Accueil Archives

Luca Appino, l’in­ter­view intégrale

486

A l’oc­ca­sion de la sortie du livre, « Le Monde de Rafael Nadal », voici l’in­ter­view inté­grale de son auteur, Luca Appino.

« On a écrit des conseils et pour faire en sorte qu’ils soient crédibles, on s’est appuyé sur des histoires qui se sont passées avec Nadal, avec moi direc­te­ment, ou avec Toni, ou des histoires qui m’ont été racontées. »

Est‐ce diffi­cile de trouver des anec­dotes. Tu en avais en stock, en souvenir ?

« Ca fait partie des choses dont on parle quand on se rencontre. Il y avait beau­coup d’anecdotes comme cela, et comme elles avaient toutes une parti­cu­la­rité, j’ai trouvé que c’était un appui inté­res­sant pour les conseils. 

Tu expliques que beau­coup de jeunes parents ont des problèmes pour trouver des solu­tions alors qu’elles sont simples. Les recettes de réus­site de Rafa sont assez simples ?

Oui elles sont assez simples. Parfois on dit que les gens moins aisés s’arrachent davan­tage sur le court, mais ils ont le problème de l’argent : il faut trouver un sponsor, un mécène, ou une fédé­ra­tion… Le cas de Nadal est diffé­rent. Car, au contraire, il vient d’une famille aisée. Mais il avait une envie de prouver quelque chose, une envie de bataille. Ce n’est pas seule­ment le fait d’avoir « faim » qui est une clé de réussite. 

Ton expé­rience sur le circuit montre que cette faim là ne corres­pond pas à une volonté de gagner plus d’argent, d’être plus célèbre.

Il y a beau­coup de cas diffé­rents. Pour prendre un exemple, il y a beau­coup de cas de réus­site spor­tive néga­tive, mais je ne cite­rais pas de noms. Même s’ils ont d’excellents résul­tats spor­tifs, d’un point de vue personnel, ou avec leur famille, ils ne sont qu’entre eux, ils ne sont jamais contents…

Un person­nage comme Andy Roddick par exemple, on ne connaît pas très bien son envi­ron­ne­ment. Toi qui l’as côtoyé de près, quelles sont les diffé­rences entre son éduca­tion et celle de Rafa ?

Je ne pense pas qu’il y ait beau­coup de diffé­rences, si ce n’est que Roddick est améri­cain. C’est déjà une énorme diffé­rence par rapport à la culture indi­vi­dua­liste améri­caine. Les parents de Roddick sont aussi gentils que ceux de Nadal. Ils n’ont jamais mis trop de pres­sion. Mais un des secrets de la réus­site d’Andy Roddick, c’est pour moi un nom : Tarik Benhabiles qui a réussi à un moment donné à faire en sorte que Roddick puisse exploiter son talent. Après pour diffé­rentes raisons, l’histoire s’est arrêtée, mais il a repré­senté un tour­nant. Est‐ce qu’il aurait fait le même chemin sans Tarik ? Je n’en suis pas sûr.

Tu expliques que, que l’on soit aisé ou non, on a la possi­bi­lité d’autres sources de moti­va­tion. L’autre point, c’est le coach. Quel est le rôle de Toni Nadal alors ? Son papa, son coach, sa nour­rice… c’est particulier.

L’environnement du joueur joue un rôle très impor­tant pour déclen­cher des choses. Après qu’il soit le papa, la nour­rice, un ami, un autre joueur… Toni a entraîné dans un club à Manacor. Il a eu un seul cas comme Nadal, ça veut dire que même le meilleur coach du monde ne peut rien faire s’il n’a pas la « matière ». Ce qui compte pour la réus­site, c’est le mariage entre le joueur et la ou les personnes autour de lui qui peuvent l’aider à s’exprimer.

Tu dis « la ou les » personnes. Ca veut dire le coach et ceux autour. On parle de Carlos Costa, de l’agent, des spon­sors… On peut consi­dérer qu’un sponsor qui en demande trop en solli­ci­ta­tions peut nuire ?

Un bon coach, c’est quelqu’un qui a son expé­rience, ses convic­tions, mais qui sait adapter ses conseils, ses mots et son atti­tude au joueur qu’il a en face. Donc est‐ce que un coach irait pour tous les joueurs, je n’y crois pas. Déjà pour des raisons de carac­tère, de feeling… Ce ne sont pas les connais­sances tech­niques ou le fait d’avoir eu du succès dans le passé qui sont la garantie d’avoir des résul­tats par la suite. 

Sam Sumyk m’a dit que la réus­site de Nadal, c’est l’éducation. Qu’est-ce que l’éducation ? Le respect ? Une certaine atti­tude ? Une certaine forme d’engagement physique ? Qu’est-ce que ça signifie ?

