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Emilie Loit : « Le tennis féminin manque de joueuses charismatique »

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Emilie Loit est membre de cette fameuse « géné­ra­tion 79 », une géné­ra­tion assez excep­tion­nelle en termes de talents, avec plusieurs joueuses dans les 40 meilleures et Amélie Mauresmo en tête de pont. Retraitée depuis plus d’un an, Emilie nous donne son point de vue d’an­cienne sur le tennis féminin actuel. Le tout avec son habi­tuel franc‐parler et une agréable fraîcheur !

Un entre­tien à retrouver en partie dans le GrandChelem numéro 21, dispo­nible ici !

C’est quoi, la géné­ra­tion 79 ?

C’est terminé, tout simple­ment ! C’est une géné­ra­tion qui a bien vécu et qui a fait vivre le tennis féminin pendant quelques années. Surtout Amélie, avec son palmarès, sa place de numéro une. A partir du moment où elle a arrêté, c’était diffi­cile, voire quasi­ment impos­sible, de la remplacer. Cette géné­ra­tion 79, on en parle, on en parle, mais c’est terminé. Il faut penser au présent et au futur, main­te­nant, et ne plus ressasser. Même si, au niveau de la forma­tion, le travail n’a pas été bien fait. Les gens se sont reposés sur leurs lauriers et, aujourd’hui, il n’y a plus personne. Il faut conti­nuer à bosser.

Tu t’étais posi­tionnée pour avoir le poste de respon­sable du haut niveau à la Fédération ?

Oui. On n’arrête pas de parler de la géné­ra­tion 79, tout le monde nous demande si on veut s’impliquer dans le système, etc. En plus, Amélie, Nathalie et moi, on est proches. A un moment donné, j’en ai parlé avec Amélie. Et au lieu de m’arrêter aux sempi­ter­nelles ques­tions : « Est‐ce qu’elles veulent s’impliquer ? », etc., j’ai décidé d’aller dans le concret. Il y a eu un appel, des réunions, on est plusieurs à s’être présen­tées – plus d’une dizaine de personnes… Voilà, au final, ils ont choisi Alexandra Fusai.

Tu l’as bien pris, mal pris ?

Ah non, je n’ai aucun regret. C’est leur choix, il est tota­le­ment respec­table. Alexandra, je ne la connais pas plus que ça, mais c’est une nana qui m’a l’air bosseuse. De toute façon, on verra les résul­tats sur le long terme. Et puis, c’est aussi un cadeau empoi­sonné, c’est un job super exci­tant, mais quand on regarde la situa­tion actuelle… Il faut laisser passer l’orage et travailler la géné­ra­tion qui arrive.

Et toi, comment tu l’expliques le trou ? Tu l’as vu venir, en tant qu’observatrice ?

C’est un manque de bol, parce qu’il y a quand même Tatiana Golovin… Tatiana, c’est vrai­ment embê­tant ce qui lui est arrivé. Ce devait être la joueuse fran­çaise du top 10… Alors, main­te­nant, on parle de la relève, Kristina Mladenovic…

Oui, mais Mladenovic, on en fait des tonnes !

Oui, mais il faut comprendre aussi qu’il n’y a personne !

Mais comment ça se fait ?

Chez les femmes, c’est vrai que ça ne brasse pas grand‐chose. Néanmoins, on voit que l’INSEP a été rouvert et, ça, c’est une bonne chose. Je suis pour les pôles, s’il y a des joueuses qui veulent travailler en groupe. Après, ça a aussi évolué. Il faut désor­mais accepter que certaines s’entraînent en famille, que d’autres prennent des entraî­neurs privés… et, pour­quoi pas, donner des subven­tions à ces joueuses, tout en ayant un suivi précis et person­na­lisé. La cerise sur le gâteau, ce serait d’ouvrir quelque chose à Roland Garros, ça garan­ti­rait une stabi­lité. On part de la base pour aller vers le haut, c’est logique. 

Et Bartoli ? Elle devrait jouer son rôle de leader, mais on dirait qu’elle n’est pas bien prise au sérieux dans la grande famille du tennis…

Moi, person­nel­le­ment, j’en n’ai rien à foutre de la grande famille. Ce que je veux, c’est des résul­tats, des joueuses dans le top 10. Après, je ne suis pas fan, non plus, de Marion. Elle devrait donner plus, jouer l’Open GDF SUEZ en février, rien que pour les orga­ni­sa­teurs qui se battent pour qu’il y ait un tournoi de haut niveau en France.

