Dossier cordage, dans le numéro 31 de GrandChelem, sorti il y a un mois. L’occasion de rencontrer les acteurs du marché et de visiter certains locaux. Nous avions, notamment, longuement discuté avec Franck Fernier, chef de produit cordage chez Babolat, à Corbas, dans l’usine de production de la marque lyonnaise. Ce dernier nous éclaire sur le secteur du cordage et les process à mettre en place.
GrandChelem numéro 31, « Road to Roger », dossier spécial cordage : disponible ici !
Comment décide‐t‐on de lancer un nouveau cordage sur un marché où il y une pléthore de marques et une gamme déjà très large ?
Le processus est assez simple. On avait identifié un petit souci sur le marché des monofilaments. Ce type de cordage souffre d’une perte de tension assez rapide. Une fois ce constat réalisé, on a lancé le processus classique au sein d’une entreprise comme la nôtre.
C’est‐à‐dire ?
Faire un état des lieux, apporter des critères pour notre département Recherche et Développement – basé à Gerland. A partir de ce moment‐là, le projet est dans les mains de nos chercheurs. Une multitude de tests sont réalisés et des échantillons sortent au bout d’un certain laps de temps, en fonction de critères techniques et des matériaux utilisés.
Les testeurs entrent alors en jeu ?
Oui, on possède un panel de testeurs. Eux sont au contact des nouveaux produits bien avant les consommateurs. Cette partie est importante, on est dans le concret, dans une vraie réalité de terrain. Leurs remarques permettent d’effectuer des ajustements sur le produit. Ensuite, une fois que le bébé est né, il s’agit de le marketer, de lui trouver un nom, une couleur, une identité au sein de notre gamme.
Combien de temps ça prend ? Entre le moment où l’on décide de se lancer dans une innovation et celui où l’on pose le produit en rayon, j’imagine qu’il y a plus que quelques mois…
Oh oui, en général, on est sur une durée de deux ans.
Ca a été le cas pour le RPM Dual ?
Tout à fait, on est dans ce timing‐ci. Ce produit est stratégique pour nous. Il complète la gamme initiée par le RPM Blast, qui est devenu un best seller.
Pour rebondir, le monofilament est devenu le leader du marché, notamment chez les compétiteurs ?
Il y a eu l’effet Luxilon, c’est vrai. Aujourd’hui, le monofilament a pris une place considérable, on ne peut pas le nier.
Oui, mais ce ne sont pas des cordages à mettre entre toutes les mains…
Là‐dessus, Babolat est très vigilant. L’idée, c’est de parvenir à proposer la corde qui correspond au type de jeu du client, mais aussi à sa morphologie physique et à son âge. C’est pourquoi nous sommes toujours en relation avec nos collègues de la promotion, notamment pour éviter de faire des erreurs chez les jeunes.
Le cordeur joue, lui aussi, un rôle fondamental dans le conseil ?
C’est évident. En France, le domaine d’expertise des magasins spécialisés est très élevé. On s’efforce de former constamment nos distributeurs. Par exemple, il est considéré, à tort, qu’un cordage en boyau est plus difficile à corder. Et bien, une fois qu’une vraie formation a été mise en place, tout s’éclaire. D’ailleurs, j’aimerais insister sur la qualité du réseau des magasins dits « spécialistes ». Ils restent toujours à l’écoute. Ca doit être lié à leur passion pour le tennis ! (Rires)
Vous avez observé des tendances sur le marché tricolore ?
Le Français n’aime pas casser. Je dirais qu’il privilégie des jauges plus importantes que ce qui se fait dans d’autres zones du globe. Je pense, notamment, au Japon, où les jauges fines ont plus de succès.
C’est encore possible de faire évoluer les matériaux ?
C’est le marché qui guide aussi nos choix, ainsi que l’évolution de la pratique. Il faut toujours rester attentif, proche du terrain et de la base. Mais si tu attends de moi que j’évoque, par exemple, une innovation comme, à l’époque, le fameux cordage spaghetti (voir encadré), alors non, il ne faut pas s’attendre à une grosse révolution.
