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Luca Appino, l’interview intégrale

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A l’occasion de la sortie du livre, « Le Monde de Rafael Nadal », voici l’interview intégrale de son auteur, Luca Appino.

« On a écrit des conseils et pour faire en sorte qu’ils soient crédibles, on s’est appuyé sur des histoires qui se sont passées avec Nadal, avec moi directement, ou avec Toni, ou des histoires qui m’ont été racontées. »

Est-ce difficile de trouver des anecdotes. Tu en avais en stock, en souvenir ?

« Ca fait partie des choses dont on parle quand on se rencontre. Il y avait beaucoup d’anecdotes comme cela, et comme elles avaient toutes une particularité, j’ai trouvé que c’était un appui intéressant pour les conseils.

Tu expliques que beaucoup de jeunes parents ont des problèmes pour trouver des solutions alors qu’elles sont simples. Les recettes de réussite de Rafa sont assez simples ?

Oui elles sont assez simples. Parfois on dit que les gens moins aisés s’arrachent davantage sur le court, mais ils ont le problème de l’argent : il faut trouver un sponsor, un mécène, ou une fédération… Le cas de Nadal est différent. Car, au contraire, il vient d’une famille aisée. Mais il avait une envie de prouver quelque chose, une envie de bataille. Ce n’est pas seulement le fait d’avoir « faim » qui est une clé de réussite.

Ton expérience sur le circuit montre que cette faim là ne correspond pas à une volonté de gagner plus d’argent, d’être plus célèbre.

Il y a beaucoup de cas différents. Pour prendre un exemple, il y a beaucoup de cas de réussite sportive négative, mais je ne citerais pas de noms. Même s’ils ont d’excellents résultats sportifs, d’un point de vue personnel, ou avec leur famille, ils ne sont qu’entre eux, ils ne sont jamais contents…

Un personnage comme Andy Roddick par exemple, on ne connaît pas très bien son environnement. Toi qui l’as côtoyé de près, quelles sont les différences entre son éducation et celle de Rafa ?

Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de différences, si ce n’est que Roddick est américain. C’est déjà une énorme différence par rapport à la culture individualiste américaine. Les parents de Roddick sont aussi gentils que ceux de Nadal. Ils n’ont jamais mis trop de pression. Mais un des secrets de la réussite d’Andy Roddick, c’est pour moi un nom : Tarik Benhabiles qui a réussi à un moment donné à faire en sorte que Roddick puisse exploiter son talent. Après pour différentes raisons, l’histoire s’est arrêtée, mais il a représenté un tournant. Est-ce qu’il aurait fait le même chemin sans Tarik ? Je n’en suis pas sûr.

Tu expliques que, que l’on soit aisé ou non, on a la possibilité d’autres sources de motivation. L’autre point, c’est le coach. Quel est le rôle de Toni Nadal alors ? Son papa, son coach, sa nourrice… c’est particulier.

L’environnement du joueur joue un rôle très important pour déclencher des choses. Après qu’il soit le papa, la nourrice, un ami, un autre joueur… Toni a entraîné dans un club à Manacor. Il a eu un seul cas comme Nadal, ça veut dire que même le meilleur coach du monde ne peut rien faire s’il n’a pas la « matière ». Ce qui compte pour la réussite, c’est le mariage entre le joueur et la ou les personnes autour de lui qui peuvent l’aider à s’exprimer.

Tu dis « la ou les » personnes. Ca veut dire le coach et ceux autour. On parle de Carlos Costa, de l’agent, des sponsors… On peut considérer qu’un sponsor qui en demande trop en sollicitations peut nuire ?

Un bon coach, c’est quelqu’un qui a son expérience, ses convictions, mais qui sait adapter ses conseils, ses mots et son attitude au joueur qu’il a en face. Donc est-ce que un coach irait pour tous les joueurs, je n’y crois pas. Déjà pour des raisons de caractère, de feeling… Ce ne sont pas les connaissances techniques ou le fait d’avoir eu du succès dans le passé qui sont la garantie d’avoir des résultats par la suite.

Sam Sumyk m’a dit que la réussite de Nadal, c’est l’éducation. Qu’est-ce que l’éducation ? Le respect ? Une certaine attitude ? Une certaine forme d’engagement physique ? Qu’est-ce que ça signifie ?

