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Culture Shoes : la saga Stan Smith

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Les chaus­sures. Au quoti­dien, vous les mettez au pied sans réflé­chir. Vous tirez sur la languette. Vous les lacez. Amusant, d’ailleurs, comme le laçage devient auto­ma­tique, lors même qu’il demeure un appren­tis­sage essen­tiel et unique dans la vie de l’enfant. Par la suite, vous marchez, sans cesse – sauf aux Etats‐Unis, bien sûr, là‐bas, c’est la voiture, la grosse, pour 100 mètres comme pour 100 kilo­mètres. Vous les usez… et vous en rachetez. Vous vivez, quoi, et à chaque jour suffit sa paire. Mais, aujourd’hui, les chaus­sures ne sont plus seule­ment cette semelle, cette toile, ce cuir qui protègent vos pieds de la dureté du sol. Non. Aujourd’hui, elles sont une exten­sion. L’appendice de vous‐même. Et une conti­nuité d’image. Vous les portez comme on brandit un éten­dard – le vôtre. Dans ce paysage à géogra­phie multiple, une caté­gorie de chaus­sures a fait œuvre de prosé­ly­tisme : la tennis. Et oui, c’est bien elle qui a permis l’introduction de la chaus­sure de sport dans les habi­tudes, d’abord urbaines, du quotidien. 

Nous sommes partis explorer la genèse de ce phéno­mène. Stan Smith, Spring Court, Borg Elite, Pump… Autant de noms évoca­teurs qui se sont fait une place dans l’histoire de la chaus­sure. Cette histoire, nous vous la racon­te­rons tout au long de la semaine.

Un entre­tien et beau­coup d’autres à retrouver dans GrandChelem 33, dispo­nible ici !

Joueur de Coupe Davis, toujours au fait de l’actualité du circuit, Jean‐Louis Haillet est aussi le fils de Robert Haillet, l’inventeur d’un modèle de chaus­sure désor­mais mythique : la Stan Smith, initia­le­ment nommée… la Robert Haillet. C’est à Roland Garros, sur la célèbre place des Mousquetaires, que nous sommes revenus sur cette épopée unique… Non sans avoir, au préa­lable, chaussé Henri Cochet de la première Stan Smith de l’histoire.

Ton papa aurait aimé voir Henri Cochet porter ses chaussures ?

S’il y a un Mousquetaire qui ressemble à mon père, c’est bien lui ! Oui, il aurait aimé être là, avec nous, pour évoquer tout cela. 

Quels sont tes souve­nirs de la période où ton papa était chez Adidas ?

Je me souviens qu’il reve­nait des compé­ti­tions ou des entraî­ne­ments avec une semelle à la main et le reste de la chaus­sure dans l’autre. C’était plutôt comique ! Au début, cela ne fonc­tion­nait pas, c’était un vrai casse‐tête. Georges Goven s’en rappelle bien. Il a d’ailleurs essuyé les plâtres pour la mise au point d’une chaus­sure perfor­mante. En fait, la colle ne prenait pas. Il a alors été décidé de coudre le tout. Et puis, avec les ingé­nieurs d’Adidas, ils sont parvenus à trouver la formule. C’est ainsi qu’est née la Robert Haillet : elle était, d’une certaine manière, le proto­type de la Stan Smith que l’on connaît encore aujourd’hui. Et, lorsqu’elle a vu le jour, on était bien loin de prévoir une telle évolution.

Comment la Robert Haillet a‑t‐elle été accueillie ?

Très bien ! Elle est devenue rapi­de­ment la chaus­sure de réfé­rence pour jouer au tennis. La première tennis aussi confor­table et robuste. La première en cuir et respi­rante. Elle appor­tait vrai­ment de nouvelles solutions. 

Autant dire que cela a été une petite révolution…

Exactement, on a changé de galaxie avec cette chaus­sure. Sa créa­tion a permis de mieux jouer au tennis. A l’époque, c’est Spring Court et Palladium qui équi­paient les cham­pions, mais, sur dur et sur gazon, ce n’était pas vrai­ment formidable.

Avec cette chaus­sure, le marke­ting a égale­ment fait ses premiers pas dans le tennis ?

