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CharlElie Couture : « Si je cher­chais la provoc’, je dirais que Roger est une sorte de psycho­pathe génial »

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Chanteur, peintre, photo­graphe, et obser­va­teur avisé des choses du tennis, CharlElie Couture qui vit désor­mais à New‐York, n’a pas manqué de se rendre aux night cessions de Flushing Meadows pour affiner sa lecture du jeu. Pour GrandChelem, il accepté de parler de Roger Federer. Ses mots sont d’une déli­ca­tesse peu commune. Cet entre­tien a été publié dans le numéro 14 de GrandChelem dans le cadre du dossier : Federer, l’artiste !

CharlElie, de quand datent vos premiers pas en tennis ?


J’ai commencé à jouer le jour de l’écrou­le­ment du mur de Berlin. Le 9 novembre 1989. J’étais en tournée, je regar­dais un repor­tage sur l’évé­ne­ment. Les musi­ciens m’ont invité à le rejoindre sur le court attaché à l’hôtel, et après je n’ai plus cessé de jouer.


Votre style de jeu ?

Serveur et défense.

Et les idoles qui vous ont inspiré ?
Je ferais offense à ceux que j’ad­mire si j’osais faire croire que je me suis inspiré d’eux pour faire ce que je fais !

Alors qu’est-ce que vous aimez de parti­cu­lier à ce jeu ?

Tout ! A commencer par le fait qu’il ne corres­pond pas du tout à ma nature. C’est donc une disci­pline que je pratique par plaisir bien sûr mais aussi pour apprendre à me connaître.


Etes‐vous allé à l’US Open cette année ?

Oui. J’ai croisé Santoro et Gasquet avant le tournoi. Malheureusement mes encou­ra­ge­ments n’ont pas vrai­ment suffi. J’ai vu les matches Serena William‐Flavia Pennetta puis Gaël Monfils‐Rafael Nadal. C’est une année très inté­res­sante. En quart de finale on a retrouve les têtes de série n° 1, 3, 4 et 6 et puis les 10, 11, 12 et 16, vu que ceux qui se situaient après les premiers s’étaient pris un coup derrière la nuque. Pour gagner un grand chelem, il faut de la fraî­cheur, aussi de la naïveté et de l’op­por­tu­nisme. Or la domi­na­tion de Federer et de Nadal est telle que ceux qui les ont appro­chés se sont brisés face à eux comme la vague sur la proue d’un navire.

Alors êtes‐vous fede­rien ou nadalien ?

Rafael Nadal est un très bon joueur qui a poussé Federer au‐delà de ses retran­che­ments. Il l’a empêché de se laisser aller à un certain « confort de victoire ». Nadal a certai­ne­ment élevé le niveau du tennis en terme d’endurance-vitesse et de puis­sance. C’est un niveau jamais atteint, mais ce tennis sérieux et musclé n’a rien à voir avec l’élé­gance extra‐terrestre de Federer.

Qu’est-ce que vous aimez chez Federer ?

La diver­sité de son jeu, la qualité de tous ses coups sans limite, son plaisir de jouer et son fair play. Tout ça fait incon­tes­ta­ble­ment de Federer le plus grand joueur de tennis de tous les temps

A‑t‐il des qualités que vous n’avez jamais vues chez d’autres joueurs ou chez ses aînés ?

Il a une sorte de déta­che­ment vis‐à‐vis de l’évé­ne­ment présent qui me sidère. Il est à fond, engagé dans ce qu’il fait et pour­tant un peu comme cette retenue de Borg, il n’ex­plose qu’a­près la victoire. C’est un travail sur lui‐même qui à mon avis atteint le degré de concen­tra­tion des fakirs.

Auriez‐vous envie de faire une chanson ou de peindre un tableau sur le sujet Federer ?

Non. J’ai déjà écrit une chanson sur le tennis il y a des années. Ca s’appelait Champion tennis méta­phore. C’est sur le disque « Casque nu » enre­gistré à Chicago en 1996. 