L’éducation, c’est un mot que j’adore, dans le sens latin du terme : « e ducere », ça veut dire « sortir ». Eduquer, ce n’est pas remplir quelqu’un d’informations et de notions, ça veut dire faire sortir de cette personne ses meilleures qualités par rapport à un argu­ment donné. Donc le meilleur coach, entraî­neur ou éduca­teur, c’est celui qui arrive à faire sortir toutes les qualités d’un joueur. Mais c’est clair que sans la matière première, le coach ne peut rien faire. « On ne peut pas sortir de l’eau d’une pierre. » 

Quelle est la spéci­fi­cité d’une éduca­tion à la Nadal ? Tu connais aussi ses parents…

La famille en elle‐même est assez normale. Ils ont toujours eu une atti­tude très posi­tive avec Rafael. Ca ne veut pas dire qu’ils lui ont laissé faire n’importe quoi. A un moment donné, il jouait au foot et au tennis. Et le papa lui a dit : « Rafael, tu dois choisir entre le foot et le tennis, car à très haut niveau, tu ne peux pas faire les deux. » Il a choisi le tennis mais il n’a jamais eu de pres­sion parti­cu­lière, mais juste des recom­man­da­tions d’une famille normale de faire les choses avec la tête.

Tu parles de simpli­cité avec cette famille. Ca veut dire que certaines familles sont plus compli­quées ?

Oui, il y a des gens qui, pour des raisons fami­liales, peuvent avoir plus de stress, moins de réus­site person­nelle, donc ils mettent plus de pres­sion sur leur enfant. Parfois c’est positif pour lui, dans la plupart des cas, c’est négatif. Mais comme nous, en tant que parent, ou entou­rage du joueur, on est diffé­rent, les joueurs sont diffé­rents aussi. Donc on ne peut pas utiliser la même tech­nique, ou la même approche pour faire progresser tout le monde. Une chose dont je suis ferme­ment convaincu, c’est que la voie de la réus­site passe par des choses simples et logiques. 

La réus­site de Nadal est liée à la contre réus­site de Federer ? Sans Roger, Nadal aurait eu cette carrière ? L’un ne va pas sans l’autre ?

Non, on ne peut pas dire ça. On parle de deux grands cham­pions qui ont, Federer plus que Nadal, un nombre de titres en Grand Chelem incroyable. Pour moi, il n’y a pas de lien. Nadal veut progresser par rapport à lui‐même, et pas par rapport à Federer. Ce qu’il aime, c’est la bataille, et non la bagarre contre quelqu’un en particulier. 

L’insularité est un facteur de la réus­site ? C’est plus facile pour prendre du recul et garder les pieds sur terre ?

Ca fait partie du carac­tère de Nadal. Il est Espagnol mais de Majorque. Quand il parle avec son oncle, il parle en « majorqui ». Sur cette île, il se ressource, c’est indé­niable. Il y retrouve ses amis et son rythme. C’est vrai qu’il est de plus en plus solli­cité par rapport à tous ses résul­tats. Je pense que le fait d’habiter sur cette île et dans ce village, ça favo­rise son équi­libre, mais je ne pense pas que ce soit une clef de sa réussite. 

Autant il est fougueux et bagar­reur sur le court, autant il est calme, tran­quille et adore pêcher chez lui. Il adore ce contraste entre les batailles sur le court et les moments de relâ­che­ments, comme le golf. 

Je connais d’autres joueurs qui ont aussi une vie assez calme en dehors des entraî­ne­ments. Le quoti­dien d’un joueur est bien plus tran­quille et calme que l’on peut penser de l’extérieur.

Tu l’a vu évoluer de sa jeune enfance jusqu’à main­te­nant. Qu’est ce qui t’as le plus surpris ?

Quand tu l’as vu avec ces jeunes enfants avoir des diffi­cultés à jouer en petits échanges, tu t’es dit que ça allait être long pour acquérir tout ce niveau tech­nique ?

Il faut dire que le tennis a changé. Il a changé d’un point de vue tech­nique. Les prises de raquettes habi­tuelles pour frapper ne permettent pas de faire dix jeux. Ceci dit, ce qui m’a le plus surpris chez Rafa, c’est sa capa­cité à gagner dès le plus jeune âge en ayant de très gros défauts tech­niques, ou, si on veut, une très grosse marge de progres­sion. La chose qui m’a le plus étonné, c’est cette capa­cité, avec le travail et sans doute aussi un talent de fond, à progresser. Je pense par exemple à une chose : il y a encore quelques années, il n’arrivait pas à faire un ace. J’en parle dans les chro­niques, on était à l’académie Casa Sanchez avec Kuznetsova et Feliciano Lopez pour faire des tests. On se moquait de lui parce qu’il n’arrivait pas à faire un ace ! Mais lui, très sérieu­se­ment, il s’est mis à travailler et encore travailler. Et aujourd’hui, il a une première balle tout à fait remarquable. 

