GrandChelem
3 experts pour comprendre le poids de la défaite (2/2)



Thierry Ascione, coach de Jo-Wilfried Tsonga, fondateur de la All In Academy, Patrick Mouratoglou, coach de Serena Williams, fondateur de l'académie éponyme, et Sam Sumyk, coach de Garbine Muguruza, ont accepté le jeu de l'interview croisée. Attention, document !

Est-ce qu'il existe une bonne défaite ? À moins qu'il ne faille toujours garder à l'esprit qu'une défaite est un échec ?

T.A. : "La défaite n'est pas une catastrophe, surtout au haut-niveau, car on sait qu'elle arrivera un jour ou l'autre. Elle est présente, elle fait partie du quotidien. Évidemment, suivant le contexte, elle est plus facile à digérer, à analyser, à oublier. Mieux, avec la façon dont fonctionne notre circuit, elle est une variable qui permet de savoir où se situe ton joueur, car, ce qui compte, c'est aussi son classement en fin d'année, un classement lié à son niveau de jeu. Cela peut paraître un peu arithmétique, mais un coach doit le garder en tête. L'an dernier, quand Jo est redescendu à la 24ème place mondiale, on aurait pu paniquer. Sauf qu'on voyait qu'il bossait, qu'il était 15ème à la Race. Cela allait sourire, c'était certain ! Au final, il a atteint les demies à Roland-Garros. La défaite, il faut donc l'apprivoiser, la rejeter, mais également la voir comme un signal, un repère."

P.M. : "Le joueur professionnel n’a qu’un seul but : gagner. Il se doit de progresser et son seul indicateur objectif est la victoire. Le coach se situe dans la même dynamique. Il doit amener son joueur à une plus grande efficacité. Il n’y a donc pas de sens à se réjouir d’une défaite, à accepter la défaite ou, pire, à la souhaiter. J’irai plus loin en disant qu’il faut haïr la défaite, la refuser. Les meilleurs joueurs du monde ont développé cette aptitude. Elle leur permet de ne jamais sortir du court sans avoir mis en œuvre tout leur arsenal technique, tactique et mental pour s’imposer. Pour autant, il existe des exceptions et des défaites qui génèrent des victoires. C’est ce qu'on appelle probablement de « bonnes défaites », permettant une véritable remise en question ou une prise de conscience salvatrice."

J'imagine que la défaite peut également devenir un gouffre, un trou noir, le début d'un cauchemar…

T.A. : "Deux exemples me viennent en tête : Guillermo Coria, qui perd en finale de Roland-Garros et disparaît totalement de la circulation ; et Nicolas Mahut, un cas que je connais mieux. Quand on a décidé de bosser ensemble, personne n'a cru à notre projet. Nico était trop vieux, etc. Par notre approche, le staff qu'on a constitué autour de lui, on a changé son environnement, ses envies, son ambition. On s'est mis au travail et, petit à petit, la mayonnaise a pris. Évidemment, on peut évoquer l'aspect mental et d'éventuelles prédispositions, mais le mental est lié à des certitudes au niveau technique, physique, tactique. C'est ce qui existe chez les meilleurs joueurs. Dans certaines phases de jeu, le doute n'existe plus. Chez eux, la défaite est d'ailleurs souvent inacceptable. Quand je vois comment Novak Djokovic est capable de la rejeter, les efforts qu'il fait pour l'éviter quel que soit l'enjeu… C'est incroyable. C'est ce vers quoi on tend quand on aime le haut-niveau."

P.M. : "Il est évident que la défaite amène la défaite, comme la victoire amène la victoire. Il y a des séries de défaites au premier tour impressionnantes, mais également des séries de victoires qui le sont tout autant, comme celle de Djokovic actuellement, qui succède à celle de Rafa et, avant lui, celle de Roger. Ces joueurs paraissent imbattables lorsqu'ils surfent sur une série de victoires. Si la victoire agit comme un dopant pour la confiance, la défaite, en revanche, peut faire perdre tout point de repères. En s’éloignant du sport, on peut affirmer qu'une personnalité se nourrit de ses expériences. Prenons un exemple : si, lorsque je parle à mon patron, je panique et perds mes moyens, il y a fort à parier que j'en conclurai que je suis incapable de réaliser cette performance. À chaque fois que je serai confronté à cette situation, la même chose se reproduira, car mon esprit aura associé cette action à cet état. Il en est de même avec la défaite. Le joueur qui perd beaucoup reconnaît des situations qu’il a déjà vécues pendant les matchs et, inconsciemment, en conclut qu’il va perdre. Cela affecte sa combativité, sa confiance en ses moyens et cela débouche sur le même résultat. Un cercle vicieux, qui devient cercle vertueux lorsqu’on parle de séries de victoires."

