AccueilInterviewsHenri Leconte : « Federer doit plus utiliser le revers court croisé »

Henri Leconte : « Federer doit plus utiliser le revers court croisé »

-

Le vengeur masqué et pas rasé nous a accordé un entre­tien de 45 minutes en plein soleil à Monte‐Carlo. Vous l’at­ten­diez tous. Voici la version inté­grale sans réécri­ture. Attention, c’est du lourd. Ames sensibles s’abstenir. 

Qu’est‐ce qu’un attaquant ? 

Un atta­quant, par défi­ni­tion ça prend des risques. Il se fait passer une fois, deux fois, puis à 5–4 30A il monte calbard (on disait ça) et là il fait le point. On disait cela pour Noah mais en fait c’était faux. Yannick montait au centre et le message c’était « ça ne passe pas ». Exactement comme un Edberg ou un McEnroe en grand forme. 

Federer semble bien loin de ça… 

Oui mais il doit le tenter. Il a un avan­tage consi­dé­rable, c’est qu’il ne perd pas contre des branques. Il perd contre des gars solides comme Canas et Nadal, des mecs qui ont le même jeu, en restant trois mètres derrière la ligne. Il commence à comprendre qu’il doit évoluer vers l’avant en faisant des amor­ties, des volées amor­ties. Pour les contrer, il faut mettre en place un véri­table schéma tactique. Tu montes le long de la ligne, puis tu mets une volée‐amortie de l’autre côté, tu vas en rater une ou deux, mais à un moment tu réussis et cela oblige ton adver­saire à venir vers l’avant. Il faut boule­verser leur façon de jouer, les perturber. 

Avec le recul, quel regard portes‐tu sur ta finale ? 

Ce qui est clair, c’est que j’ai mené 5–4 dans le premier set et que je servais pour le gain de cette manche. Malheureusement j’avais déjà un peu joué la finale avant, j’étais nerveux et très tendu. 

C’est à dire « déjà joué la finale » ? 

J’ai mal dormi. Je savais que je jouais Mats, et que face à lui je devais être au top d’en­trée. C’est ce que j’ai fait. J’ai très bien joué dans le premier set. Honnetement, je pense que si j’avais gagné le 1er set cela aurait peut‐être changé les choses mais peut‐être pas. Mais peut‐être aussi que j’au­rais gagné le premier puis pris 1–6, 2–6, 1–6 car Mats était plus fort que moi, autant tennis­ti­que­ment que physi­que­ment et menta­le­ment. J’avais le jeu pour le battre mais je suis resté au fond, comme un peu Federer contre Nadal. J’ai cru que je pouvais le battre du fond avec des grandes accé­lé­ra­tions de coup droit et de revers. Alors qu’il fallait le jouer comme Yannick l’a fait. Yannick avait un avan­tage sur moi, c’est qu’il était droi­tier et il était plus percu­tant notam­ment avec son service slicé. Quand tu es gaucher c’est diffé­rent surtout face au revers de Mats. En plus en jouant du fond, nous les atta­quants souf­fons car on n’est pas des mara­tho­niens, on est des purs sangs. 

Panatta contre Borg avait une tactique simple : que le point soit perdu ou gagner, il ne fallait pas qu’il dure plus que quatre coups… 

Bien sûr…Tu ne battras pas Nadal si tu n’as pas la même puis­sance que lui. Tu ne pourras pas dans sa filière l’emporter. Contre lui, c’est impos­sible de gagner le point après 5 ou 6 frappes, c’est un métro­nome. Il me fait penser à Bruguera de mon époque. Le truc c’est que tu tiens un set en jouant les points. Tu joues la balle à hauteur d’épaule, tu n’ar­rêtes pas de t’ap­puyer dessus mais c’est usant. Puis, plus le mach dure, plus la balle tourne vite. Si tu as un petit temps de retard tu prends la balle au dessus de l’épaule et là c’est fini tu ne contrôles plus rien. A partir de là, tu commences à avoir moins de force, ta balle arrive mi‐court et il te mange tout cru. En plus, Nadal a progressé car désor­mais il vient au filet finir des points. Il sait brouiller les cartes avec un service volée. Et dans notre géné­ra­tion, c’est là‐dessus que Wilander avait énor­mé­ment progressé. En 1988, il termine numéro 1 avec trois grands chelems en finis­sant ses points au filet notam­ment à l’US Open. 

Laver a dit à Pierre Barthes que Wilander allait démonter ton revers ? 

Bien sûr, car son meilleur coup était son coup droit décroisé bien lifté sur mon revers. Son coup droit retom­bait un mètre devant la ligne du carré et montait très haut sur mon revers. Je me retrou­vais donc obligé de jouer en slice, et au bout d’un set et demi tu es cuit. Ou alors tu prends la balle très tôt et tu montes derrière comme McEnroe. 

Yannick a donc fait un exploit en 1983 ? 

Yannick a fait un exploit c’est certain. Mais à ma décharge Yannick fait 1,92 m, moi 1m,85 m. Il avait un service beau­coup plus gênant pour Mats, avec un slice sur son coup droit alors que moi, j’étais obligé de kicker. Yann avait plus de temps pour retourner ainsi qu’une présence au filet plus impo­sante notam­ment en lob avec sa détente verti­cale et ses volées de revers claquées à la Vilas. Le fait d’être gaucher, ça change la donne. Et Mats ça ne le génait pas les gauches. Au contraire ça tombait sur son point fort. 

Ton regard sur Nadal et Federer ? 

