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C’est quoi la culture de la gagne ? (3/3)

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Pascal Aubrit : « La culture de la gagne est un objet de fascination »

Psychothérapeute rela­tion­nel, Pascal Aubrit a tra­vaillé avec des spor­tifs de haut‐niveau. Son exper­tise pose donc les grandes thé­ma­tiques qui entourent cette notion assez floue de la « culture de la gagne ». Entretien.

Qu’est ce que la culture de la gagne ? Invention ou mirage ?

C’est avant tout un objet de fas­ci­na­tion, de fan­tasme. C’est l’idéologie du petit truc en plus. On pos­sé­de­rait cette culture, ou on ne la pos­sé­de­rait pas. Et en géné­ral, on ne l’aurait pas en France alors qu’on l’aurait par exemple aux Etats‐Unis. Ce qui me paraît inté­res­sant comme objet de réflexion, c’est qu’on peut faire des ponts entre le fait de gagner et le fait d’entreprendre, de ris­quer, de créer, de jouer. Et nous évo­luons en France dans une socié­té beau­coup plus pro­tec­tion­niste que dans la plu­part des pays anglo­phones par exemple. Cela s’observe aus­si bien au niveau politico‐économique que dans l’éducation des enfants : là où – devant l’enfant qui tombe et se fait mal – le parent amé­ri­cain aura un dis­cours qui se résume par « ça n’est rien, essaie encore », le parent fran­çais aura ten­dance à dire à l’enfant : « tu vois, je t’avais bien dit que tu allais tom­ber ». Or, pour gagner, il faut tom­ber et se faire mal un sacré nombre de fois.

La culture de la gagne peut‐elle s’enseigner ?

Si je reprends ce que je dis ci‐dessus, on pour­rait effec­ti­ve­ment par­ler d’enseignement, ou plu­tôt même d’éducation. Si l’enfant est sou­te­nu lorsqu’il tombe, si on ne lui injecte pas la peur de retom­ber encore, au point qu’il ne ten­te­ra plus d’essayer de cou­rir, alors il devien­dra sans doute plus apte à évo­luer dans le milieu du sport de haut‐niveau. Maintenant, est‐ce sou­hai­table pour lui ? En tant que psy­cho­pra­ti­cien et entraî­neur côtoyant ce monde, c’est une vraie ques­tion que je pose et me pose. Dans mon expé­rience, j’ai sou­vent vu des ath­lètes arrê­ter leur car­rière lorsqu’ils allaient mieux, comme si la gagne était avant tout la recherche de quelque chose, peut‐être de soi‐même, ou de l’autre. Et lorsqu’on a trou­vé, on peut arrê­ter. D’autres cherchent encore, cer­tains spor­tifs de haut‐niveau ne par­viennent jamais à décro­cher. Certains finissent même entraîneurs.

Sur quels cri­tères peut‐on éva­luer cette fameuse culture de la gagne ?

L’évaluer de l’extérieur revient à faire beau­coup d’hypothèses hasar­deuses. Demandez à un ten­nis­man de haut‐niveau ce qu’il res­sent lorsqu’il a trois balles de match contre lui (ou en sa faveur), deman­dez à un foot­bal­leur ce qui lui passe par la tête avant de s’élancer pour ten­ter de mettre le der­nier tir au but, vous appren­drez sans doute beau­coup plus qu’en ten­tant de lis­ter des cri­tères d’évaluation objec­tifs. Son cœur s’emballe-t-il ? A‑t‐il peur ? Pense‐t‐il au résul­tat ? Pense‐t‐il seule­ment ? Ou bien est‐il sujet à l’un de ces moments de grâce qui font tant fan­tas­mer le monde du sport de haut niveau ? Personnellement, je ne connais qu’un cri­tère objec­tif pour éva­luer la gagne, ce sont les sta­tis­tiques. C’est non seule­ment très limi­té, mais éga­le­ment très réduc­teur, puisque ça éclipse le contexte au pro­fit du seul résul­tat. Que devient la chance par exemple ? Une per­for­mance, c’est un être humain qui pra­tique une acti­vi­té spor­tive. Intéressons‐nous donc à son humanité.

