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Guyart : « Le troisième œil »

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Troisième entre­tien de notre dossier sur l’oeil : double cham­pion olym­pique de fleuret à Sydney et Athènes, Brice Guyart explore, pour GrandChelem et Welovetennis, l’uti­li­sa­tion de l’œil dans un sport de duel, où l’at­ten­tion et la prise d’in­for­ma­tion sont syno­nymes de perfor­mance. Plus éton­nant, il dégage une théorie : celle du troi­sième œil, que possé­de­raient les cham­pions de très haut niveau.

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Tu as des souve­nirs d’exercice spéci­fique pour l’œil ?

Non, pas vrai­ment. En revanche, lors des leçons avec le maître d’armes, on avait des séquences pendant lesquelles on répé­tait des gammes, des actions. Je me souviens, notam­ment, de séquences d’at­taques alter­nées vers le haut et le bas. Ca devait me permettre de m’amé­liorer, car, en général, je ne voyais pas très bien ce qui se passait en bas. Je m’ef­for­çais alors de bien pencher la tête et plier les genoux.

Le fameux grillage de votre masque ne nuit pas à la vision ?

C’est une ques­tion qu’on nous pose fréquem­ment. En fait, c’est tout l’in­verse. L’œil a cette capa­cité de gommer ce grillage. On ne le voit plus, on est concen­trés sur l’ob­jectif, l’ad­ver­saire. De plus, avec le casque, on est isolés du monde exté­rieur. Dans notre bulle. Cette sensa­tion, c’est un vrai bonheur pour l’es­cri­meur et, surtout, pour être perfor­mant. Mais ça demande une concen­tra­tion extrême sur un laps de temps assez court. Mentalement, c’est épui­sant, car l’on est, en plus, dans un véri­table bras de fer. Quelques fois, c’est presque du corps à corps. Imaginez un duel Federer‐Nadal, où les deux joueurs sont presque côte à côte. La distance, au tennis, aide à rester dans son univers, sans sentir, forcé­ment, l’état mental de son adver­saire. En escrime, c’est plus pointu et ça peut avoir une influence posi­tive, comme négative. 

Comment agit l’œil dans un duel ?

D’abord, on se doit d’avoir ce que j’ap­pelle une vision globale de l’ad­ver­saire. Ensuite, ça peut dépendre de la disci­pline, puisque les zones d’at­taque ne sont pas les mêmes. On doit pouvoir prendre une infor­ma­tion très vite, évaluer avec préci­sion le mouve­ment pour anti­ciper une offen­sive et adapter la sienne. Car, fina­le­ment, à toute parade corres­pond une riposte. Au tennis, à mon sens, chacun a son temps pour frapper et il y un temps de repos. En escrime, ce n’est pas le cas, d’au­tant que le temps de réac­tion est infi­ni­ment plus court. L’œil est plus tonique et vif, à mon avis. 

On a aussi l’im­pres­sion que l’on est dans la réac­tion immé­diate, à l’escrime. Il faut agir telle­ment vite que l’on n’a pas le temps de viser ?

Forcément, non, tout se joue à la seconde. Chez l’es­cri­meur, le fait de viser est ancré en lui. C’est ce que j’ap­pelle le troi­sième œil. Ce n’est ni préten­tieux, ni futu­riste de dire ça. Je l’ai constaté durant toute ma carrière. Chaque action est liée à une cible que l’on a prévi­sua­lisée dans sa tête. C’est la même chose pour un joueur de tennis de haut niveau qui, fina­le­ment, possède constam­ment les données géomé­triques du court, la hauteur du filet, etc. dans son cerveau. Il sait, au moment de l’im­pact, à quelques centi­mètres, la zone qu’il va atteindre ou qu’il désire atteindre. En escrime, c’est pareil. Ce troi­sième œil est lié à notre hyper‐concentration. Mais aussi à notre capa­cité à répéter des séquences. C’est presque un réflexe condi­tionné, lié à notre connais­sance de ce sport, à la prise d’in­for­ma­tion, aux profils de nos adver­saires. Il ne s’agit pas d’ima­giner un autre œil, mais une action dans notre cerveau qui nous permet d’an­ti­ciper les choses et d’agir de façon quasi programmée. C’est là que je me rends compte comme le sport de haut niveau déve­loppe des capa­cités incroyables… Et, surtout, que notre cerveau demeure un micro­pro­ces­seur d’une rare puis­sance ! (Rires)