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Claire Feuerstein : « La débrouille, c’est mon quoti­dien sur le circuit secondaire »

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A 25 ans, Claire Feuerstein galère toujours sur le circuit secon­daire. Des 10 000 aux wild­cards pour Roland, elle a déjà connu son content d’émo­tions et de désillu­sions. Cette joueuse honnête, progres­sant dans l’ombre, nous dresse le tableau sans fiori­tures de son quoti­dien sur le circuit. Aujourd’hui, 249ème joueuse mondiale, son objectif n’a pas changé : le top 100, pour vivre mieux. Pour notre repor­tage sur ces inconnus de la petite balle jaune, nous l’avons rencon­trée à Lyon.

Tu es ici, à Lyon (NDLR : l’entretien a été réalisé à l’Open GDF SUEZ de Lyon, fin février) pour disputer un 10 000 . Qu’est-ce qui t’amène à jouer ce genre d’événements, qui sont les plus petits tour­nois professionnels ?

L’année dernière, j’étais mieux classée (NDLR : 170ème). Du coup, j’étais partie sur de plus gros tour­nois. Mais j’avais gagné peu de matches… Forte de cette expé­rience, j’ai voulu m’aligner sur des épreuves plus petites pour prendre un peu de confiance. Et puis, il y a très peu de tour­nois en début d’année, c’est le calen­drier qui veut ça. On n’a pas telle­ment le choix ! C’est un peu galère, d’autant qu’avec la crise écono­mique, certains tour­nois sont annulés… 

C’est quelque chose que tu vois fréquemment ?

Oui ! Exemple récent : à Belfort, il y avait un 25 000 qui devait avoir lieu début février. Il a été annulé faute de spon­sors. Il y en a d’autres où les dota­tions baissent, j’imagine que c’est à cause de ça. Mais c’est vrai que le calen­drier de l’ITF, en début de saison, manque de tour­nois, c’est dur. J’ai décidé de venir au 10 000 de Lyon, mais j’ai eu beau­coup de mal à me décider. Il y avait une tournée de 25 000 aux Etats‐Unis, mais le niveau y était très relevé… J’ai fait mon choix en me fixant l’objectif de disputer un maximum de matches en début de saison. Les points vien­dront un peu plus tard. 

Concrètement, comment se passe l’inscription aux tour­nois, la program­ma­tion ? Ca se fait au dernier moment ? Avant Lyon, tu as fait quoi ?

Depuis le début d’année, je n’ai joué que des 25 000 . J’ai gagné des matches, mais je sentais que mon jeu n’était pas bien en place. Le mieux, c’était de faire le plus de matches d’affilée possible, donc de m’inscrire à des tour­nois un peu moins relevés. Si mon jeu est en place, je sais que les points vien­dront à un moment donné. 

D’un point de vue finan­cier, quand tu joues sur un 10 000 …

(Elle coupe) Il n’y a rien. Rien. Sur ces tour­nois, je sais que je ne vais pas gagner d’argent. C’est sûr. Mais bon, ici, à Lyon, je suis près de chez moi et, ça, c’est un vrai plaisir. Il n’empêche, je dois payer l’hôtel. La semaine de Dijon (NDLR : un 10 000 , la semaine d’après), je m’arrange pour aller chez une amie, donc j’arrive à limiter mes frais. C’est la débrouille !

Et tu es aidée par la Fédération, la Ligue ou autre ?

La Fédération m’a un peu aidée, l’an passé, mais, cette année, pas du tout (NDLR : Claire Feuerstein nous a derniè­re­ment signalé qu’elle allait fina­le­ment rece­voir une aide finan­cière de la Fédération). Je reçois aussi un petit quelque chose de la Ligue. Pour le reste… Il faut se débrouiller. Il y a les matches par équipe qui me soulagent un peu (NDLR : elle joue à Annecy‐le‐Vieux), d’autant que j’adore ça – c’est vrai­ment sympa, pas seule­ment sur le plan finan­cier ! Ensuite, le but, c’est de gagner des matches et d’améliorer mon clas­se­ment pour essayer d’avoir une invi­ta­tion à Roland Garros. C’est le genre d’aides qui n’ont pas de prix. Ces deux dernières années, j’ai reçu deux wild­cards (en 2009 et 2010). C’est aussi grâce à ça que je m’en suis sortie. Ca fait une sacrée diffé­rence. Là, par exemple, je sais que je suis juste jusqu’au mois de mai. 

Sur ce circuit secon­daire, dans ces condi­tions diffi­ciles, il y a un esprit de corps qui naît entre les joueuses ?

