Le déclin des Américains (2÷3)

    2013

    Quelles sont les causes de la crise subie par le tennis améri­cain en Grand Chelem ?

    « S’il y avait une réponse facile, tout le monde aurait la réponse ». Cette cita­tion de Paul Annacone, l’actuel coach Américain de Roger Federer, résume à elle‐seule la complexité de la ques­tion posée. Depuis quelques années, les analyses des spécia­listes de tennis améri­cain tentant d’expliquer les raisons de cette crise, fleu­rissent un peu partout dans les médias. Quelques éléments de réponses en ressortent.

    Un premier constat s’impose d’emblée. Les joueurs Américains ne gagne plus de Grand Chelem en simple car la concur­rence exté­rieure est tout simple­ment de plus en plus rude. Le tennis s’est mondia­lisé, profes­sion­na­lisé dans de nombreux pays d’Europe (Serbie, Espagne…) et d’Amérique du Sud et de plus en plus de talents font de l’ombre aux tennis­mans Américains. C’est vrai mais cela n’ex­plique pas tout.

    Plus perti­nente, peut‐être, demeure l’explication conjonc­tu­relle et histo­rique. Les années 2000’ ont vu l’éclosion succes­sive de 3 génies du tennis comme rare­ment l’histoire de ce sport n’en a connu. Il s’agit bien sur de Roger Federer, de Rafael Nadal et plus récem­ment de Novak Djokovic. Depuis la victoire d’Andy Roddick en finale de l’US Open, le Suisse (15 victoires), l’Espagnol (10) et le Serbe (3) se sont partagés 28 Grands Chelems sur 31 possibles. Les autres n’ont eu droit qu’à des miettes et aucune d’entre elles ne furent récol­tées par un joueur Américain. Gaston Gaudio l’a emporté à Roland Garros en 2004 juste un an avant que l’ogre Nadal ne vienne croquer tout le monde sur terre battue, Marat Safin s’est imposé en 2005 à l’Open d’Australie après avoir sortir le match de sa vie en demi‐finale contre Federer. Quant à Juan Martin Del Potro à l’US Open en 2009, il a su élever son niveau de jeu le temps d’un tournoi et à profiter de la rela­tive et excep­tion­nelle méforme combinée de Federer, Nadal et de Djokovic. 

    Durant cette période vierge de Grands Chelems (2003−2011), Andy Roddick, qui n’a pour­tant jamais cessé d’améliorer son jeu, aurait bien pu être l’arbre qui cache la forêt. L’Américain a parti­cipé à 4 finales (3 à Wimbledon, 1 à l’US Open) mais est tombé à chaque fois sur le génie de Roger Federer. Sans l’émergence du Suisse, nul doute que Roddick aurait 3 ou 4 titres de plus dans son escar­celle et l’on ne parle­rait sans doute pas de la crise des joueurs améri­cains en Grand Chelem.

    Expliquer par des causes externes le déficit de tour­nois majeurs remportés par des Américains s’avère un fait incon­tes­table. Mais il existe d’autres expli­ca­tions. Comment se fait‐il qu’un pays de plus de 300 millions d’habitants n’arrive pas à sortir pendant une décennie un génie capable de riva­liser avec les meilleurs tennismnns Européens ? Les Américains sont‐ils toujours aussi inté­ressés par le tennis ?

    A première vue, la réponse à cette dernière ques­tion est posi­tive. Le tennis est un sport qui se porte bien aux États‐Unis. D’un point de vue écono­mique en tout cas. Ces 10 dernières années, l’industrie tennis­tique améri­caine a tourné à plein pot et a génèré de plus en plus d’argent. Lors d’une confé­rence de presse à Wimbledon cette année, Andy Roddick le faisait d’ailleurs très juste­ment remar­quer : « Regarder le nombre de parti­ci­pants pour les tour­nois, les ventes de raquettes, les licences recen­sées à la fédé­ra­tion… tout augmente ». Le joueur améri­cain aurait égale­ment pu parler de la hausse du nombre de spec­ta­teurs, de spon­sors, de retrans­mis­sions, de télé­spec­ta­teurs… Bref, le tennis améri­cain ne connaît pas la crise économique.

