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Cédric Pioline : « En 5 sets, l’expérience c’est de produire l’effort quand il faut »

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Ancien numéro 1 français, double vainqueur de Coupe Davis et double finaliste de Grand Chelem, Cédric Pioline est aujourd’hui devenu responsable du hait niveau masculin à la DTN (Direction technique nationale). Pour GrandChelem, il revient sur son expérience des 5 manches et sur son épopée à Roland Garros en 1998.

Pour les jeunes qui n’ont pas connu l’époque où il n’y avait que trois chaînes de télévision en France, peux-tu nous rappeler qui tu es, Cédric ?

(Sourire) Oui, c’est vrai que je suis un joueur qui a fait sa carrière entre les années 90 et 2002. On peut dire que j’ai été numéro 1 français, double vainqueur de la Coupe Davis, numéro 5 mondial, finaliste à Wimbledon et à l’US Open, demi-finaliste à Roland Garros, et j’ai gagné Monte-Carlo.

Que fais-tu désormais ?

Je m’occupe depuis deux ans dans le cadre de la DTN (direction technique nationale) du haut niveau chez les garçons.

Qu’est-ce que ça veut dire ?

Ca consiste à être responsable de tous les coachs qui s’entraînent à Roland Garros : Thierry Tulasne, Eric Winogradski, Piere Cherret, Jérôme Potier. Je suis une espèce de superviseur qui aide aussi bien à la programmation qu’à l’orientation de la progression du joueur. Je ne n‘interviens pas sur le court. Ce sont des discussions où je peux faire valoir mon expérience d’ancien joueur sur la gestion humaine, les egos, les petits tiraillements.

On peut avoir un exemple

Oui, par exemple quand on est un joueur de tennis, on est influencé par ce qu’il se passe dans sa propre vie. Il y a des joueurs qui ont des ruptures sentimentales et qui vont moins s’investir sur le court. On essaye alors de comprendre ce qu’il se passe. Selon le joueur, ça peut sortir plus ou moins vite. On va écouter et essayer d’être vigilant là-dessus.

Alors on fait un dossier sur les 3 sets et les 5 sets, est-ce que c’est le même sport ?

Oui, c’est le même sport, mais ce n’est pas la même approche. Quand on joue les Grands Chelems et la Coupe Davis, on sait qu’on va jouer minimum deux heures et demi et que ça peut monter jusqu’à 4 heures. L’autre chose c’est qu’en cinq sets, on sait que ce n’est jamais fini.

Mais est-ce qu’on s’entraîne spécifiquement pour ce genre de matches ?

La préparation se fait surtout pendant l’hiver. C’est là où on peut travailler du volume, où on peut se faire « la caisse ». Mais la vraie conséquence des 5 sets, c’est leur répétition. Quand tu en enchaînes trop, ça laisse énormément de traces.

En 1998, tu sors trois matches en 5 sets avant la demi-finale, est-ce que tu peux nous les raconter ?

Oui, je fais le premier tour, le huitième et le quart en cinq manches et quand j’arrive en demi-finale contre Alex Corretja, je n’avais plus de carburant, j’étais épuisé. Le premier match, j’avais joué Filippini, je menais deux sets et zéro, et j’avais été un peu entamé par les 5 manches, mais rien d’anormal. En huitième, je joue Safin, qui venait de battre Agassi et de faire son arrivée médiatique où tout le monde le voyait comme un futur grand, ce qu’il a été. Je l’ai battu à l’expérience. Il jouait vraiment bien avec une insouciance totale. Et le quart de finale contre Hicham Arazi, c’est un match que je dois perdre, mais j’ai encore fait marcher l’expérience.

Mais ça fait deux fois que tu me le dis, c’est quoi cette fameuse expérience ?

C’est plein de choses, c’est de savoir gérer le temps, de produire l’effort quand il le faut, on ne peut pas sur 4 heures être tout le temps dans l’effort maximum. Quand on a un trou, et qu’on a un break de retard, il faut gérer le retour dans le match, gérer également le public.

Il sert à quelque chose, le public ?

Oui, à ce match-là, je m’étais beaucoup appuyé sur lui et ça avait eu une influence. C’est pas facile d’avoir l’adversaire contre soi.