Il a remporté l’Open d’Australie, après Wimbledon et Roland Garros. Déjà 6 GC à 22 ans, il va tout exploser ?

Je ne sais pas. Arriver à 13, 14 titres… il est à mi chemin. Son tennis lui demande beau­coup d’efforts physiques. Mentalement, je pense qu’il est capable d’aller très loin. Physiquement, pour­quoi pas ? Je n’ai pas de boule de cristal. 

Les joueurs en général manquent‐ils de physique ? A l’OA, Federer est fatigué. Toi qui es coach, la clé de la réus­site, c’est des séances d’entraînements très spéci­fiques ? Avec ta joueuse tu penses qu’il faut aller vers plus de dureté et d’âpreté physique ?

Il y a deux façons de penser. Soit l’on pense que l’entraînement, ce n’est pas le match, soit l’on pense qu’il faut repro­duire le plus fidè­le­ment possible ce qu’il se passe en match. Il faut mettre à l’entraînement la même inten­sité. Rafael n’a pas la même réus­site en entraî­ne­ment qu’en match, en termes de résul­tats. Je le raconte dans une chro­nique, il fait deux sets partout à l’entraînement contre un joueur qui perd au premier tour lors d’un tournoi que Rafa gagne. 

A mon avis, il faut essayer de mettre la même volonté physique et mentale à l’en­trai­ne­ment, comme ça on peut la retrouver en match. 

Nadal s’entraîne-t-il plus que les autres ? Il s’entraîne sans doute plus inten­sé­ment que beau­coup d’autres, je ne dis pas qu’il s’entraîne plus inten­sé­ment que tous les autres. J’ai vu par exemple un joueur qui s’entraînait au même endroit que nous et qui avait une atti­tude opposée à celle de Rafa. Et je parle d’un joueur des premiers rangs mondiaux. Et les résul­tats ont suivis ! 

Comment établit‐on un programme ?

Par rapport à ce qu’elle fait, au poten­tiel et aux objec­tifs. D’abord, je prends un prépa­ra­teur physique qui a une grosse expé­rience dans plusieurs sports. Et on travaille selon les objec­tifs qu’on s’est fixés. On fait tout ce qui est néces­saire pour qu’elle puisse exprimer tout son poten­tiel. Dans le cas de Kaia, on travaille beau­coup sur la vitesse, sur la souplesse, sur l’habileté manuelle, sur les sensa­tions. Le tout pour qu’elle soit plus libérée, qu’elle soit plus agres­sive, qu’elle puisse accé­lérer plus, varier plus… bref qu’elle soit elle‐même sur le court en tant que personne et pas en tant que machine. Parce que souvent les matches diffi­ciles se jouent à deux‐trois coups qui ne sont pas « normaux ». Donc évidem­ment il faut être très solide pour les situa­tions « normales » mais il faut aussi être prêt à gérer les situa­tions que si l’on n’est pas soi‐même, on ne peut pas gérer. 

La clé de la réus­site c’est se fixer les bons objec­tifs et au bon moment. Tu le dis dans les chro­niques : « Il ne faut pas brûler les étapes », qu’est-ce que ça veut dire ?

Ca veut dire qu’il y a des objec­tifs à court terme et des objec­tifs à long terme. Il ne faut pas arriver à la fin sans compter sur toutes les étapes inter­mé­diaires. Une progres­sion, c’est comme un voyage. Ca commence par un premier pas, et pour arriver au sommet de l’Everest, il faut des étapes, on ne peut pas faire le trajet d’une traite. 

Les étapes, c’est des victoires ? Des points de passage fixés avec le coach ? Des gains ? Un clas­se­ment ? Qu’est ce que ça veut dire ?

Les objec­tifs et les étapes sont faits pour progresser. Je pense qu’à un moment donné il faut des résul­tats pour garder la moti­va­tion et la confiance. Après il faut une évolu­tion tactique, tech­nique et physique pour pouvoir faire face aux diffé­rents défis qui arrivent. Si on a pour objectif de travailler sur le jeu offensif, il faut savoir que, dans cette étape‐là, on essaiera de mettre en pratique à l’entraînement et en match, ce type de tactique. Cela signifie que l’on ne recherche pas le résultat en premier. Ca veut dire que l’on peut aller au match et gagner de façon « normale ». Mais si l’on décide de mettre en place une tactique très offen­sive, et que l’on perd, ce n’est pas un échec. C’est une étape. C’est une anec­dote du livre, où Rafa est presque obligé de faire son match en allant le plus souvent au filet. Rafa perd et quand il est dans la voiture avec Toni, il dit à son oncle : « Si je n’étais pas monté autant au filet, j’aurais gagné. »

Sur 30 anec­dotes, celle que l’on a préféré, c’est cette histoire d’éléphants, de safari, où Rafa te dit que son objectif était de gagner Wimbledon, alors qu’il n’avait pas encore gagné Roland Garros.