Elle n’a jamais voulu y aller ?

Non, parce qu’il y avait des problèmes de garan­ties, etc. Comme il y a un plateau qui est sympa, ils auraient pu trouver un accord… Elle ne donne pas forcé­ment au public, aux gens, de vouloir suivre le tennis. Ca, c’est vrai­ment son défaut. Après, en termes de résul­tats, sur le court, c’est quand même la plus constante, la plus régu­lière, depuis la fin de la géné­ra­tion 79. On ne peut pas lui jeter la pierre. Sauf en Fed Cup…

Tu ne trouves pas qu’il y a un relatif désin­térêt du public pour le tennis féminin, que ce soit en France ou dans le monde ?

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de têtes d’affiche. Prenez 20 personnes lambda, demandez‐leur qui est numéro une mondiale… Personne ne saura que c’est Caroline Wozniacki. Pourquoi ? Elle n’est pas assez charis­ma­tique. Quand on prend le top 10, ça ne fait que bouger ! Serena ou Clijsters, elles ne font que trois tour­nois par an, mais gagnent les grands titres… Les Williams, ça sent la fin, Maria Sharapova, elle a vrai­ment du mal. Ce sont des filles comme elles qui font rêver le spec­ta­teur, qui réveillent l’intérêt pour le tennis féminin. Moi, j’aime beau­coup Wozniacki, parce qu’on sent qu’il y a du travail et qu’elle progresse constam­ment. C’est top ! Mais je me mets à la place du grand public, moins précis sur la technique… 

Pourquoi chez les femmes, c’est possible d’être numéro une sans victoire en Grand Chelem ? Safina, Jankovic, Mauresmo, Wozniacki… Chez les hommes, seul Marcelo Rios l’a fait et, encore, un mois et demi, c’est tout…

C’est là que la WTA fait une erreur, à mon sens. C’est bien que les Grands Chelems soient valo­risés, ça reste l’apothéose. Mais il y a trop d’écart entre les Grands Chelems et le reste des tour­nois. Une joueuse perfor­mante dans deux‐trois Grands Chelems peut quasi­ment être numéro une mondiale. Serena en est l’exemple. Et, à l’inverse, Wozniacki, elle en a gagné zéro et elle est numéro une, grâce à sa régu­la­rité semaine après semaine. Après, on ne peut pas comparer avec les hommes. Chez eux, c’est faussé, tu as quand même Nadal et Federer qui gagnent tout. En 2011, c’est encore Nadal et Federer qui gagne­ront tous les Grands Chelems. Sauf en cas de pépin physique, évidem­ment. Pour moi, la WTA devrait imposer un nombre de tour­nois minimum. Ce n’est pas le cas actuel­le­ment. Les Williams, je les aime beau­coup. Mais elles font trop de busi­ness à côté ! Alors qu’aujourd’hui, c’est clair, quand Serena est décidée et déter­minée, elle peut gagner tous les tour­nois. Là, elle n’a pas joué depuis huit mois pour une histoire de bout de verre… 

Tu n’y crois pas ?

Je ne sais pas, mais on dirait qu’elle passe un peu à autre chose. Quand elle déci­dera de revenir, elle gagnera encore. Mais elles font vrai­ment ce qu’elles veulent…

Et quand on voit Clijsters et Henin qui sortent de leur retraite et reviennent aussi vite au très haut niveau…

Attention, c’est un peu diffé­rent. Kim Clijsters et Justine Henin ont un talent excep­tionnel, c’est tout. Peu de joueuses peuvent réussir ce qu’elles ont fait. Même une fille comme Martina Hingis n’y est pas parvenue. Et, d’un autre côté, Justine, elle n’est pas encore au top. Pour moi, ce sont des joueuses hors‐normes, donc ça ne me surprend pas de les voir revenir et réin­té­grer le top 10. 

Et le cas Kimiko Date Krumm ?

