Accueil Interviews

Eric Prodon : « Sur le circuit secon­daire, j’at­taque chaque tournoi dans l’idée de le gagner »

595

Pour son numéro 22, GrandChelem/welovetennis a décidé de faire la lumière sur le circuit secon­daire. Entretiens…

A la rencontre d’un circuit bien parti­cu­lier ; Stéphane Apostolou ; Claire Feuerstein ; Gianni Mina ; Arnaud Clément ; Eric Prodon.

A suivre : Stéphane Robert, Jarkko Nieminen, Frederico Gil.

A 29 ans, Eric Prodon est un peu le cham­pion du monde du circuit secon­daire. Victorieux une seule fois sur le circuit ATP – pour neuf défaites -, il comp­ta­bi­lise cinq titres et six finales en Challenger et 16 titres pour 10 finales en Futures. Aujourd’hui 128ème joueur mondial, il approche de son meilleur clas­se­ment (115ème) et espère encore inté­grer le top 100. Rencontre avec un barou­deur infatigable.

Avec 16 titres et 10 finales sur le circuit Future, tu es un peu le cham­pion du monde la caté­gorie… Ce type de remarques, ça t’amuse, ça t’embête ?

C’est vrai qu’on me fait souvent la remarque, mais je n’en tiens pas trop rigueur. Les Futures et les Challengers, on est tous obligés d’y passer, ça fait partie du tennis moderne. On joue des Futures quand on a besoin de prendre des points, quand on essaie de retrouver de la confiance… C’est d’ailleurs pour ça qu’on a le droit de les jouer jusqu’à un certain clas­se­ment seule­ment. Au‐delà de la 150ème place mondiale, on n’est plus auto­risé à s’aligner sur ce type d’épreuves, sauf invi­ta­tion. Comme je le dis, c’est un passage obligé, aujourd’hui. D’autant que le niveau global est vrai­ment élevé… Donc, quelques fois, on n’a pas d’autres choix.

Les Futures, c’est un peu l’antichambre de la gloire pour les cham­pions de demain. Tu es d’accord avec ceux qui expliquent qu’il ne faut pas y rester trop long­temps ? Si c’est le cas, ça veut dire qu’on ne percera jamais ?

Sincèrement, je ne crois pas qu’il y ait de règles en la matière. Les Futures, ce sont des tour­nois par lesquels on doit passer pour progresser et gagner en confiance. C’est évidem­ment très impor­tant pour les jeunes joueurs, c’est aussi là qu’ils commencent à se révéler. Après, c’est clair qu’il y a un cap à passer. Un gars qui reste trop long­temps sur le circuit Future n’a peut‐être pas les moyens d’aller plus haut. Il y a un moment où, de toute façon, l’on change de caté­gorie de manière natu­relle. Si on est perfor­mant en Futures, on gagne des points et on accède à l’échelon supé­rieur. Et, arrive un clas­se­ment où les Futures ne sont plus suffi­sants. 18 points pour un titre dans un 10 000 , quand tu es 1000ème, c’est pas mal, mais quand tu es 250ème, ça n’est pas grand‐chose. Donc tu es natu­rel­le­ment obligé de t’aligner sur des tour­nois plus impor­tants, sur des Challengers. Après, c’est aussi une ques­tion de choix. Avec un même clas­se­ment, on a souvent des possi­bi­lités diffé­rentes, entre Futures, Challengers et quali­fi­ca­tions de Grand Prix. Et on peut aussi décider de s’engager sur une petite épreuve pour rega­gner de la confiance après une série négative.

Sur le circuit Future, il y a des joueurs qui m’ont dit que tu étais très craint. Tu leur donnes l’impression d’avoir un niveau moyen supé­rieur, grâce à l’habitude et la matu­rité. Cette répu­ta­tion de Roger Federer des Futures, cette crainte que tu inspires, tu la ressens vrai­ment ou, au contraire, tu dois te battre tout le temps ?

En fait, j’ai joué pas mal de Futures dans ma carrière, mais j’ai fait quand même un peu de tout, avec beau­coup de Challengers égale­ment, quelques Grands Prix…

Oui, d’ailleurs tu n’es pas loin de ton meilleur clas­se­ment, là… (NDLR : Eric Prodon était 129ème au 21/03/2011)

Pratiquement, sachant que mon meilleur, ce doit être une 115ème place…

Ca change quelque chose pour toi, ça t’ouvre d’autres portes – les Grands Prix, notamment ?