Malheureusement, non. Ce n’est pas comme sur le circuit masculin. Chez les filles, c’est vrai­ment chacun pour soi, on échange très peu. J’ai quelques bonnes amies sur le circuit, rien de plus. On essaie de partager les chambres d’hôtel à plusieurs, mais ce n’est pas pour autant que des affi­nités se créent. Je pense que les filles ont plus de mal à faire la part des choses entre le court et la vie en‐dehors. Et c’est parfois pesant. On part à l’autre bout du monde, on croise toujours les mêmes personnes, mais ce n’est pas pour autant qu’on va te dire bonjour. C’est vrai­ment dommage. Après, par rapport au circuit prin­cipal, la diffé­rence, c’est qu’on est tout le temps en train de calculer, on fait atten­tion à tout : l’hôtel le moins cher, le billet d’avion… Ca aussi, c’est lourd. 

De ce fait, l’argent devient une source de motivation ?

(Soupir) C’est dur. Moi, je sais que j’ai du mal avec ça. C’est plus cris­pant qu’autre chose. Il y a des filles – les joueuses de l’est notam­ment –, ça les aide, oui. Mais c’est aussi une ques­tion de culture. 

Il y a eu des périodes où, ce souci‐là, tu l’avais moins, où tu avais plus de marge ?

En 2009, finan­ciè­re­ment, j’étais beau­coup mieux. Il y avait mon invi­ta­tion à Roland, un meilleur clas­se­ment… Mais ce n’était pas non plus… extra­or­di­naire. A mon âge, il y a des gens qui travaillent déjà et qui peuvent s’offrir des petits plai­sirs à côté. Je ne suis pas à plaindre, mais bon…

Tu penses à l’après, à la fin de carrière ?

De temps en temps, mais il vaut mieux ne pas trop y penser ! (Sourire)

Ton objectif, aujourd’hui, c’est de retrouver ton niveau d’avant, de 2009 ?

Non, c’est de le dépasser. Si on veut gagner de l’argent, il faut être dans les 100.

C’est ton objectif ?

Oui. Etre dans les 100, chez les filles, c’est indis­pen­sable pour bien gagner sa vie. Plus que chez les garçons. Eux, ils ont géné­ra­le­ment l’hébergement gratuit. Nous, prati­que­ment jamais. Donc, voilà, je veux être dans les 100 ou pas loin, pour rentrer dans les cuts des quatre Grands Chelems. Ca nous amène aux alen­tours de la 110ème place. 

Tu as joué d’autres GrandChelem, en‐dehors de Roland Garros ?

Tous, sauf Wimbledon. J’ai d’ailleurs vrai­ment envie d’y aller. J’avais beau­coup apprécié l’Australie, notam­ment par rapport au pays. Mais Wimbledon… Et puis, peu importe ! S’il y en a un où je joue bien, je prends ! (Rires)

Ta meilleure perfor­mance, en GrandChelem ?

Je n’ai jamais passé un tour en quali­fi­ca­tions – mais j’ai été invitée plusieurs fois à Roland. Dans les Grands Chelems, il faut arriver à faire la diffé­rence. C’est encore plus dur.

Ca ne te fait pas bizarre de passer des 10 000 aux Grands Chelems, et vice‐versa ?

L’écart est impor­tant, c’est clair. Mais le prin­cipe reste le même : on a toujours notre raquette et nos balles, quel que soit l’endroit. Après, voyager, ça peut faire du bien égale­ment. L’an dernier, je suis allée au Mexique et j’y ai pris conscience d’un certain nombre de choses : peu importe où je suis, j’y suis pour jouer au tennis. C’est tout. L’équation ne change pas.

Tu t’es déjà retrouvée sur des tour­nois impro­bables, à l’autre bout du monde, dans des condi­tions difficiles ?

Je n’ai pas eu de grosses galères, comme certaines filles. Après, je me rappelle d’un tournoi au Mexique où on jouait avec des balles sans pres­sion et qui n’étaient pas rondes. Au rebond, ça partait une fois à gauche, une fois à droite ! (Rires) Sinon, au niveau de l’arbitrage, je n’ai jamais vu de trucs énormes. J’ai peut‐être eu de la chance pour le moment… Mais si je n’ai jamais vrai­ment été dans des pays impro­bables, c’est aussi une ques­tion de choix. Je préfère rester en France, en Europe, quitte à disputer des tour­nois plus relevés. Il y en a qui font le choix d’aller jouer dans des coins paumés. Moi, je trouve que ma vie a un peu plus d’importance que le tennis… (Sourire)

Comment se passe ta program­ma­tion ?