C’est un cas à part. C’est affo­lant, au niveau de la récu­pé­ra­tion, tu te demandes comment elle fait ! Après, tech­ni­que­ment, ça fait quand même vieux tennis… (Rires)

Il n’y a pas un problème de « voca­tions », en France ? De moins en moins d’adolescentes jouent au tennis, à partir de 12 ans, elles lâchent peu à peu…

Après, c’est une ques­tion d’état d’esprit. Quand tu arrêtes à 12 ans, c’est que tu n’es pas faite pour ça, c’est tout.

Et toi, tu y es venue pour­quoi, au tennis ?

Mon père jouait au foot et je l’accompagnais tout le temps. Là bas, il fallait bien que je m’occupe… Comme il y avait un mur, il m’a acheté une raquette et une balle. Son meilleur ami, qui jouait au foot avec lui, était Président du Tennis Club de Cherbourg. Un jour, il m’a vu taper dans la balle et il lui a dit : « Attends, elle joue plutôt bien, ta gamine, tu devrais la mettre au mini‐tennis ! » Mon père a dit « okay, inscris‐là ! » C’est parti comme ça. C’est pour ça qu’aujourd’hui, ce qui est mis en place par la Fédé autour des petites, les courts en rose, les anima­tions, etc., c’est forcé­ment limité. A mon sens, les filles qui vont vers ça ne sont pas faites pour le tennis. Un jeune qui aime le jeu et qui est passionné, il ne pense qu’au tennis, il oublie la poupée, la prin­cesse, le rose ou je‐ne‐sais‐quoi‐encore.

J’ai entendu dire que les femmes n’étaient pas faites pour la compé­ti­tion et le combat. C’est vrai ?

Je pense, en effet, que ce n’est pas naturel. Cet amour de la compet’, c’est un travail quoti­dien. Là, on touche à une vraie diffé­rence garçons/filles. Eux, natu­rel­le­ment, ils sont poussés vers le combat. Ils aiment mesurer leur force, ils jouent à la guerre, font des bras de fer… Les filles ne sont pas faites pareil.

Et pour­quoi voit‐on surtout des hommes coacher des femmes ?

Avant d’aller trouver une femme dési­rant voyager trente semaines par an, tu vas galérer…

C’est la vraie raison ? Les femmes n’aiment pas voyager ?

En tout cas, c’en est une. Personnellement, coacher une femme, ça m’aurait inté­ressé. Mais, pour moi, il est hors de ques­tion de barouder sans arrêt. 

L’homme, lui, n’a pas ce problème ?

C’est diffé­rent. Quand on est femme, on a aussi envie d’une vie de famille. Moi, j’ai voyagé pendant 15 ans. A 31 berges, je n’en ai plus envie. 

On a les hommes qui coachent les femmes… Mais, plus préci­sé­ment, on a les pères qui coachent leur fille. Ce schéma, il est monnaie courante dans le tennis féminin : Bartoli, Rezai et même la petite Caroline Garcia… Qu’est-ce que tu en penses ? C’est quelque chose que tu as connu, toi aussi ?

Personnellement, je trouve ça terrible. Terrible. Moi, je n’ai jamais eu cette éduca­tion. Quand tu es jeune, il faut que tes parents te soutiennent, okay, c’est sûr. Moi, je suis partie en Sports‐Etudes à 13 ans. C’est un choix que mes parents m’ont laissé. Après, voyager tout le temps avec le père et la mère, je trouve ça hallu­ci­nant. Même quand tu es sur le circuit, tu as une vie d’adolescente. Forcément, c’est une vie un peu diffé­rente. Mais, après, sur le circuit pro, ta vie, elle est normale. Tu as une certaine liberté à côté du tennis, tu peux sortir, avoir des amis… Alors, bon… Trimballer ton père et ta mère, en perma­nence, les avoir toujours à tes côtés, c’est dur. Je suis pour le sport de haut niveau ; encore faut‐il que ce soit épanouis­sant. Après 15 ans de carrière, malgré la fatigue et l’usure, il faut quand même pouvoir te dire : « C’était cool. » Ne pas en sortir avec de grosses bles­sures. Marion Bartoli, elle a une carrière extra­or­di­naire – et ce n’est pas terminé ! Mais je me demande comment elle va être, à la fin. Heureusement, elle est encore libre d’arrêter de travailler avec son père.

A propos de l’auteur

Rémi Cap‐Vert

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.