Tu sais, à partir de la 250ème place, on est déjà concerné par les Grands Prix, avec les quali­fi­ca­tions. Pour ce qui d’être le « Roger Federer des Futures », c’est surtout une ques­tion d’état d’esprit, à mon sens. J’en ai gagné pas mal, parce que j’attaque chaque tournoi dans l’idée de le gagner. D’autant que je suis souvent tête de série. Aller en quarts ou en demies d’un Future, ça ne sert stric­te­ment à rien sur le plan comp­table. Il y a trop peu de points. Il faut aller au bout pour que ce soit inté­res­sant. C’est pour ça que je vise le titre quand je m’aligne sur un de ces tour­nois. C’est un état d’esprit que j’essaie de retrouver sur les Challengers et les Grands Prix.

Ca veut aussi dire que tu préfères jouer beau­coup de matches plutôt que de tenter ta chance dans des quali­fi­ca­tions d’ATP 250, par exemple, et risquer de perdre ?

Je vois ce que tu veux dire, mais ce n’est pas tout à fait le cas, d’autant que je ne joue pas tant de tour­nois que ça dans la saison. J’en dispute beau­coup moins que la plupart, même. L’année dernière, j’ai dû en faire environ 25 (NDLR : 25 tour­nois disputés en 2010, plus trois quali­fi­ca­tions d’ATP 250), alors que beau­coup sont à 30 et plus. Après, je fonc­tionne aussi par tour­nées de tour­nois. Là, je suis sur une tournée sud‐américaine, par exemple. Je joue beau­coup, ça implique de rester un mois, voire plus, au même endroit, mais, derrière, je me repose.

D’ailleurs, il existe toujours des tour­nois un peu exotiques aux plateaux très peu relevés, qui sont, fina­le­ment, des points faciles pour leurs têtes de série ? J’ai cru comprendre qu’il y en avait de moins en moins, à cause des problèmes écono­miques, ce qui rendrait les plateaux de plus en plus denses en termes de qualité…

C’est vrai qu’aujourd’hui, le niveau est très élevé, tant sur les Futures que sur les Challengers. Beaucoup plus qu’il y a quelques années. Et c’est la même chose chez les filles, appa­rem­ment. Moins il y aura de tour­nois, plus ce sera le cas, c’est logique. Il y a trois semaines, il y avait un Future en Espagne dont les six premières têtes de série étaient clas­sées dans les 300. C’est très rare pour un 10 000 ! Maintenant, ça dépend aussi des choix de chacun. Moi, je n’hésite pas à partir en Amérique du Sud pendant plusieurs semaines afin de jouer sur terre battue. Mais d’autres préfèrent rester en Europe, dans un relatif confort, partir moins loin pour limiter les frais… Dans ce cas, ils se retrouvent tous à jouer les mêmes tour­nois sur terre, parce qu’il n’y en a pas non plus énor­mé­ment à cette époque de l’année. C’est aussi ce qui est respon­sable de la densité qu’on peut avoir sur ces épreuves.

Tu es de ces joueurs qui se révèlent plutôt sur leur fin de carrière, entre 29 et 32 ans, qui ont une matu­ra­tion tardive ? On peut te comparer à un Stéphane Robert, par exemple, qui a beau­coup joué sur le circuit secon­daire et qui, tardi­ve­ment, en 2010, rentre dans les 100 et s’éclate sur le circuit principal…

Non, il n’y a pas de compa­rai­sons à faire. C’est quelque chose que j’entends beau­coup à mon sujet, ces histoires de matu­ra­tion tardive, comme Steph’ Robert ou Marc Gicquel… Mais on a chacun notre parcours. Je n’ai pas l’impression d’être en fin de carrière, d’ailleurs, d’autant que j’ai eu quelques bles­sures qui m’ont handicapé.

Quand on joue sur le circuit secon­daire, on est amené à jouer dans des endroits un peu compli­qués, j’imagine, des condi­tions rodéos…

Oui, c’est arrivé plusieurs fois. On se retrouve un peu dans la peau d’explorateurs, à jouer dans des endroits impro­bables et loufoques.

Comment tu fonc­tionnes au quoti­dien ? Tu as mis en place une struc­ture autour de toi ?

