Caroline Garcia sera l’une des Tricolores à suivre durant Roland Garros. Car la Lyonnaise a passé un cap cette année. Après quelques mois difficiles, elle a remporté le premier titre de sa carrière à Bogota, porté l’équipe de France de Fed Cup à bout de bras et fait son entrée dans le top 50. Nous l’avons rencontrée à la Ligue du Lyonnais, il y a quelques semaines, pour un entretien grand format. Caroline ne cache pas son ambition, sûre de ses forces, mais n’oublie pas tous les progrès qu’elle veut encore réaliser. Une jeune fille qui a la tête sur les épaules à 20 ans seulement ; en quelques mots : un esprit sain dans un corps sain !
Parlons peu, parlons bien : pour Roland, quels sont tes objectifs, cette année ?
Cela reste un tournoi comme les autres, ce n’est pas parce que c’est Roland qu’il faut se mettre plus de pression. Mon objectif, à mon niveau, c’est avant tout d’apprendre et de donner le meilleur de moi‐même. Plus concrètement, en Grand Chelem, j’aimerais déjà atteindre une deuxième semaine. Si je pouvais le faire dès Roland, ce serait bien. Mais cela représente trois matches difficiles et de haut niveau à gagner, donc on verra.
Cela dépend du tirage au sort (NDLR : l’entretien a été réalisé avant le tirage au sort ; elle affrontera Ana Ivanovic au premier tour)…
Oui, comme toujours. Mais, de toute façon, si on veut atteindre la deuxième semaine, il faut battre au moins une ou deux têtes de série. C’est un bon objectif à avoir. Il faudra prendre les matches les uns après les autres, sans se poser de question.
On parle beaucoup de la pression sur les joueurs français à Roland Garros. C’est un truc que tu ressens ?
C’est vrai, il y a plus d’attentes, mais j’essaie de ne pas me focaliser dessus. Je joue pour moi, avant tout, pas pour les autres. Pour donner le meilleur, progresser et me faire plaisir. Le reste, que les gens pensent que je vais gagner le tournoi, que je vais faire une deuxième semaine ou m’arrêter au premier tour, ce n’est pas important. Il faut que je reste concentrée sur moi‐même, comme je le fais depuis que j’ai commencé à jouer au tennis.
Trois ans après le match contre Sharapova, tu en gardes quels souvenirs ?
De très bons et, forcément… de moins bons. J’ai mené…
Combien, exactement ?
6–3 4–1 !
C’est encore bien présent dans ton esprit !
Oui, je ne l’oublierai jamais (rires) ! 6–3 4–1, 30‑A, je crois.
Et il y a un truc qui se passe à ce moment‐là ?
A 4–1, il y a une « ola ». Après, cela n’a plus été pareil. J’avais super bien joué, peut‐être trop bien pour le niveau que j’avais à l’époque. Cela m’a permis de progresser. Je n’étais pas assez mûre pour pouvoir enchaîner de tels coups à ce niveau. Il fallait que je grandisse dans ma tête et dans mon jeu pour m’améliorer. C’est ce que j’ai réussi à faire, depuis Acapulco, cette année.
Tu aimerais la rejouer, demain, sur le Central de Roland, pour prendre ta revanche ?
Je l’aurai, ma revanche. Je n’en ai aucun doute. On se rejouera sur le circuit. Mais je ne suis pas particulièrement pressée, ce n’est pas le plus important.
Il y avait eu le fameux tweet d’Andy Murray pendant le match. Tu lui as parlé suite à cela ?
(Rires) Je lui dis bonjour… Enfin, au début, il me croisait, il ne me disait rien de spécial. Maintenant, il me sourit, il me dit bonjour, me demande comment cela va. Il est super sympa, très cool ! Même avec son staff, on discute un peu. C’est chouette, cela fait plaisir. Andy, c’est une bonne personne.