L’éducation, c’est un mot que j’adore, dans le sens latin du terme : « e ducere », ça veut dire « sortir ». Eduquer, ce n’est pas remplir quelqu’un d’informations et de notions, ça veut dire faire sortir de cette personne ses meilleures qualités par rapport à un argument donné. Donc le meilleur coach, entraîneur ou éducateur, c’est celui qui arrive à faire sortir toutes les qualités d’un joueur. Mais c’est clair que sans la matière première, le coach ne peut rien faire. « On ne peut pas sortir de l’eau d’une pierre. »

Quelle est la spécificité d’une éducation à la Nadal ? Tu connais aussi ses parents…

La famille en elle-même est assez normale. Ils ont toujours eu une attitude très positive avec Rafael. Ca ne veut pas dire qu’ils lui ont laissé faire n’importe quoi. A un moment donné, il jouait au foot et au tennis. Et le papa lui a dit : « Rafael, tu dois choisir entre le foot et le tennis, car à très haut niveau, tu ne peux pas faire les deux. » Il a choisi le tennis mais il n’a jamais eu de pression particulière, mais juste des recommandations d’une famille normale de faire les choses avec la tête.

Tu parles de simplicité avec cette famille. Ca veut dire que certaines familles sont plus compliquées ?

Oui, il y a des gens qui, pour des raisons familiales, peuvent avoir plus de stress, moins de réussite personnelle, donc ils mettent plus de pression sur leur enfant. Parfois c’est positif pour lui, dans la plupart des cas, c’est négatif. Mais comme nous, en tant que parent, ou entourage du joueur, on est différent, les joueurs sont différents aussi. Donc on ne peut pas utiliser la même technique, ou la même approche pour faire progresser tout le monde. Une chose dont je suis fermement convaincu, c’est que la voie de la réussite passe par des choses simples et logiques.

La réussite de Nadal est liée à la contre réussite de Federer ? Sans Roger, Nadal aurait eu cette carrière ? L’un ne va pas sans l’autre ?

Non, on ne peut pas dire ça. On parle de deux grands champions qui ont, Federer plus que Nadal, un nombre de titres en Grand Chelem incroyable. Pour moi, il n’y a pas de lien. Nadal veut progresser par rapport à lui-même, et pas par rapport à Federer. Ce qu’il aime, c’est la bataille, et non la bagarre contre quelqu’un en particulier.

L’insularité est un facteur de la réussite ? C’est plus facile pour prendre du recul et garder les pieds sur terre ?

Ca fait partie du caractère de Nadal. Il est Espagnol mais de Majorque. Quand il parle avec son oncle, il parle en « majorqui ». Sur cette île, il se ressource, c’est indéniable. Il y retrouve ses amis et son rythme. C’est vrai qu’il est de plus en plus sollicité par rapport à tous ses résultats. Je pense que le fait d’habiter sur cette île et dans ce village, ça favorise son équilibre, mais je ne pense pas que ce soit une clef de sa réussite.

Autant il est fougueux et bagarreur sur le court, autant il est calme, tranquille et adore pêcher chez lui. Il adore ce contraste entre les batailles sur le court et les moments de relâchements, comme le golf.

Je connais d’autres joueurs qui ont aussi une vie assez calme en dehors des entraînements. Le quotidien d’un joueur est bien plus tranquille et calme que l’on peut penser de l’extérieur.

Tu l’a vu évoluer de sa jeune enfance jusqu’à maintenant. Qu’est ce qui t’as le plus surpris ?

Quand tu l’as vu avec ces jeunes enfants avoir des difficultés à jouer en petits échanges, tu t’es dit que ça allait être long pour acquérir tout ce niveau technique ?

Il faut dire que le tennis a changé. Il a changé d’un point de vue technique. Les prises de raquettes habituelles pour frapper ne permettent pas de faire dix jeux. Ceci dit, ce qui m’a le plus surpris chez Rafa, c’est sa capacité à gagner dès le plus jeune âge en ayant de très gros défauts techniques, ou, si on veut, une très grosse marge de progression. La chose qui m’a le plus étonné, c’est cette capacité, avec le travail et sans doute aussi un talent de fond, à progresser. Je pense par exemple à une chose : il y a encore quelques années, il n’arrivait pas à faire un ace. J’en parle dans les chroniques, on était à l’académie Casa Sanchez avec Kuznetsova et Feliciano Lopez pour faire des tests. On se moquait de lui parce qu’il n’arrivait pas à faire un ace ! Mais lui, très sérieusement, il s’est mis à travailler et encore travailler. Et aujourd’hui, il a une première balle tout à fait remarquable.