Il y a des moments où j’arrive à m’organiser deux mois à l’avance. Mais deux mois, c’est déjà beau­coup ! (Rires) Il faut aussi faire atten­tion aux limites d’inscription. Pour l’ITF, c’est deux semaines, pour la WTA, c’est trois en qualifs et six pour le grand tableau. D’une manière géné­rale, je programme mon calen­drier trois semaines avant… 

Vous êtes concer­nées par des contrôles antidopage ?

Moi, je n’en ai pas eu des masses, mais il y en a. Après, je n’ai pas encore à remplir un emploi du temps pour qu’on puisse venir me contrôler à chaque heure de la journée. Ca, ça doit être un peu lourd comme pratique. Très contraignant. 

Au niveau de ton coach, de ta struc­ture, comment ça se passe ?

J’ai la chance d’avoir des gens qui m’aident. Ma struc­ture… C’est un peu débrouille ! J’ai un prépa­ra­teur physique, une prépa­ra­trice mentale qui est une amie et un autre ami qui m’aide à gérer tous les à côtés – la recherche de spon­sors, notam­ment –, parce que c’est un peu la galère. Et ils font tous ça presque béné­vo­le­ment ! C’est une vraie chance d’être entourée de ces gens‐là, des passionnés, des amis. Après, ils ont tous d’autres choses, d’autres acti­vités, une vie, quoi ! Donc c’est un peu contrai­gnant. Ils ne peuvent pas toujours m’accompagner, ils doivent bien gagner leur vie eux aussi ! (Rires) Cette semaine, par exemple, j’ai mon entraî­neur avec moi parce qu’il est en vacances… 

Quand il est là, ton coach, il va observer tes futures adver­saires ?

Un peu. Mais, dans l’ensemble, je préfère qu’on se concentre sur mon jeu. Quand il est là, il peut voir ce que j’ai bien fait ou moins bien fait dans mes matches. Ca nous permet, dans les périodes d’entraînement, de régler les choses en consé­quence. On essaie ainsi de créer une conti­nuité entre périodes de compé­ti­tion et périodes d’entraînement, un lien, un fil conduc­teur. Le regard exté­rieur de mon entraî­neur est impor­tant, parce que nous, joueuses, on n’est pas toujours hyper‐lucides sur tout ça. Et puis, quand on est sur le terrain, on ne peut pas faire la même analyse, il y a plein de petits détails qui nous échappent. C’est pour ça que j’essaie de me débrouiller pour avoir quelqu’un à mes côtés, mais c’est loin d’être évident. Là, par exemple, j’ai quelqu’un qui était au chômage dans un club et qui part avec moi pour quelques semaines. Mais c’est un complé­ment. Heureusement, j’ai la chance d’avoir des gens à côté de moi qui s’investissent, qui m’aident, qui croient en moi. Mais, évidem­ment, ils ne peuvent pas toujours être là… Donc c’est parfois un peu du brico­lage ! (Sourire)

Tu peux nous parler de ton jeu ?

J’ai un gros service, un gros coup droit. Mon revers aussi a bien évolué, j’ai pas mal progressé. J’aime aller de l’avant, tout en appor­tant des varia­tions. Mon objectif, c’est d’être complète. Je n’aime pas courir de partout, essayer de tout ramener… Moi, ce que j’aime, c’est mettre un point gagnant, que la fille ne touche pas la balle ! (Rires)

Tu as des moments de déprime qui durent ?

Qui durent, non. La grosse diffi­culté, c’est de ne pas avoir de conti­nuité entre les grosses périodes d’entraînement et les résul­tats en match. C’est parfois pesant. De là à dire que ce sont des moments de déprime… C’est comme tout, on fait comme on peut. Aujourd’hui, je prends toujours autant de plaisir à jouer au tennis. Mais, arrive un moment où j’aimerais enfin percer. Même si j’ai commencé tard par rapport à d’autres !

Tu as commencé le tennis à quel âge ?

J’ai commencé à jouer à sept ans et mes premiers tour­nois à 9 ans. J’étais ‑15 à 18 ans, j’étais passée néga­tive l’année d’avant. C’est après le bac que j’ai commencé à jouer au haut niveau.

Tu as été détectée par la Ligue ?

Non. J’ai eu une progres­sion régu­lière. Je n’étais pas très bonne chez les jeunes, donc j’y suis allée au fur‐et‐à‐mesure. 

Et tu as décidé de faire le grand saut après le bac ?