« Contre Sharapova, je n’étais pas assez mûre »
Tu es dans le Top 50, aujourd’hui ; tu as forcément des objectifs…
Oui, j’en ai, mais je ne me donne pas de limites. Je ne veux pas considérer un truc comme un aboutissement, m’arrêter à l’objectif atteint. Si je gagne des matches, normalement, le classement suivra avec. D’ailleurs, j’espère plus gagner un tournoi que je ne vise un classement précis.
Tu as tout de même des rêves, non ?
Oui, je veux être numéro un mondiale, je veux gagner des Grands Chelems, bien sûr. Mais c’est à plus long terme. Bon, si cela peut arriver le plus vite possible, je prends (rires)! Mais, pour l’instant, je me focalise sur mon jeu, sur moi‐même. Je veux grandir et progresser à chaque match.
Si tu dois gagner un Grand Chelem, tu prends lequel ?
C’est difficile, parce qu’ils ont tous leurs particularités. Roland, en tant que Française, c’est fort. Après, Wimbledon aussi, parce qu’il y a beaucoup d’histoire derrière. L’US Open, c’est super, car les supporters américains sont de vrais fans et très marrants. En Australie également, d’ailleurs. Je ne sais pas, je ne peux pas choisir, c’est trop dur (rires) ! Je prends les quatre !
Tu as une joueuse modèle ?
Non. En fait, je n’en ai jamais eu.
Vraiment aucune ?
Non. Même quand j’étais petite, je ne me suis jamais vraiment identifiée à une joueuse. Je pouvais avoir un attachement temporaire, mais je ne me suis jamais identifiée sur la durée.
C’est une volonté de ta part ?
Pas vraiment, je ne sais pas. Quand j’étais petite, j’étais plus fan des hommes que des filles, en fait.
Alors, chez les hommes, quel est ton modèle ?
Cela a toujours été Roger (Federer) et (Rafael) Nadal. J’ai plus un jeu d’attaquante, comme Roger. Mais je sais aussi qu’il me faut la discipline et la rigueur de Nadal dans mon placement, dans mon travail, etc., pour que ce jeu s’exprime correctement. C’est justement ce que j’arrive à faire un peu mieux, ces derniers temps, à mon niveau.
Et ta surface préférée ? On te sent relativement à l’aise de partout…
Je suis assez polyvalente, en effet. Avant, j’avais un peu de mal à tenir sur terre battue, mais, maintenant, c’est bon, sur une bonne terre, je peux bien m’exprimer. En tout cas, j’ai eu des résultats un peu partout.
Quelle est ta plus grande force ?
Mon coup droit. Sans hésiter.
Pourquoi pas le service ?
Le service n’est pas mal non plus, oui (rires). C’est vrai qu’il y a les deux. Mais j’aime assez m’appuyer sur mon coup droit, me décaler autour de mon revers pour mettre, parfois, un peu plus de volume ou prendre la balle plus tôt. Je sens que je peux plus facilement le faire avec mon coup droit qu’avec mon revers. Mais, sans mon service, c’est vrai que je ne suis rien non plus !
« Je veux être numéro un mondiale »
Dans quels secteurs aimerais‐tu progresser ? Qu’est-ce qui te manque pour franchir un nouveau cap ?
Hum… Depuis deux mois, j’ai bien progressé dans ma rigueur, mon placement et ma concentration. Cela a payé. Je dois continuer dans cette voie‐là. Pour le reste, ce sont de petits détails un peu partout, plutôt qu’un gros point en particulier. Améliorer le service, le coup droit, le revers… Je n’ai pas d’énormes faiblesses, non plus. Enfin, je ne crois pas (rires) !
La volée de coup droit, non ?
(Rires) C’est vrai que j’en ai raté deux belles, en Fed Cup. Mais c’était plus un problème de zone qu’un souci technique. C’est vrai qu’elles n’étaient pas terribles !
Beaucoup de joueuses sont coachées, comme toi, par leur papa. Quels sont les avantages et les inconvénients de cette relation ?