Où se situe la notion de talent dans la culture de la gagne ?

Je ne sais pas. Jacques Brel disait que le talent, c’est d’avoir envie de faire quelque chose et de suer pour y arri­ver ; Einstein disait que le génie c’est de tra­vailler 20 heures par jour.
Pourtant, quand on est édu­ca­teur, entraî­neur, ou même psy (!), on se rend bien compte que les indi­vi­dus qu’on a face à nous n’ont pas tous les mêmes dis­po­si­tions. Certains apprennent plus rapi­de­ment que d’autres, notam­ment, ou s’adaptent plus vite. Généralement, c’est ça qu’on appelle « talent ». Mais le pro­blème, pour avoir eu la chance d’enseigner par­fois à des spor­tifs très « doués », c’est qu’on se rend bien compte qu’il y a un âge où ce talent ne suf­fit pas. En escrime, j’ai vu des gamins deve­nir cham­pions de France jusqu’aux caté­go­ries des moins de 15 ans sans paraître se poser la moindre ques­tion : tout était facile, évident, ils étaient d’une flui­di­té écla­tante. C’est très éton­nant en tant qu’entraîneur de se sen­tir admi­ra­teur de son ath­lète, spec­ta­teur de son talent. Il n’empêche que pour tous ces gamins, ou presque, un jour cer­taines ques­tions se sont posées : pour­quoi est‐ce que je m’entraîne ? Est‐ce que j’ai vrai­ment envie d’endurer tout ça ? Est‐ce que j’ai réel­le­ment envie de pas­ser ma vie dans un gym­nase ou sur un court ? A quoi est‐ce que j’aspire en tant qu’être humain ? Très bien. C’est heu­reu­se­ment ce qui se passe lorsqu’on les laisse suf­fi­sam­ment libres de s’envisager dans leur future vie d’adulte. Et alors, beau­coup arrêtent. Mais qu’est-ce qu’ils étaient doués !

Croyez‐vous à l’i­dée que cette culture est aus­si liée à un envi­ron­ne­ment ? Si oui quel est l’en­vi­ron­ne­ment favo­rable à son éclosion ?

Quand j’entends cette ques­tion, je ne peux pas m’empêcher d’avoir la vision des sœurs Williams, ou d’autres enfants stars du sport. Et je me pose la ques­tion : est‐ce qu’on les a réel­le­ment lais­sées libres de s’envisager dans la vie autre­ment qu’en pro­fes­sion­nelles du ten­nis ? A quelles tra­hi­sons, à quels châ­ti­ments étaient‐elles condam­nées si elles avaient pris cette liber­té ? Alors, oui, fina­le­ment, la réponse est assez simple, et quand on connaît bien le sport de haut niveau on y est confron­té tous les jours. La meilleure façon d’enseigner la culture de la gagne, de favo­ri­ser ce petit truc en plus, c’est de sup­pri­mer d’autres trucs : la capa­ci­té à se ques­tion­ner sur sa vie, la capa­ci­té à envi­sa­ger l’adversaire comme un autre qui m’accompagne vers la per­for­mance (c’est plus com­mode de le voir comme un objet), la capa­ci­té à sen­tir les limites de son propre corps, la capa­ci­té à s’interroger sur son désir, ses envies pro­fondes… Je viens de voir le Robocop réa­li­sé par José Padilha en 2014, il repré­sente à mer­veille la recherche de la gagne à tout prix et démontre deux choses. D’abord, en sup­pri­mant la capa­ci­té à res­sen­tir ses émo­tions, on rend Robocop plus effi­cace. Il est deve­nu une machine par­faite qui, au pas­sage, recon­naît à peine son propre fils. Le voi­là en mesure de gagner le grand che­lem. Sauf que, c’est la deuxième chose, l’humanité reprend le plus sou­vent le des­sus, et Robocop se rebelle.
Et heu­reu­se­ment, il existe aus­si des ath­lètes sen­sibles, humains, qui demeurent humains tout en deve­nant les meilleurs au monde. Je pense à Brice Guyart en escrime, à Roger Federer bien sûr. Claire Carrier, psy­cha­na­lyste à l’INSEP parle de win­ner et de killer pour dif­fé­ren­cier deux types de spor­tifs de haut niveau. Le killer serait Robocop avant sa reprise de conscience dans le film, le win­ner Federer. Et nous savons qu’il y a beau­coup plus de killers que de win­ners dans le haut niveau. Mais je suis un rêveur : j’ai envie de croire (tout ça n’est qu’une affaire de croyance) qu’à la fin, c’est un win­ner qui gagne.