Il a remporté l’Open d’Australie, après Wimbledon et Roland Garros. Déjà 6 GC à 22 ans, il va tout exploser ?

Je ne sais pas. Arriver à 13, 14 titres… il est à mi chemin. Son tennis lui demande beaucoup d’efforts physiques. Mentalement, je pense qu’il est capable d’aller très loin. Physiquement, pourquoi pas ? Je n’ai pas de boule de cristal.

Les joueurs en général manquent-ils de physique ? A l’OA, Federer est fatigué. Toi qui es coach, la clé de la réussite, c’est des séances d’entraînements très spécifiques ? Avec ta joueuse tu penses qu’il faut aller vers plus de dureté et d’âpreté physique ?

Il y a deux façons de penser. Soit l’on pense que l’entraînement, ce n’est pas le match, soit l’on pense qu’il faut reproduire le plus fidèlement possible ce qu’il se passe en match. Il faut mettre à l’entraînement la même intensité. Rafael n’a pas la même réussite en entraînement qu’en match, en termes de résultats. Je le raconte dans une chronique, il fait deux sets partout à l’entraînement contre un joueur qui perd au premier tour lors d’un tournoi que Rafa gagne.

A mon avis, il faut essayer de mettre la même volonté physique et mentale à l’entrainement, comme ça on peut la retrouver en match.

Nadal s’entraîne-t-il plus que les autres ? Il s’entraîne sans doute plus intensément que beaucoup d’autres, je ne dis pas qu’il s’entraîne plus intensément que tous les autres. J’ai vu par exemple un joueur qui s’entraînait au même endroit que nous et qui avait une attitude opposée à celle de Rafa. Et je parle d’un joueur des premiers rangs mondiaux. Et les résultats ont suivis !

Comment établit-on un programme ?

Par rapport à ce qu’elle fait, au potentiel et aux objectifs. D’abord, je prends un préparateur physique qui a une grosse expérience dans plusieurs sports. Et on travaille selon les objectifs qu’on s’est fixés. On fait tout ce qui est nécessaire pour qu’elle puisse exprimer tout son potentiel. Dans le cas de Kaia, on travaille beaucoup sur la vitesse, sur la souplesse, sur l’habileté manuelle, sur les sensations. Le tout pour qu’elle soit plus libérée, qu’elle soit plus agressive, qu’elle puisse accélérer plus, varier plus… bref qu’elle soit elle-même sur le court en tant que personne et pas en tant que machine. Parce que souvent les matches difficiles se jouent à deux-trois coups qui ne sont pas « normaux ». Donc évidemment il faut être très solide pour les situations « normales » mais il faut aussi être prêt à gérer les situations que si l’on n’est pas soi-même, on ne peut pas gérer.

La clé de la réussite c’est se fixer les bons objectifs et au bon moment. Tu le dis dans les chroniques : « Il ne faut pas brûler les étapes », qu’est-ce que ça veut dire ?

Ca veut dire qu’il y a des objectifs à court terme et des objectifs à long terme. Il ne faut pas arriver à la fin sans compter sur toutes les étapes intermédiaires. Une progression, c’est comme un voyage. Ca commence par un premier pas, et pour arriver au sommet de l’Everest, il faut des étapes, on ne peut pas faire le trajet d’une traite.

Les étapes, c’est des victoires ? Des points de passage fixés avec le coach ? Des gains ? Un classement ? Qu’est ce que ça veut dire ?

Les objectifs et les étapes sont faits pour progresser. Je pense qu’à un moment donné il faut des résultats pour garder la motivation et la confiance. Après il faut une évolution tactique, technique et physique pour pouvoir faire face aux différents défis qui arrivent. Si on a pour objectif de travailler sur le jeu offensif, il faut savoir que, dans cette étape-là, on essaiera de mettre en pratique à l’entraînement et en match, ce type de tactique. Cela signifie que l’on ne recherche pas le résultat en premier. Ca veut dire que l’on peut aller au match et gagner de façon « normale ». Mais si l’on décide de mettre en place une tactique très offensive, et que l’on perd, ce n’est pas un échec. C’est une étape. C’est une anecdote du livre, où Rafa est presque obligé de faire son match en allant le plus souvent au filet. Rafa perd et quand il est dans la voiture avec Toni, il dit à son oncle : « Si je n’étais pas monté autant au filet, j’aurais gagné. »

Sur 30 anecdotes, celle que l’on a préféré, c’est cette histoire d’éléphants, de safari, où Rafa te dit que son objectif était de gagner Wimbledon, alors qu’il n’avait pas encore gagné Roland Garros.