    C’est au niveau de la popu­la­rité de ce sport aux Etat‐Unis que l’on peut trouver des raisons frei­nant l’arrivée de nouveaux génies de la petite balle ronde. Certes, les Américains s’intéressent toujours autant au tennis, mais il s’avère qu’ils demeurent beau­coup plus « accros » à d’autres disci­plines comme le basket, le foot­ball améri­cain ou encore le base­ball. Pour un jeune améri­cain rêvant d’une carrière spor­tive au haut niveau, le tennis reste un choix secon­daire. Pas seule­ment secon­daire, très couteux égale­ment. Doug MacCurdy qui s’est occupé de la forma­tion des jeunes joueurs à la fédé­ra­tion améri­caine de 1998 à 2001 rappelle qu’il est diffi­cile, voire impos­sible pour des enfants issus de milieux popu­laires de se lancer dans le tennis de haut niveau : « Pour les enfants se desti­nant à une carrière profes­sion­nelle dans le tennis, cela coute entre 25 000 et 30 000 par an ». Aux Etats‐Unis, le tennis demeure un sport acces­sible à tous au niveau amateur mais, y faire carrière demande beau­coup de sacri­fices. Cela semble être réservé à une certaine élite économique.

    Enfin, une autre raison du déclin des joueurs Américains en Grand Chelem revient inlas­sa­ble­ment. Celles des méthodes d’entrainements aux États‐Unis. Elles semblent avoir peu évolué depuis les années 90’ alors que le tennis, lui‐même, ainsi que ses condi­tions de jeu ont beau­coup changé. Depuis le début des années 2000, selon les vœux de la Fédération Internationale de Tennis (ITF), les cours ont été ralentis, parti­cu­liè­re­ment sur herbe et en indoor, les balles ne sont plus les mêmes suivant la surface…. Bref, une véri­table harmo­ni­sa­tion a été entre­prise par l’ITF afin que le tennis ne se résume plus à un jeu de services/volées. A voir, aujourd’hui‘hui, les joueurs trus­tant le haut du clas­se­ment mondial, on se dit que les efforts de l’ITF ont payé. Les 10 meilleurs joueurs ne sont plus aussi « spécia­lisés » que par le passé mais ce sont tous des athlètes de haut niveau capables de l’emporter sur tous types de surface. 

    Le tennis améri­cain semble avoir raté le bon wagon. Selon Patrick McEnroe, on enseigne aux jeunes Américains comment frapper dans la balle mais pas comment bien jouer ou se déplacer conve­na­ble­ment… Le frère de John, chargé depuis 2008 de la forma­tion des jeunes joueurs par la fédé­ra­tion améri­caine de tennis, le sait : il a du pain sur la planche. Il souhaite construire des terrains en terre battue un peu partout aux États‐Unis afin d’apprendre une autre façon de jouer aux jeunes. Son but est simple. Il veut voir des jeunes Américains venir concur­rencer les meilleurs Européens en Grand Chelem. Cela pour­rait prendre de nombreuses d’années.

    L’âgé d’or du tennis améri­cain est même peut‐être tout simple­ment passé. C’est en tout cas ce que semble penser Paul Annacone, l’ancien coach de Pete Sampras, avec lequel nous termi­ne­rons ce second volet dédié à la crise des Américains en Grand Chelem : « Les enfants s’impliquent réel­le­ment dans les sports lorsqu’ils ont le souhait d’imiter quelqu’un. Un des moments le plus passion­nants de l’histoire du tennis améri­cain – et peut‐être, après coup, l’un des plus tristes – est la période des 90’. Nous avions Michael Chang, Pete Sampras, Mel Washington, André Agassi, Jim Courrier, Todd Martin… Nous n’avons pas réussi à attirer les enfants vers le tennis alors que nous dispo­sions de joueurs avec des carac­té­ris­tiques et des person­na­lités telle­ment diffé­rentes. Je pense que nous avons manqué une oppor­tu­nité incroyable. Je n’en veux à personne, ni à la fédé, ni aux agents, ni même aux joueurs. Mais tout le monde est respon­sable. Nous aurions dû être plus créa­tifs à ce moment‐là pour attirer les jeunes. C’était une incroyable erreur car je pense que nous ne sommes pas prêts de revivre une telle période aux Etats‐Unis. »

    A propos de l’auteur

    Nicolas Gidaszewski

    Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.