QUELQUES ANECDOTES AU FIL DU TEXTE…
Boyau, produit de Luxe ?
Né en 1875, le boyau est une invention « made in France ». La société Babolat reste l’une des seules grandes marques de tennis à continuer à fabriquer ce produit. Ce dernier est unique, tant par ses qualités d’élasticité que par celles de confort. « La fabrication d’un boyau nécessite un processus plus long », explique David Gire, Directeur Commercial France de Babolat. « C’est un vrai savoir‐faire. De plus, l’intervention humaine est omniprésente à chaque étape de la fabrication. Reste que jouer avec un boyau s’avère une expérience tout à fait exceptionnelle. C’est pour ça que nous nous efforçons de dynamiser le marché, même si nous sommes seuls sur ce créneau. » Tous les fans des années 80 se souviennent forcément du logo VS, présent sur le filet du Central de Roland Garros. A l’époque, l’ensemble des grands champions ne jouaient qu’en boyau. Le dernier numéro un mondial qui n’a utilisé que cette corde ? Pete Sampras, tout simplement.
Federer défie la nature
Si c’est Andre Agassi qui a vulgarisé le fameux cordage hybride, Roger Federer, lui, a affolé les spécialistes. Le Suisse utilise un cordage hybride, mais positionne le boyau dans les montants. « Ca défie toutes les lois de la physique, puisque le boyau ne doit pas être utilisé pour avoir de la puissance supplémentaire, mais plutôt du confort », explique Frank Fernier. « Tous les autres joueurs qui jouent en hybride font l’inverse et à juste titre. » Mais alors pourquoi Roger Federer est‐il parti sur cette option ? « Selon nos informations, c’est pour le son que fait la balle dans sa raquette. (Rires) C’est la seule explication qui nous soit venue à l’oreille et qui nous semble acceptable, voire logique ! »
Micro‐cordage, une innovation mort‐née ?
En 1985, la marque Pro‐Kennex a lancé des raquettes à micro‐cordage sur le marché. La première ? La Micro Ace. L’idée était d’augmenter la surface de cordage avec une corde plus petite – neuf millimètres. Si les effets semblaient vérifiés, ces raquettes demeuraient un véritable enfer à corder : leur plan de cordage était de 28 par 22, contre 16 par 19 habituellement. Avec un autre cadre, à la fin des années 90, Snauwert, une marque qui a toujours été à la pointe de l’expérimentation, lançait la Hi‐Ten 50. Cette raquette 100% graphite proposait un plan de cordage de 14 par 16, avec un cordage d’une jauge de 185 millimètres. D’autres innovations ont été tentées : la Fisher Superform Tuning qui permettait de faire varier la tension de la raquette avec une molette. Enfin, on peut aussi noter la Mad Raq et son plan en étoile. Ou la marque Blackburne, un cadre avec un double cordage – un pour chaque face. Les deux plans étant indépendants, ces raquettes ont été validées, à l’inverse des raquettes spaghetti.
Le cordage spaghetti
Malgré son nom, cette invention n’est pas italienne, mais allemande. C’est Erwin Fischer qui a inventé ce procédé à la fin des années 70. Il consistait à doubler les cordes par superposition, avec du caoutchouc coincé aux intersections. Avec ce cordage, l’effet de la balle était démultiplié. Pire, il devenait incontrôlable. Enfin, c’est ce qui a été constaté, après que plusieurs joueurs utilisant cette technique se sont illustrés face aux cadors. C’est l’Australien Philips‐Moore qui a été le premier à l’expérimenter en juin 1977, très exactement. Mais c’est la défaite de Guillermo Vilas face à Ilie Nastase, à Aix‐en‐Provence, toujours en 1977, qui a marqué les esprits et enclenché une vraie réflexion auprès des instances du tennis. Le Roumain mettait fin à la série de Vilas et ses 53 victoires consécutives sur terre battue… Très vite, les autorités ont estimé que le cordage spaghetti n’était pas équitable et qu’il dénaturait le jeu. En octobre 1977, la Fédération Internationale a donc décidé de l’interdire.
Publié le mercredi 28 novembre 2012 à 12:14