Un peu avant, en fait. A 16 ans, quand je suis passée néga­tive, j’ai voulu tenter les cours par corres­pon­dance. Ca a pris un peu de temps, il y avait l’obligation de conti­nuer les études, l’école… J’ai des parents qui sont méde­cins et qui envi­sagent plutôt la réus­site par les études. Ils m’ont dit : « Tu passes d’abord ton bac. Après, on verra. » Cours par corres­pon­dance en première et termi­nale, puis, je me suis lancée ! Aujourd’hui, mes parents sont à fond derrière moi.

Au niveau des spon­sors, comment ça se passe ?

J’ai un contrat avec Wilson, mais il n’y a pas d’argent en jeu. Avec TTK, égale­ment, sans argent non plus. Ils me donnent mes tenues. Je sais que c’est déjà beau­coup, mais, arrive un moment où tu cherches aussi des aides financières…

Aujourd’hui, à 25 ans, tu as encore des rêves ? Ou tu as évolué depuis et tes rêves égale­ment ?

Je pense moins en termes de rêves, mais plus en objec­tifs concrets. C’est la diffé­rence. C’est vrai que, parfois, j’aimerais rede­venir gamine… Etre un peu plus « olé olé », insou­ciante… (Sourire) Et moins réflé­chir ! Ca aide à rela­ti­viser les moments difficiles.

Tout pour­rait changer avec le top 100…

Je voudrais pouvoir souf­fler finan­ciè­re­ment, être auto­nome. D’autant qu’être mieux classée, ça peut ouvrir des portes pour l’après. Evidemment, je garde les pieds sur terre : j’ai 25 ans et, même si j’atteins cet objectif, je ne gagnerai pas des mille et des cent jusqu’à la fin de ma vie. Mais ça chan­ge­rait beau­coup de choses !

Tu sembles avoir beau­coup de recul… L’âge t’apporte une forme de sérénité ?

(Sourire) Je ne me sens pas forcé­ment plus calme qu’avant, ça bout toujours à l’intérieur, parfois… Mais, en vieillis­sant, on connait mieux le circuit, on est plus habi­tuée. Maintenant, vu que j’ai commencé tard, je suis encore comme une gamine quand j’arrive dans un Grand Chelem. Il y a de l’émerveillement, on croise de grands joueurs, on a besoin d’un certain temps d’adaptation. Les filles qui ont eu la chance de disputer des Grands Chelems chez les Juniors, elles ont de l’avance. Elles connaissent mieux le contexte et peuvent le gérer plus faci­le­ment. Après, comme pour tout, il faut bien qu’il y ait une première fois ! Moi, je n’ai pas encore eu cette expé­rience sur tous les Grands Chelems. 

Finale à Lyon, finale à Dijon… Ce sont des 10 000 , mais ça reste des résul­tats qui te font plaisir, j’imagine ? Un titre, quel qu’il soit, c’est important ?

Oui, même si c’est un 10 000 , ça veut dire qu’on a gagné quatre ou cinq matches d’affilée. Les choses sont en place et il y a une certaine constance tennis­tique et physique. Ca tient. En plus, c’est un coup de boost pour la confiance. A mon sens, un titre dans l’un de ces petits tour­nois, c’est presque mieux que battre une bonne joueuse. Parce qu’une bonne victoire, c’est grati­fiant sur le moment. Mais c’est bien plus ponc­tuel et la fille a pu avoir un coup de moins bien… Enchainer cinq victoires et aller au bout, c’est quand même quelque chose !

On dit souvent que les 10 000 sont les révé­la­teurs de jeunes talents. Ici, en demie, tu as battu une jeune Croate promet­teuse, Sylvia Njiric, 17 ans. Ca t’est déjà arrivé de jouer des filles dont tu t’es dit : « Celle‐là, elle a le poten­tiel pour aller loin ! » ?

Mon adver­saire d’aujourd’hui (Sylvia Njiric), elle est très complète, elle a du poten­tiel, c’est sûr. Mais ce n’est pas évident comme ques­tion (sourire). Si je dois n’en citer qu’une, je dirais Caroline Garcia. Elle, elle m’impressionne vrai­ment. Je l’ai rencon­trée en octobre dernier, j’avais perdu en deux sets serrés. On a égale­ment joué quelques doubles ensembles. Je pense que ce sera une très bonne joueuse. Gagner son premier match en Grand Chelem (NDLR : à l’Open d’Australie 2011) comme elle l’a fait, c’est énorme. D’ailleurs, plus tôt elle y parve­nait, mieux c’était pour la suite !

A propos de l’auteur

Rémi Cap‐Vert

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.