Y-a-t-il un match en 5 sets qui t’as fait sentir quelque chose d’incroyable ?

Oui, la demi-finale à Wimbledon contre Stich était un moment particulier. C’était Stich, ancien finaliste, c’était son dernier match. Il y avait une ambiance particulière, la tombée de la nuit, mais j’ai envie de dire que c’est pour ces moments-là qu’on joue au tennis. C’est peut-être une seule fois dans l’année, mais cette seule fois justifie bizarrement tous les efforts.

Et un match en Coupe Davis ? Même une défaite si tu vois ce qu’on veut dire

Ah, si on met le mot défaite, je pense tout de suite à la finale à Malmö contre les Suédois. Ce dimanche était fou, puisque moi j’avais perdu en 5 sets contre Thomas Enqvist.

Un match fantastique

Oui, fantastique. Et de son côté, Boetsch avait gagné contre Kulti en sauvant des balles de match. C’était fou, mais maintenant si Boetsch avait perdu, je n’en parlerais avec le même sentiment. On est des compétiteurs. On préfère gagner un match pourri en 5 sets que perdre un beau match en 5 sets.

En dehors de Roland ou de la Coupe Davis, on pense au match contre Kuerten, un match fou qui s’éternise dans la nuit américaine.

Oui, c’était en 4 sets mais ça en valait bien 5 tellement c’était intense. C’était un quart de finale où j’ai perdu le 1er set 6-4, je crois et je gagne trois fois 7-6 avec un niveau de jeu des deux côtés qui était absolument incroyable et une atmosphère électrique. Il avait plu, c’était humide. Là-bas il y a la cession de jour et de nuit. On avait commencé l’après-midi et beaucoup de gens de la cession de jour étaient partis en pensant qu’ils ne pouvaient plus voir de matchs. C’était assez incroyable.

Est-ce que ces 5 sets ne devraient pas être introduits pour les finales de Masters ?

Dans les Open 1000, ex masters Series, il y a déjà eu 5 sets. Si c’est un mauvais match, que ce soit en trois sets ou en cinq, ça ne change rien, mais si le match est bon, ça change un peu. Mais il faut élargir pour comprendre pourquoi ça a été supprimé. A Monte-Carlo, avec certains tableaux, quand tu n’avais pas de bye (tour sans adversaire), il y avait six matches en sept jours avec une finale en 5 sets pour enchaîner la semaine suivante. Et on voyait que physiquement ce n’était pas tenable, et ça handicapait le tournoi suivant. Ce n’était pas anormal d’avoir supprimé ces finales. Moi, quand je gagne Monte-Carlo avec une finale en 4 sets, je sors de la semaine complètement mort. Si j’avais eu un tournoi la semaine d’après, je n’aurais pas pu défendre mes chances, sans compter toutes les blessures qui pouvaient en découler.

Edgar Grospiron témoignait du fait qu’un bon joueur, c’était un gars qui imposait le tempo du match.

C’est assez juste. Maintenant ce n’est pas du tout évident. Il y a deux tempos : celui pendant le point, et le hors point. Quand on regarde bien les joueurs, on voit qu’ils ont leur rituel, leurs tics. Nadal, même au changement de côté, on voit qu’il positionne ses bouteilles et son sac d’une certaine manière.

Pour se calmer ?

Pas forcément, je crois plus à un process de concentration. C’est un moment où on se donne les consignes : quel est le score ? qu’est-ce qu’on va faire ? comment est l’adversaire ?

Mais toi, sur un terrain, tu regardes ton adversaire, tu vois quand il est mal ?

Non, on n’est tout le temps en train d’observer, mais on le sent à la frappe de balle, au souffle, aux attitudes, aux expressions, son replacement. Mais il est vrai que uand on est dans une tribune, ça se voit beaucoup plus facilement.

Dernière question, quel est le grand match en 5 sets de ton enfance ?

Ca ne vas pas nous rajeunir, mais il ne faut pas oublier qu’à une époque où il n’y avait que trois chaînes de télé en France, la retransmission de Wimbledon était un vrai évènement, à l’égal de Roland Garros, et pour moi le plus beau match c’est donc la finale McEnroe-Borg de 1980 avec le fameux tie-break du 4ème set.

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