Oui en 99, on fait une balade en éléphants à Sun City, en marge d’un tournoi. A un moment donné on croise des rhinocéros, qui sont des animaux très impressionnants. Il se tourne vers moi et me dit : « J’espère qu’il ne nous arrivera rien car je dois gagner Wimbledon. »

C’est sûr que j’étais un peu surpris parce qu’à cette époque, il était un jeune très fort avec une progression impressionnante, mais il n’avait pas encore gagné Roland-Garros ou des tournois majeurs. Ca m’a donc surpris mais ça a montré la chose sur laquelle il comptait le plus.

Quand tu l’a rencontré à l’Open d’Australie, qu’est-ce que tu as ressenti de son côté ?

On a discuté un peu de tout, on a bu un verre. Je l’ai trouvé très calme mais en même temps assez concentré. Je l’ai senti bien, peut-être un peu plus concentré que d’habitude.

Tu penses que même si il est aujourd’hui numéro un mondial, il reste le même, et qu’il restera toujours le même ?

Je le pense oui. Il a une évolution comme tout le monde… Il est sollicité de tous les côtés. Et à ce niveau là, on a beaucoup d’amis… Mais lui est resté assez simple. Je peux lui envoyer des textos, je vois qu’il me répond rapidement, et qu’il tient avec moi, et avec les autres, toujours la même attitude.

Y’a-t-il une chronique ou une anecdote que tu as en tête et qui ne figure pas dans le livre ?

En 2004, nous sommes en fin de saison et Rafael enchaîne une série de défaites. Il perd au premier ou deuxième tour à l’US Open contre Roddick en trois sets. Il perd encore à Lyon 6-3, 6-0 contre Benneteau, il perd à Bâle… Il est vraiment dans une spirale négative, ce qui ne lui arrive pas souvent. La décision qui est alors prise, c’est de mettre la raquette de côté durant une semaine, ce qui est très très rare pour lui ! Il va jouer au golf, s’entraîner physiquement, il va à la pêche… il oublie le terrain de tennis. Puis il revient pour s’entraîner à un rendez-vous très important : la finale de Coupe Davis contre les Etats-Unis. Il est sélectionné et il bat Roddick !

Alors quel conseil en tirer ? La progression d’un joueur ne peut pas être constante. Il faut savoir faire face aux périodes d’échec, et les prendre de façon positive, et ne pas tout changer quand les résultats ne viennent pas. Il faut rester constant dans son programme. Si l’on est sûr des objectifs que l’on a choisi, et de ce qu’on fait, on ne doit pas tout remettre en question. Or je vois beaucoup de joueurs ou de parents pour qui, quand les résultats ne viennent pas, c’est la fin du monde : il faut changer d’entraîneur, de raquette, de copine…

Lors de l’Open d’Australie, tu as participé ton premier Grand Chelem en tant que coach avec Kaia Kanepi. Quel bilan tires-tu de cette première expérience très intense ?

C’est sûr qu’un Grand Chelem, c’est intense. Quand on joue un Grand Chelem, on a toujours l’ambition de faire bonne figure. Mais nous avions des objectifs à plus long terme. Moi je savais que Kaia n’allait pas être prête comme on le voudrait car c’est une question de temps. Ceci dit, elle a bien fait son boulot en battant deux joueuses classées moins bien qu’elle. Elle a ensuite perdue contre Safina. La semaine précédente, elle avait perdu 7-6 au troisième set face à Kuznetsova. C’est tout à fait logique dans cette progression. L’objectif étant de rejoindre le Top 10 à la fin de l’année.

Tu vas t’inspirer des conseils que tu donnes dans le livre pour coacher Kaia ? Les clés de la réussite de Rafael Nadal peuvent-elles être les clés de la réussite de Kaia Kanepi ?

Chacun est différent. Un joueur latin comme Nadal n’a pas la même approche relationnelle qu’une joueuse de l’Est comme Kaia. Ceci-dit, on a tous un côté humain qu’il faut savoir faire ressortir. Avec les connaissances et les convictions que j’ai acquis après plus de vingt ans de travail dans le tennis, j’essaierai de rassembler tout ça pour être utile au développement de Kaia. »

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