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Delaitre : « Cette déci­sion tue l’âme de la Coupe Davi »

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Vainqueur de la Coupe Davis 1991, Olivier Delaitre est un témoin privi­légié de la compé­ti­tion. Pour lui, ce plan de l’ITF « tue l’âme de la Coupe Davis ». Le Messin d’ori­gine, ancien 33e joueur mondial, nous a accordé un entre­tien où il propose ses idées pour trouver une alter­na­tive à la solu­tion radi­cale de la fédé­ra­tion internationale.

Olivier, quelle a été votre réac­tion à l’annonce de l’ITF concer­nant la Coupe Davis ?

La première chose à laquelle je pense, c’est aux spec­ta­teurs qui venaient supporter leur pays. Le joueur voyage beau­coup dans l’année, alors qu’il joue sur un terrain neutre de plus ne change pas grand‐chose dans l’absolu. C’est toujours agréable de jouer dans son pays, devant son public, sa famille, ses amis. Je pense surtout aux spec­ta­teurs. Chaque rencontre se dispu­tait dans une ambiance très parti­cu­lière selon le pays ou l’importance du match. Cette déci­sion tue l’âme de la Coupe Davis. Cela bana­lise la compé­ti­tion. La Coupe Davis sera une compé­ti­tion parmi tant d’autres comme la Hopman Cup qui est jouée par des nations en Australie. Il s’agira d’une compé­ti­tion par équipes qui va se bana­liser dans un pays d’accueil. On a retiré l’âme de cette compé­ti­tion qui était de rece­voir le pays adverse dans des condi­tions choi­sies sur terre battue, dur ou gazon et cela rendait magique la victoire parce que c’était toujours diffi­cile de battre les Brésiliens chez eux sur terre ou les Espagnols… 

La Coupe Davis devait‐elle être raré­fiée pour lui redonner de la valeur ?

Je pense que c’est trop compliqué à mettre en place. Il suffit de voir comment les Jeux Olympiques cham­boulent tout et perturbent le calen­drier de l’année.

Que préconisez‐vous ?

Il faut être prag­ma­tique, le nerf de la guerre c’est l’argent. La Coupe Davis dure quatre semaines si on va au bout avec des matchs au meilleur des cinq manches, donc le joueur doit en gagner huit sur quatre semaines avec éven­tuel­le­ment des doubles. Quelle est la compé­ti­tion sur le circuit qui dure quatre semaines avec huit matchs en cinq sets et qui donne aussi peu d’argent aux joueurs ? Le prize‐money a été expo­nen­tiel en Grand Chelem, mais est‐ce qu’il l’a été en Coupe Davis ? Je n’en suis pas sûr. On dit que les joueurs ne veulent plus la jouer, mais quand ils ne la jouent pas, ils créent la Laver Cup où chacun gagne des sommes consé­quentes. Il faut donc de l’argent : un prize‐money pour le pays et un pour les joueurs. Le joueur sait qu’au premier tour, il va toucher 100 000 dollars par exemple et ainsi de suite selon un barème défini. Ensuite, le vain­queur et le fina­liste de la Coupe Davis devraient béné­fi­cier d’un bye l’année suivante. C’est un minimum. Cela permet­tait de profiter de la victoire pendant trois ou quatre mois. Enfin, au lieu de commencer le vendredi, pour­quoi ne pas débuter le jeudi ? En Grand Chelem, les spec­ta­teurs se déplacent le jeudi ou vendredi, alors je pense que c’est possible. Si la rencontre commence jeudi et se termine samedi, le joueur béné­ficie d’un jour supplé­men­taire pour se reposer et partir sur son prochain tournoi.

Êtes‐vous surpris de voir Gérard Piqué, le défen­seur du FC Barcelone, dans ce projet ?

Il n’est pas là pour l’amour du jeu, mais pour le côté finan­cier. C’est un entre­pre­neur qui veut investir de l’argent et j’ai vu des chiffres astro­no­miques (le parte­na­riat entre l’ITF et Kosmos est évalué à 3 milliards de dollars sur 25 ans). Il y aura ensuite les droits TV. Bref, c’est une opéra­tion finan­cière et non une réforme dans une optique de jeu.

L’ITF s’est-elle précipitée ?

Il y a la pres­sion des meilleurs joueurs depuis un petit moment. Federer a dit qu’il ne la joue­rait plus, comme Berdych. Quand Federer dit qu’il ne la joue plus, cela a un impact consi­dé­rable. C’est aussi une ques­tion de palmarès. Tous les meilleurs l’ont gagné géné­ra­tion après géné­ra­tion, mais la compé­ti­tion a perduré. Je pense qu’il ne faut pas s’attacher à ces joueurs, Djokovic, Nadal, Federer, car dans trois ou quatre ans ils ne seront plus là. C’est un fait. On aura alors tuer une compé­ti­tion cente­naire. Faire machine arrière serait presque impos­sible alors que l’on peut faire quelques modi­fi­ca­tions et ajus­te­ments. Ce qui m’interpelle égale­ment, c’est comment placer cette semaine de compé­ti­tion en novembre. Entre Bercy et le Masters ? Après le Masters ? Tous les joueurs qui seront présents dans cette compé­ti­tion, soit environ 90 (18 équipes de 5 joueurs), accepteront‐ils d’aller au bout du monde en fin d’année pour repartir en Australie à peine un mois après ? C’est impos­sible de prendre des vacances puis d’effectuer une véri­table prépa­ra­tion puisque la saison reprend vers le 1er janvier. Les joueurs qui voulaient moins jouer se tirent une balle dans le pied avec cette semaine fin novembre.

On vous sent parti­cu­liè­re­ment déçu…

Oui, car il y a toujours eu une ambiance de folie en Coupe Davis. Je n’ai pas le souvenir d’une rencontre jouée ou pas sans une atmo­sphère spéciale. Avec cette compé­ti­tion, ça va être une ambiance de tournoi et l’ambiance de feu n’existera plus. Cette déci­sion va déna­turer la Coupe Davis. Ils la tuent pour faire une autre compé­ti­tion. Il va rester seule­ment le saladier…

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A propos de l’auteur

Loïc Revol

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.