Oui en 99, on fait une balade en éléphants à Sun City, en marge d’un tournoi. A un moment donné on croise des rhino­céros, qui sont des animaux très impres­sion­nants. Il se tourne vers moi et me dit : « J’espère qu’il ne nous arri­vera rien car je dois gagner Wimbledon. »

C’est sûr que j’étais un peu surpris parce qu’à cette époque, il était un jeune très fort avec une progres­sion impres­sion­nante, mais il n’avait pas encore gagné Roland‐Garros ou des tour­nois majeurs. Ca m’a donc surpris mais ça a montré la chose sur laquelle il comp­tait le plus. 

Quand tu l’a rencontré à l’Open d’Australie, qu’est-ce que tu as ressenti de son côté ?

On a discuté un peu de tout, on a bu un verre. Je l’ai trouvé très calme mais en même temps assez concentré. Je l’ai senti bien, peut‐être un peu plus concentré que d’habitude.

Tu penses que même si il est aujourd’hui numéro un mondial, il reste le même, et qu’il restera toujours le même ?

Je le pense oui. Il a une évolu­tion comme tout le monde… Il est solli­cité de tous les côtés. Et à ce niveau là, on a beau­coup d’amis… Mais lui est resté assez simple. Je peux lui envoyer des textos, je vois qu’il me répond rapi­de­ment, et qu’il tient avec moi, et avec les autres, toujours la même attitude. 

Y’a‑t-il une chro­nique ou une anec­dote que tu as en tête et qui ne figure pas dans le livre ?

En 2004, nous sommes en fin de saison et Rafael enchaîne une série de défaites. Il perd au premier ou deuxième tour à l’US Open contre Roddick en trois sets. Il perd encore à Lyon 6–3, 6–0 contre Benneteau, il perd à Bâle… Il est vrai­ment dans une spirale néga­tive, ce qui ne lui arrive pas souvent. La déci­sion qui est alors prise, c’est de mettre la raquette de côté durant une semaine, ce qui est très très rare pour lui ! Il va jouer au golf, s’entraîner physi­que­ment, il va à la pêche… il oublie le terrain de tennis. Puis il revient pour s’entraîner à un rendez‐vous très impor­tant : la finale de Coupe Davis contre les Etats‐Unis. Il est sélec­tionné et il bat Roddick !

Alors quel conseil en tirer ? La progres­sion d’un joueur ne peut pas être constante. Il faut savoir faire face aux périodes d’échec, et les prendre de façon posi­tive, et ne pas tout changer quand les résul­tats ne viennent pas. Il faut rester constant dans son programme. Si l’on est sûr des objec­tifs que l’on a choisi, et de ce qu’on fait, on ne doit pas tout remettre en ques­tion. Or je vois beau­coup de joueurs ou de parents pour qui, quand les résul­tats ne viennent pas, c’est la fin du monde : il faut changer d’entraîneur, de raquette, de copine…

Lors de l’Open d’Australie, tu as parti­cipé ton premier Grand Chelem en tant que coach avec Kaia Kanepi. Quel bilan tires‐tu de cette première expé­rience très intense ?

C’est sûr qu’un Grand Chelem, c’est intense. Quand on joue un Grand Chelem, on a toujours l’ambition de faire bonne figure. Mais nous avions des objec­tifs à plus long terme. Moi je savais que Kaia n’allait pas être prête comme on le voudrait car c’est une ques­tion de temps. Ceci dit, elle a bien fait son boulot en battant deux joueuses clas­sées moins bien qu’elle. Elle a ensuite perdue contre Safina. La semaine précé­dente, elle avait perdu 7–6 au troi­sième set face à Kuznetsova. C’est tout à fait logique dans cette progres­sion. L’objectif étant de rejoindre le Top 10 à la fin de l’année.

Tu vas t’inspirer des conseils que tu donnes dans le livre pour coacher Kaia ? Les clés de la réus­site de Rafael Nadal peuvent‐elles être les clés de la réus­site de Kaia Kanepi ?

Chacun est diffé­rent. Un joueur latin comme Nadal n’a pas la même approche rela­tion­nelle qu’une joueuse de l’Est comme Kaia. Ceci‐dit, on a tous un côté humain qu’il faut savoir faire ressortir. Avec les connais­sances et les convic­tions que j’ai acquis après plus de vingt ans de travail dans le tennis, j’essaierai de rassem­bler tout ça pour être utile au déve­lop­pe­ment de Kaia. »

A propos de l’auteur

Rémi Cap‐Vert

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.