale­ment eu quelques matches entre les soeurs Williams qui sont des matches à part, dans le même style de jeu et ça ne donne jamais rien de très spec­ta­cu­laire. Même chose entre Clijsters et Hénin qui se connaissent telle­ment que ça donne des rencontres plus déli­cates. Mais n’ou­blions pas les Stich‐Becker, les matches d’Espagnols et d’Argentins entre eux, il y avait le même problème.

Gaudio‐Coria par exemple.

Oui et on ne peut pas dire qu’on ait vu les meilleures finales de Grand Chelem avec ces cas de figure. Mais là où je veux en venir, c’est que dans les matches des hommes, il y a au moins cette histoire de 5 sets. Et moi je suggère donc que pour les finales de Grand Chelem, les filles acceptent de jouer en 5 sets comme on l’avait fait à une époque pour les Masters, et ça c’était très bien passé. On n’avait des matches plus intenses, plus spec­ta­cu­laires, des matches où elles étaient épui­sées, mais juste­ment quand les joueuses sont épui­sées, il y a plus de drama­turgie même à ce niveau‐là.

Uniquement les finales ?

Oui, je commen­ce­rais d’abord par les finales de Grand Chelem. Je crois qu’à Wimbledon, ça ne passe­rait jamais parce qu’ils sont un peu trop tradi­tion­nels, mais dans les autres Grands Chelems, je crois que ça serait faisable.

Est‐ce que finalement c’est pas juste ça le sentiment de tout le monde après un 6–2 6–3 en 1h15, c’est de vouloir un 3ème set pour que la fille puisse se remettre en jeu ?

Tout à fait. Un match en 5 sets est géré diffé­rem­ment du point de vue physique et psycho­lo­gique. Prenons Ana Ivanovic à Roland‐Garros en 2007. Elle commence bien, et tout d’un coup elle se contracte, elle essaye de donner le meilleur d’elle‐même mais elle n’y arrive pas. Résultat, elle perd le 1er set 6–2 et une fois que Justine Hénin a pris le dessus dans le 2ème set, elle ne peut plus revenir dans ce match. Alors qu’en 5 sets, tu as le temps de revenir dans la partie, de dépasser ce blocage.

Et puis le public peut rentrer en scène

Exactement. Et tu vas pouvoir te relâ­cher parce que tu sais que tu as le temps.

L’autre critique de Mats Wilander, c’est de dire que les filles n’ont pas de plan B quand le plan A ne fonctionne pas.

Il vise souvent Sharapova quand il parle de ça. Sharapova a effec­ti­ve­ment un tennis d’ex­plo­sion avec un grand service, un grand revers, et un bon coup droit… lors­qu’elle est en confiance. Parce que lors­qu’elle n’est pas en confiance, elle est trahie par son coup droit qui à mon avis tech­ni­que­ment recèle quelques failles. Il est vrai que Sharapova pour­rait, et je pense qu’elle va le faire, rajouter quelques coups de plus à son style de jeu. Il est vrai aussi qu’on a eu dans le tennis féminin un courant qui a commencé avec Monica Seles, qui corres­pon­dait exac­te­ment au même courant chez les hommes avec Agassi puis Safin, et qui consis­tait à taper sur tout ce qui bouge. Monica Seles a été la première joueuse à défier Navratilova et Graf depuis le fond du court. Dans la foulée, ce sont les soeurs Williams qui ont prolongé ce courant. C’est géné­ra­le­ment un peu plus tard que ces joueuses et joueurs‐là ont appris à utiliser la volée ou l’amortie.

Mais comparé à des volleyeuses naturelles comme Mandlikova ou toi, est‐ce vraiment concluant ces joueuses qui apprennent à faire une volée et une amortie à 25 ans ?

Oui, ça s’ap­prend même s’il est sûr que Sharapova ne sera jamais une joueuse de toucher. Mais ce n’est pas parce qu’elle n’est pas une joueuse de toucher qu’elle ne doit pas utiliser la volée ou l’amortie. Et on a pu voir en Australie qu’elle avait déjà ses éléments‐là dans son jeu mais qu’elle ne les utili­sait pas aussi souvent qu’elle le voulait. A l’en­traî­ne­ment je sais qu’elle le tente, mais en match le relâ­che­ment vient avec l’ex­pé­rience et quelques titres de plus en poche. Je vais te donner un exemple impor­tant, c’est Chris Evert. Chris Evert n’était pas une joueuse de volée, ni une joueuse agres­sive de fond de court, c’était plutôt une joueuse de tennis pour­cen­tage, et une fille très forte menta­le­ment. Mais elle savait volleyer et Chris Evert montait au filet à 5 partout au 3ème set pour mettre la pres­sion. Il fallait sortir le grand passing que ce soit sur terre battue ou sur herbe. Elle était une redou­table tacti­cienne et ça marchait. ‘

Mais je parle plus de volleyeur né, aujourd’hui y a‑t‐il une Virginia Ruzici dans le tennis féminin et masculin ?