Carrément, je me souviens que mon papa était un vrai précur­seur en ayant une chaus­sure qui porte son nom. Il fait même figure de monstre, puisque j’ai retrouvé une publi­cité qu’il a réalisée pour les ciga­rettes Camel avec le slogan suivant : « La vraie ciga­rette des vrais fumeurs ». Je l’ai faite enca­drer. Elle est chez moi, car je trouve que c’est vrai­ment unique.

Ton père est aussi le premier qui a très vite compris quelles pouvaient être les voies d’une reconversion…

En fait, il était entraî­neur de l’équipe de France, à l’époque. Horst Dassler (NDLR : le fils d’Adolf Dassler, créa­teur d’Adidas), qui l’ai­mait beau­coup, lui a proposé de venir chez Adidas avec le projet de mettre au point une chaus­sure de réfé­rence. Dassler était un homme charis­ma­tique et vision­naire. Il a su trouver les mots pour le convaincre. Et puis, ceux qui ont connu mon père savent bien que c’était un homme de chal­lenge. Il a trouvé cette mission plutôt intéressante… 

On imagine aussi qu’il a dû bien négo­cier l’utilisation de son nom par la marque, avec cette chaus­sure éponyme…

Euh, non, pas vrai­ment (rires). Au début, en tant que consul­tant, il avait signé un contrat pour toucher 1% des ventes. Quand il est devenu Directeur France d’Adidas, Dassler lui a expliqué qu’il ne pouvait pas gagner un salaire et ces royal­ties en même temps. Mon père a accepté. 

Comment la Robert Haillet est‐elle devenue la Stan Smith ?

Dassler voulait partir à la conquête des Etats‐Unis. Mais, à l’époque, il n’y avait pas de filiale là‐bas, unique­ment des distri­bu­teurs. L’idée a été de signer avec un joueur améri­cain. Stan Smith venait de gagner le Masters, c’était le début de l’ère du profes­sion­na­lisme. Il était un ambas­sa­deur idéal.

C’est là que tout devient épique…

Oui, cela a été l’une des fiertés de mon papa. En 1978, la Haillet était déjà très connue par les profes­sion­nels du monde entier. Quand les distri­bu­teurs améri­cains ont reçu les chaus­sures sans la mention « Haillet », mais avec le visage de Stan Smith sur la languette, ils ont décidé de tout renvoyer en Europe, esti­mant que le produit n’al­lait pas marcher. Pour eux, c’était Haillet qui allait faire vendre, pas Stan Smith…

Sérieusement ?

Oui, et ils ont expliqué à Dassler qu’il fallait trouver une solu­tion. Comme le patron d’Adidas ne voulait surtout pas fabri­quer de nouvelles paires, il a trouvé une astuce en plaçant le nom « Haillet » juste au‐dessus du visage de Stan Smith, sur la languette.

Et c’est le début d’une folle épopée…

Oui. La Stan Smith est devenue la réfé­rence du marché et pour de longues années. J’ai, d’ailleurs, joué avec elle pendant une partie de ma carrière. 

Puis, Adidas a déve­loppé la gamme…

Plus le temps passait, plus Adidas maîtri­sait les tech­niques de fabri­ca­tion. La marque a commencé à créer une vraie gamme. Je me souviens parti­cu­liè­re­ment de la Arthur Ashe, qui était fabri­quée avec un cuir beau­coup plus tendre que la Stan Smith. Ce cuir avait, notam­ment, été choisi pour Wimbledon. En revanche, sur terre battue, avec les glis­sades, la chaus­sure ne faisait pas long feu, elle ne tenait guère plus d’une rencontre. Ensuite, il y a eu des modèles comme la Nastase, la Lendl Pro, la Edberg… Bref, on est entrés dans une nouvelle dimension. 

J’imagine que tu conserves au moins un modèle de la Robert Haillet ?

Et bien non ! (Rires) J’ai bien deux paires des premières Stan Smith, dont celle que l’on a mise aux pieds de la statue d’Henri Cochet (voir photo), mais, en revanche, je n’ai pas la Robert Haillet. Adidas doit en avoir, c’est une véri­table pièce de musée. 

Entretien réalisé par Laurent Trupiano.