La culture de la gagne peut‐elle être lié à des fac­teurs géné­tiques ? Là, je lie for­cé­ment la gagne à la performance ?

D’un point de vue stric­te­ment séman­tique, c’est contra­dic­toire. Culture sous‐entend quelque chose qu’on apprend et qui se trans­met tout au long de notre vie, qu’on s’approprie. Génétique, c’est ce dont on héri­te­rait à la nais­sance. Maintenant, il y a évi­dem­ment des fac­teurs géné­tiques : mor­pho­type, qua­li­té des échanges gazeux, qua­li­té des fibres mus­cu­laires… Mais ils n’ont jamais fait un cham­pion du monde. Chaque fédé­ra­tion, chaque dis­ci­pline, a ses moments d’eugénisme et espère déce­ler ses cham­pions au ber­ceau, voire dans l’embryon, mais la réa­li­té est tenace. Sébastien Grosjean, long­temps n°1 fran­çais si je ne dis pas de bêtise, ne cor­res­pon­dait à aucun des cri­tères phy­siques rete­nus par la F.F.T. Il a per­cé quand même, mal­gré elle.

Quelle est la place de la défaite dans la culture de la gagne ?

Elle me semble lar­ge­ment sous‐exploitée. Une com­pé­ti­tion spor­tive regrou­pant qua­rante par­ti­ci­pants, c’est trente‐neuf per­dants et un gagnant. La vic­toire est presque anec­do­tique, alors qu’il y a tou­jours beau­coup à explo­rer dans la défaite. La défaite amène du doute, rien que cela mérite toute l’attention néces­saire ! Mais en France, quand un spor­tif doute, on a ten­dance à le ras­su­rer. Quelle conne­rie ! Alors que c’est en explo­rant ses doutes et en les assu­mant qu’il pour­rait fon­der ses futures per­for­mances. Et quand il doute trop, on finit par l’envoyer chez le psy. C’est la double peine. Nous ne sommes qu’aux bal­bu­tie­ments de l’accompagnement psy­cho­thé­ra­peu­tique des spor­tifs de haut‐niveau, et il y a urgence à tra­vailler ce domaine pour que les psys ne soient plus des pom­piers appe­lés en urgence sur un bra­sier déjà à demi consumé.

Beaucoup pensent que cet état d’es­prit se forge dans une enfance, ado­les­cence, qu’en fait tout se joue entre 0–16 ans, faut‐il encore croire à cette idée ?

Il fau­drait voir à qui ou à quoi cette croyance est‐elle utile. Si elle l’est, alors conservons‐la. Sinon, changeons‐en. Mais que cela ne nous dis­pense pas de demeu­rer conscient que ça n’est qu’une croyance, et de réflé­chir à l’éthique et aux valeurs sur les­quelles elle repose. Evidemment, il est plus facile de mani­pu­ler des enfants et des ado­les­cents. Après seize ans, ça l’est beau­coup moins. Il y a des pays comme la Suède qui font le choix d’une for­ma­tion spor­tive plu­ri­dis­ci­pli­naire au long cours et qui retardent au maxi­mum la spé­cia­li­sa­tion. Pourquoi pas ? Mais encore une fois, ça intro­duit du doute, les ins­tances diri­geantes et les entraî­neurs sont‐ils d’accord pour l’assumer ?

Retrouvez gra­tui­te­ment et en inté­gra­li­té le numé­ro 61, le der­nier numé­ro de notre maga­zine GrandChelem… Bonne lecture !

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