A quel artiste hors tennis pourriez‐vous le comparer ?
Je ne sais pas. Peut‐être Jimmy Hendrix, Tanino Liberator ou Andy Warhol ?


Pourquoi ?

Parce qu’il joue sans se poser de ques­tion mais que sa tech­nique est telle que même quand il fait n’im­porte quoi, ça reste néan­moins contrôlé.


Si Federer corres­pon­dait à un courant musical, quel serait‐il ?

Ce type n’est pas un courant, il est unique. De même que chaque artiste, chaque homme est unique. Comparer l’un à l’autre revient un peu à comparer une pierre avec un métal.


Pierre Barouh dit appré­cier Roger Federer dans sa capa­cité à effacer l’impression d’effort, ce qui est pour lui la grande marque de l’élégance chez les artistes. Il parle du cas de Brassens qui passait trois mois sur une chanson mais donnait l’impression de l’avoir écrite en une nuit, as‐tu la même opinion ?

Je suis abso­lu­ment d’ac­cord avec cette vision si tant est qu’on parle d’ar­tisan. C’est ce que j’évo­quais avec sa concen­tra­tion. Il rentre en lui‐même comme en apnée, comme s’il avait le pouvoir de séparer l’es­prit du corps.  C’est assez fasci­nant, mais atten­tion, c’est exac­te­ment l’in­verse des artistes qui sont trans­portés par le flux de leurs émotions. À l’inverse les psycho­logues appellent « psycho­pathes », ceux qui agissent en commet­tant des actes terribles sans se laisser atteindre par leur émotion. On appelle cela S.E.D. (Severe Emotional Detachment). Si je cher­chais la provoc’, je dirais que Rodger est plutôt une sorte de « psycho­pathe génial » !


Après ses diffi­cultés en 2008…

Je m’ex­cuse de t’in­ter­rompre mais je l’ai vu gagner l’US Open l’année dernière, et j’y ai cru depuis le début.


et sa défaite à l’Open d’Australie contre Nadal…

Attends, on parle d’une défaite en finale que je sache…

pensais‐tu que Federer avait encore des chances de remporter un grand chelem et de battre le record de Sampras ?
Oui, et j’étais heureux de pouvoir y croire parmi tous ceux qui étaient venus l’acclamer sous la pluie le jour de la finale de Roland Garros.


Qu’est-ce qui te faisait penser ça ?

Comme tous les cham­pions, hommes poli­tiques ou célé­brités arrivés au sommet, Rodger Federer s’as­phyxiera le jour où il ne pourra plus respirer d’oxygène. 
« Lonely at the top » disait la chanson de Randy Newman. Tant que Federer restera « gentil » – en appa­rence – alors il pourra gagner de grands tour­nois. Le jour où l’on percevra du cynisme ou une quel­conque lassi­tude, genre laisser filer un set par ci, un set par là contre un joueur moins bien classé que lui… alors il déva­lera la pente à toute allure. Apparemment ça n’est pas encore le cas heureusement.


Est‐ce que le seul défaut de Federer, ce n’est pas fina­le­ment d’être suisse ? (Rires)

Je crois au contraire que c’est une grande qualité qui prouve au monde qu’il n’y a pas besoin de faire partie d’une nation puis­sante pour être soi‐même exceptionnel.
La Suisse, la Belgique, et même la Suède sont des pays qui ne s’ap­puient pas sur un « cheptel » de joueurs énorme comme la Chine, la Russie ou les USA. Pourtant le courage et la téna­cité de leurs cham­pions font briller l’étoile de leur pays jusqu’aux victoires qui se reflètent dans les trophées qu’ils remportent.


A la fin de sa carrière, combien es‐tu prêt à payer pour jouer avec Federer ?

J’ai déjà joué avec un certain nombre de grands joueurs, j’ai­me­rais juste taper quelques balles avec Martina Hingis, c’est mon seul fantasme tennistique

A propos de l’auteur

Jérémy Alen

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.