Il est vrai qu’à notre époque, dans les années 60–70–80, le jeu était chez les hommes comme chez les femmes déve­loppé autour du service‐volée. Je pense aux grandes cham­pionnes comme Margaret Court qui reste la joueuse la plus titrée en Grand Chelem, je pense à Billie Jean King, je pense Evonne Goolagong, je pense à Virginia Wade. Avec Chris Evert, le tennis à deux mains a commencé à s’ins­taller chez les femmes. Chez les hommes, c’est Borg, puis Mats Wilander lui‐même. Et par consé­quent c’est un style de jeu diffé­rent qui s’ins­talle parce que tu ne peux plus avec un revers à deux mains faire une volée de la même manière, tu n’es pas aussi à l’aise. D’où un chan­ge­ment dans les méthodes d’en­traî­ne­ment qui nous ont emmené autant chez les filles que chez les garçons à un tennis qui est un tennis de fond de court. Ce qui a égale­ment entraîné une autre prépa­ra­tion physique au milieu des années 80. Moi j’ai arrêté ma carrière à ce momentlà et je peux te dire que je ne passais pas des heures dans la salle de muscu­la­tion. Par exemple je n’ai jamais fait de muscu­la­tion du haut du corps.

C’est Navratilova qui a amené tout ça ?

C’est certai­ne­ment elle qui est passée en premier par la salle de muscu­la­tion. C’est elle qui a vrai­ment amélioré son physique. Elle avait des qualités natu­relles mais elle les a peau­fi­nées en salle de muscu­la­tion, à tel point que Chris Evert y est allée aussi. Mais même à l’époque, on n’y passait pas autant de temps qu’au­jourd’hui. Donc d’un côté je dis chapeau à toutes les filles qui sont dans le tennis actuel avec ce haut du corps aussi déve­loppé, mais je suis contente d’avoir été dans les années 80 parce qu’il y a un déve­lop­pe­ment exigé qui contre­vient sur une certaine idée de la fémi­nité. Si tu vois ce que je veux dire.

Je vois bien mais… ça veut dire quoi ?

Ca veut dire que tu déve­loppes un physique moins féminin, plus musclé, plus costaud. (Silence) Moins féminin.

Mais la féminité c’est quoi en sport ? C’est un muscle qu’on refuserait de rendre trop saillant ?

Bien sûr je ne vais pas aller te dire qui à mes yeux est fémi­nine ou ne l’est pas. Ce n’est pas mon propos. Je veux juste dire que la formule « Plus, plus, plus », ça rentre dans un critère de non‐féminité. Il est sûr qu’ à la base, on naît plus ou moins fémi­nine et que le sport fait de nous, les spor­tives, des êtres humains à la démarche un peu diffé­rente d’une actrice ou d’un manne­quin. Mais lors­qu’on travaille la muscu­la­ture du bas ou du haut du corps, en dépit de toute la grâce qu’on peut avoir en soi, on ne peut pas devenir le plus grand symbole de la féminité.

Puisqu’on en parle, y a t‑il un problème de poids dans le tennis féminin ?

(Rires) Je ne dirais pas que c’est un problème général, mais un problème indi­vi­duel. Il y a des filles qui sont très minces.…

Comme toi.

(Rires) Non mais moi je ne parle pas de moi. Moi c’est fini, je suis une has been. (Rires) Mais atten­tion, même à notre époque, on avait des filles qui avaient des problèmes de poids. Simplement il y avait plus de filles qui étaient des athlètes natu­relles. Je pense à Mandlikova, Navratilova, Jausovec. Aujourd’hui le tennis féminin nous amène un autre type de joueur qui sont plutôt des machines. A part Venus Williams qui a une vitesse de jambe excep­tion­nelle, Hénin et Mauresmo dans la même caté­gorie, les autres sont des filles plutôt lentes à la base. Davenport, Pierce, Sharapova sont lentes. On peut comparer Ivanovic à Capriati sur son coup droit ou son service, d’ac­cord, mais Jennifer était rapide. Ana ne l’est pas natu­rel­le­ment. Elle travaille pour ça, elle fait le maximum mais ce n’est pas naturel chez elle.

Est‐ce que ça dévalue l’admiration que tu peux porter à toutes ces joueuses ?

Non mais disons que j’aime à la base les joueuses de talent naturel. Pour moi, Steffi Graf reste la joueuse la plus rapide de tous les temps avec le physique le plus excep­tionnel de l’his­toire du tennis. Je vois Serena Williams qui est égale­ment une athlète natu­relle à sa façon, sur une forme de jeu qui lui permet de gagner des points et de se protéger, mais j’ai des doutes sur sa rapi­dité. Elle prend la balle très tôt et s’évite donc de courir beau­coup, mais selon mon oeil, sa soeur Venus est beau­coup plus rapide, avec un vrai relâ­che­ment dans le déplacement.

On n’a pas parlé de Hingis mais ça ne t’inquiète pas que malgré son incroyable intelligence de jeu, elle n’ait jamais pu prendre la mesure des frappeuses modernes ?

Hingis rentre effec­ti­ve­ment dans la caté­gorie des grandes cham­pionnes très précoces, très douées qui avec l’in­tel­li­gence dont tu parles peut être consi­dé­rées comme un petit génie. C’est vrai que malgré ces qualités‐là, il lui manquait un grand service et des armes d’at­taque dont le coup droit, ce qui l’a terri­ble­ment handi­capée face aux soeurs Williams. Tous les essais qu’elle a fait pour revenir, par exemple travailler plus dur physi­que­ment, ça n’a rien changé face aux soeurs Williams. Bien sûr elle a eu des bles­sures et elle a dit qu’elle s’était retirée à cause de sa bles­sure au pied. Ca la regarde, je respecte les déci­sions de chacun et qui suis‐je pour criti­quer des cham­pions de cette trempe ? Mais je crois qu’a­près un certain temps, elle avait envie de revenir pour revivre les grandes sensa­tions des matches spec­ta­cu­laires. C’est pour ça que tu joues au tennis, parce que tu sais que tu ne pour­rais pas avoir ces sensa­tions dans la vie de tous les jours.

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