J’ai un entraî­neur physique, basé à Paris. D’ailleurs, j’ai ma base d’entraînement là‐bas. Mais je fonc­tionne sans entraî­neur attitré. Payer un coach, ça n’est pas donné à tout le monde… Et puis, à un certain âge, on est capable de se débrouiller seul. On a plus besoin d’un soutien moral.

Ce soutien moral, c’est beau­coup d’internet et de télécommunications ?

En fait, sur les tour­nois, quand c’est possible, je demande à des amis qui habitent dans la région s’ils peuvent m’accompagner et me soutenir le temps de l’épreuve. J’ai pas mal d’amis de par le monde, ça aide… Je les préviens quand je joue dans leur région et, s’ils sont dispo, ils m’aident sur le plan moral. Evidemment, ce n’est pas possible à chaque fois… Mais j’essaie toujours d’avoir quelqu’un de proche avec moi.

Avec ton clas­se­ment actuel (129ème au 21/03/2011), j’imagine que Roland Garros devient une échéance importante…

C’est vrai que le cut de Roland est dans trois semaines (l’en­tre­tien a été réalisé en mars). Forcément, on y pense et ce n’est pas toujours facile à gérer. Mais, à 29–30 ans, on a quand même du recul sur ce genre de choses. Le but, c’est de jouer, pas d’y penser en perma­nence. On verra bien. Mais, c’est sûr, c’est un tournoi impor­tant pour tous les Français. C’est à la maison ! Moi, ça me tient beau­coup à cœur, d’autant que c’est un Grand Chelem sur terre. Comme je joue sur terre toute l’année… J’espère y être !

Tu joues sur terre toute l’année ? C’est possible ?

En fait, j’ai une bles­sure qui m’interdit de trop jouer sur dur. Il me faut éviter les surfaces un peu violentes. En plus, l’année dernière, quand j’ai commencé à ne jouer que sur terre, je suis vite remonté dans les 200, 180, 160… Là, je suis dans une tournée sud‐américaine. Comme j’avais deux semaines de batte­ment, j’ai fait un crochet par Miami pour disputer les quali­fi­ca­tions. J’ai des amis dans le coin, des endroits pour m’entraîner… Ce me fait une bonne étape, avant de repartir dans deux semaines, en Colombie.

Ton meilleur souvenir ? Ton pire ?

Meilleurs souvenir, meilleur souvenir… Je n’ai pas eu une immense carrière non plus, donc bon… Mais j’ai gagné des Futures, j’ai gagné des Challengers, j’ai passé des tours en Grand Prix, j’ai joué en Grand Chelem… Ce ne sont que des supers souve­nirs ! En fait, chaque victoire est un super souvenir, il n’y en a pas un qui se détache. Evidemment, gagner un tournoi, quel qu’il soit, c’est toujours une belle sensa­tion, un accom­plis­se­ment. Pendant quelques instants, on est fier de soi. Pour ce qui est du pire… A mon sens, c’est à chaque fois que je suis rentré dans une spirale de défaites. C’est terrible. Ca peut arriver à n’importe quel joueur, c’est le tennis. On gagne, on perd et ça peut devenir une habi­tude dans un sens comme dans l’autre.

D’où l’importance de ne pas viser trop haut, en s’alignant sur des épreuves moins pres­ti­gieuses qui vont te permettre de conti­nuer à gagner ?

Oui et non. Les spirales de victoires te font atteindre des clas­se­ments qui te permettent de jouer des Grands Prix. Et, si tu joues un Grand Prix, c’est que tu en as le niveau. Tu joues ta carte à fond. Mais, il faut s’accrocher et bosser en consé­quence. Si l’on ne suit pas et qu’on se met à perdre un match, puis deux, puis trois, aux premiers tours, ça devient vite désa­gréable… On se remet en ques­tion très rapi­de­ment et on a d’autant plus de pres­sion aux quatrième et cinquième matches. Le danger est là. Dans ces périodes, il faut savoir dire stop. Faire un break, avant de repartir sur une série de tour­nois. C’est impor­tant d’avoir ce recul‐là, cette capa­cité à couper net la spirale néga­tive. Dans ces périodes de défaites, ça peut être aussi utile de s’aligner sur des tour­nois moins relevés, dans lesquels on va être tête de série, qui vont nous permettre de gagner quelques matches et nous aider à casser la spirale. Ca vous remet dans le bain et vous relance pour des tour­nois plus élevés. C’est tout l’intérêt des Futures, notamment.

A propos de l’auteur

Rémi Cap‐Vert

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.