Quel est, selon vous, le plus grand loser de l'histoire du tennis ?

S.S. : "Cette question n'a rien à faire dans un magazine de passionnés. Je n'aime pas du tout le terme « loser », il ne correspond à rien de ce que je connais du tennis, pas plus que le terme « winner ». Il y a des sportifs qui cherchent et qui visent l'excellence, tous, sans exception. Cela passe par des moments forts, mais aussi et surtout par des périodes plus douloureuses. Le mental fait évidemment partie de cette quête d'absolu : la gagne, savoir et apprendre la défaite, savourer la victoire quitte à morfler avec des séries de déculottées mémorables… Une seule et unique victoire peut à elle seule faire oublier tout cela et surtout les mots vulgaires… « loser », entre autre. À tous les censeurs du monde, si vous voulez savoir ce que valent ces losers, prenez une raquette et tentez votre chance. Votre regard changera peut-être."

P.M. : "Je n’aime pas parler de losers. Tous les joueurs se battent pour gagner des matchs et le tennis est un sport très difficile sur le plan mental. Les winners sont, pour moi, ceux qui ont su exploiter leur potentiel au mieux, tirer le meilleur de celui-ci. Arnaud Clément en est un parfait exemple. Sa carrière est exemplaire sur ce plan-là. D’autres, en revanche, peuvent nourrir des regrets, car ils ne sont pas parvenus à tirer le maximum de leurs qualités."

3 défaites, 3 attitudes

Sam et Eugenie Bouchard : 6 mois, 11 tournois, 8 défaites au premier tour
"La situation était compliquée. Elle n'était pas au mieux. Quand on sait le temps qu'il faut pour trouver un minimum de confiance, pour dialoguer, poser les bases indispensables à la reconstruction… Peut-être que je n'ai pas su le faire. Pour moi, les délais logiques, en général, ne sont pas respectés. Il faut trop de résultats immédiats, sans une vraie réflexion commune préalable. Il aurait fallu plus de temps, de patience. En somme, selon moi, il faut refaire la tête avant de corder la raquette. On ne la remet dans la main que lorsque la tête lui donne la permission. Cela dit, cela restera une très bonne expérience pour ma petite personne. C'est ainsi."

Thierry et Jo-Wilfried Tsonga : défaite face à Thiago Monteiro, 338ème mondial, à Rio de Janeiro
"D'abord, j'étais triste pour lui. Et, même si j'étais au bord du terrain, qu'il faisait très, très chaud, je me suis abstenu d'analyser avec Jo cette défaite dès son arrivée aux vestiaires. Cela aurait été une grosse erreur. Jo n'a plus 20 ans (rires) et, même si le regard de son coach est important, son expérience, son vécu, ses sensations sur le court sont aussi des vrais critères d'analyse. Le coach a du recul, c'est vrai, mais celui qui est sur le terrain, c'est le joueur, il ne faut jamais l'oublier. Cette défaite est spéciale, je dois le reconnaître. À froid, on a fait le boulot, on a cherché à comprendre. Cela passe par des discussions, une remobilisation sans se voiler la face… On n'est jamais à l'abri d'un accident."

Patrick et Serena Williams : défaite face à Roberta Vinci en demi-finale de l'US Open 2015
"Effectivement, la défaite de l’US Open a été particulièrement douloureuse, car Serena était à deux matchs d’écrire une fabuleuse page de l’histoire du tennis. Elle aurait réalisé le Grand Chelem et égalé le record de Steffi Graf avec ses 22 titres majeurs. Être si proche du but ultime et échouer laisse des traces. D'autant que, contrairement à l’immense majorité des joueurs qui perdent quasiment chaque semaine un match, Serena ne s’était inclinée qu’à deux reprises jusque-là, en 2015. Cela donne encore plus de poids à chacune de ses défaites. Mais, si elle souffre beaucoup de ses défaites à court terme, Serena réagit de façon positive à l'échec : la défaite décuple sa motivation. La plupart du temps, elle veut même se remettre au travail dès le lendemain matin. C’est ce qui s’était produit face à Belinda Bencic à Toronto, au mois d’août. Après sa défaite, elle m’avait affirmé : « J’en ai marre de perdre ! » C’était sa deuxième défaite de la saison… Le lendemain matin, nous étions sur le court d’entraînement à 8h."

Première partie à retrouver ici !

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Retrouvez gratuitement et en intégralité le numéro 51 "La défaite, le début d'une victoire ?", le dernier numéro de notre magazine GrandChelem... Bonne lecture !
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