Quand on est jeune, il y a plus d’inconvénients que d’avantages. Quand tu grandis, tu arrives à faire la différence entre les moments où il est ton père et ceux où il est ton coach. Mais, avant, ce n’est pas tout le temps facile. Tu aimes bien que ton père te félicite ; mais, s’il veut te faire progresser, il ne peut pas te féliciter tout le temps. Malgré tout, il y a un truc primordial avec ton père : tu es sûre que c’est une personne qui ne veut vraiment que ton bien et qui va faire tout ce qui est en son pouvoir pour que tu puisses donner le meilleur de toi‐même.
Parce qu’il y a beaucoup de personnes en qui tu n’aurais pas confiance ?
Je sais que mon père, comme ma mère, ne veulent qu’une seule chose : que je sois heureuse, que je prenne du plaisir sur le terrain, que j’arrive à faire ce que je veux. Ce n’est pas vraiment le cas de tout le monde… Derrière les beaux discours, c’est souvent plus flou… Et, dans le tennis, il y en a beaucoup des gens comme cela, alors il faut faire attention et bien choisir les personnes dont on s’entoure.
Comment tu expliques le déclic que tu as eu à Acapulco (NDLR : elle y a atteint les demi‐finales après avoir battu Eugénie Bouchard) ? Tu restais sur un début de saison très compliqué…
J’ai toujours travaillé très dur depuis que je suis toute petite. Mais, après Wimbledon, j’ai vécu une période un peu morte. Pourtant, j’ai continué à bosser, même si c’était dur, même si je ne gagnais pas de matches. J’ai fait une très bonne intersaison, je me suis entraînée dur, j’ai mis en place beaucoup de choses pour progresser. Cela n’a pas payé en début d’année. Mais on a continué à discuter de tout cela avec mon père et, à Acapulco, j’ai eu une prise de conscience : mon tennis était là, mon physique était là et, dans la tête, je n’avais rien à envier à certaines autres joueuses. Sur le court, j’ai tout donné, j’ai cru en moi, du début à la fin, sans lâcher. Ce que je devais faire sur le terrain était un peu plus clair dans ma tête et cela a tout de suite fait la différence.
« Il faut faire attention et bien choisir les personnes dont on s’entoure »
Ta maman dit aussi que tu as pris conscience, aujourd’hui, que le tennis n’était pas seulement un plaisir, mais ton job. Tu confirmes ?
Elle a raison. Cela fait un petit moment déjà que j’ai pris conscience de cela – il y a des jours où tu n’as pas envie de t’entraîner, mais il faut quand même y aller. Du coup, en raisonnant ainsi, je prends plus de plaisir à bosser. Je me dis que ce n’est pas parce que je suis dans un mauvais jour que je vais faire un mauvais entraînement ou un mauvais match. Tout peut changer très vite. Quand j’en ai pris conscience, je me suis subitement mieux entraînée et de façon plus régulière. Avant, quand je n’avais pas envie, on pouvait être sûr que la séance serait pourrie (sourire).
Le fait de remporter le tournoi de Bogota et des matches en Fed Cup t’a donné l’impression d’avoir mûri ou changé de statut ?
(Sourire gêné) Pour moi, en tant que personne, cela ne change rien. Ce sont plutôt les autres qui changent… Leur regard, leurs attentes. Moi, je veux continuer à rester moi‐même, conserver le même état d’esprit.
Tu parles d’« attentes ». Tu sens qu’il y a une petite pression ? C’est toi qui te la mets ?
Non, moi, je ne vais pas me mettre de pression, ce n’est pas mon genre, ce n’est pas efficace, sur le court comme dans la vie de tous les jours. Il faut juste que je sois moi‐même, que je joue mon jeu… et après on verra ! De toute façon, le regard des autres… Sur le circuit, je suis connue depuis que j’ai fait mon truc contre Sharapova (sourire). Cela m’avait plus changée à ce moment‐là qu’aujourd’hui. A compter de ce match, les filles savaient que j’étais dangereuse, même si je ne faisais pas grand chose. Sur une rencontre, elles avaient conscience que je pouvais être là, donc je ne pense pas que mon statut va tellement plus changer que cela.
On passe du coq à l’âne, mais certaines personnes proposent de mettre les matches des filles en trois sets gagnants en Grand Chelem, pour dynamiser l’intérêt du tennis féminin…
Moi, cela me va !
Tu serais partante ?
Oui ! Je sais que beaucoup de filles le seraient, d’ailleurs. Je ne sais pas si cela se fera un jour, mais j’en ai déjà entendu pas mal parler dans les vestiaires.
Physiquement, les filles s’en sentent capables ?
Je ne sais pas, mais, moi, oui, je m’en sens capable (rires) ! Les autres, je m’en fous !
On dit du circuit féminin qu’il est très froid. Tu confirmes ?
Il y a des filles froides. Mais il y a des filles qui sont normales.
Qui sont les filles froides ?…
Je pense que tout le monde peut le deviner (sourire). Il y en a qui ne sont pas très avenantes, qui ne disent pas bonjour, ce genre de choses.
« C’est le regard des autres qui change ; moi, je reste moi‐même »
Du genre… Sharapova ?
Voilà. Mais il n’y a pas qu’elle ! Serena, cela dépend des jours. Parfois, elle te croise et ne va pas te calculer, d’autres fois, elle te lâche un sourire… Il ne faut pas chercher à comprendre (rires). Tu as aussi des filles pas connues qui ne sont pas très sympas. C’est ainsi. Certaines ne parlent qu’aux meilleures… C’est-à-dire que les meilleures ne se parlent qu’entre elles et te font sentir que tu n’es bonne à rien. C’est assez typique. Mais elles ne sont pas toutes comme cela. Na Li, par exemple, elle est cool. Azarenka également, cela va, je la connais un peu. Je pense que la majorité des filles sont très gentilles en‐dehors du circuit. Mais, au quotidien, on est toutes en compétition et, du coup, certaines ne veulent pas trop s’ouvrir… Heureusement, il y a des filles géniales aussi, hein (rires) !
Et chez les garçons ? Tu suis le tennis masculin, d’ailleurs ?
Oui, beaucoup !
Beaucoup, c’est-à-dire ?
Je suis les résultats chaque jour, je regarde des matches quand je tombe dessus… Je regarde beaucoup les tableaux, grâce aux applis, notamment. Je me tiens au courant, quoi ! Parce que je suis avant tout une passionnée de sport et de tennis. J’adore regarder jouer Roger quand il est dans une bonne période, cela donne vraiment envie… Mais il y en a plein d’autres que j’aime voir : Wawrinka, notamment, c’est assez spectaculaire.
Quel score tu ferais contre un joueur pro masculin ?
Je n’en sais vraiment rien ! En fait, je n’ai jamais tapé la balle avec un Top 50. Je ne pense pas qu’il y en ait un qui voudrait jouer avec moi (rires). Personnellement, je m’en fous, mais je n’en sais rien (sourire).
Le manque d’intérêt pour le tennis féminin de la part des médias et du public, tu le trouves justifié ?
Non. C’est vrai qu’on n’a jamais eu la même valeur que le tennis masculin. Et on ne l’aura peut‐être jamais, parce que le tennis masculin, il y a plus d’histoire, derrière. Et puis, on n’a pas les mêmes qualités que les hommes, on ne peut pas produire le même jeu. Ce n’est pas le même sport, on ne peut pas couvrir le terrain de la même façon. Voilà, on fait avec nos qualités, et je pense que c’est du beau spectacle aussi. Évidemment, comme chez les garçons, 100% des matches ne sont pas beaux à voir. Il y a tellement de paramètres extérieurs qui font, ou non, qu’un match est agréable à regarder : que les deux adversaires soient au maximum de leurs capacités en même temps, les conditions, l’ambiance… On ne peut pas comparer le tennis masculin et le tennis féminin, ce sont deux sports différents. Mais il y a aussi beaucoup de gens qui se déplacent pour la WTA. A Bogota, par exemple, les tribunes étaient régulièrement pleines et les gens avaient l’air de prendre du plaisir. Tant mieux !
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Publié le dimanche 25 mai 2014 à 09:36