Nadal a un jeu qui est beau­coup plus physique que Federer, comme Moya ou les grands joueurs espa­gnols. La plupart d’entres eux, après un, deux, voir trois ans ont « pété ». Je ne lui souhaite pas la même chose mais il a un jeu qui s’y prête. Federer c’est le talent à l’état pur mais qu’il n’uti­lise qu’à 80% sur terre battue. Il peut encore progresser en utili­sant vrai­ment le jeu de terre avec notam­ment le court croisé, le slice court, kick au service, utiliser toute sa palette tech­nique, mais égale­ment plus provo­quer son adversaire. 

Quel rôle peut jouer à Roland le public dans ce duel ? 

C’est très impor­tant de commu­ni­quer avec le public à Roland‐Garros. Tu peux l’avoir avec toi ou contre toi, et je suis très bien placé pour en parler. C’est un public de connais­seurs, qui n’admet pas que l’on déçoive. C’est un public diffi­cile qui sait appré­cier les beaux joueurs et les beaux coups. Nadal a un look, une tenue avec son short long, une horde de promo­tion, tout le monde s’iden­tifie à lui. C’est aussi un mec qui s’ar­rache, qui court, c’est assez spec­ta­cu­laire et le public aime ça. Mais ce public peut égale­ment être friand de l’ai­sance tech­nique et de l’élé­gance de Federer. 

Quand finalement on te dit que tu as marqué le tennis… 

Ca fait plaisir, et je m’en aper­çoissur le Senior Tour. Je m’en­traine pas mal, je fais encore des coups qui me suprennent moi‐même et le public apprécie. Ce qui me fait plaisir c’est lors­qu’on me dit que j’ai marqué la période tennis­ti­que­ment et à travers ma person­na­lité. J’ai égale­ment marqué mon époque avec un palmares plutôt bon mais mal qui aurait encore pu être plus étoffé. 

Que penses‐tu actuellement du monde du tennis ? 

Je crois qu’à l’heure actuelle on a la chance d’avoir eu une géné­ra­tion excep­tio­nelle. Après ça, peut‐être que si j’étais arrivé sur le circuit aujourd’hui je serai encore plus média­tique mais on ne peut pas mélanger les géné­ra­tions. De nos jours il y a plus de busi­ness mais ça reste encore du tennis extra­or­di­naire. Par contre, à certains moments, je me demande si tu ne dois pas mettre la télé 169 dans l’autre sens telle­ment les mecs sont loin de la ligne de fond. On a de bons joueurs en France mais quand tu vois un Richard Gasquet à 4 mètres derrière la ligne de fond, tu crois rêver. Eric Deblicker fait du bon travail, mais il faut réveiller Richard. Il pren­drait la balle un mètre plus tôt, physi­que­ment il tien­drait plus long­temps. Mais au final au lieu de gagner le point en cinq coups, il lui faut dix coups. Je sais qu’il adore ça. Moi aussi quand je passais du dur à la terre battue je restais au fond mais au bout d’un moment j’ai commencé à prendre des tôles. Aujourd’hui, ils jouent tous pareils ! Ils sont tombés dans un stéro­type du jeu. Moi, si on me confiait des jeunes, quitte à prendre des bulles, je les ferai jouer. J’ai perdu des matches en voulant trop jouer mais je savais qu’à un moment ça allait payer. 

Pourquoi tu ne fais rien dans le domaine du coaching pour le tennis tricolore ? 

On ne me l’a jamais demandé donc je n’ai rien fait. En revanche je me demande ce que l’on fait, à l’heure actuelle qu’est‐ce qu’il se passe vrai­ment. Moi, j’ai bien envie de balancer car merde qu’est ce qu’on fait ! On la chance d’avoir Roland‐Garros. Nous, la date de Roland était bloquée dans notre calen­drier et au mois de mars on bouf­fait des paniers à Sophia Antipolis. 

On pense peut‐être que tu es difficile à gérer… 

Oui, tout le monde pense que je suis quel­qu’un d’in­gé­rable, ce qui était le cas à un certain moment. Aujourd’hui je suis très serein. Vu de l’ex­té­rieur je vous assure qu’il y a beau­coup de choses à faire, même si je pense que ce n’est pas énorme, ce n’est pas révo­lu­tion­naire, il faut repartir sur des bases saines. Aller chez les autres, aller en Espagne, aller en Russie, aller aux USA… 

Aller au filet ? 

Aller au filet, prendre son balu­chon, comprendre pour­quoi eux ils s’en­traînent huit heures plutôt que deux chez nous. Je me fais l’avocat du diable mais on n’a plus le temps. Ce n’est plus notre géné­ra­tion avec des carrières de 15 ans. 

On a pourtant beaucoup de joueurs dans le top 100 ? 

Mais moi je préfère avoir 3 ou 4 joueurs dans le top 10 car ça fait monter les autres vers le haut. Là ça ne sert à rien du tout. Sincèrement, demande à Guy Forget. La discus­sion qu’il a eu avec Yannick et Patrice Hagelauer en 1990. On lui a dit : « Tu veux rester 30ème et un bon joueur de double ou faire partie des meilleurs ? Parce que si tu veux être parmi les meilleurs, il n’y a qu’une solu­tion : bosser ». Il a bossé, il a gagné Bercy, il a été dans le top 5, voila c’est clair. On doit arrêter d’avoir une poli­tique d’im­mo­bi­lisme. On doit se dire que si on veut progresser, il n’y a pas 50 solu­tions, il faut bosser comme des chiens ! Il faut arrêter de se voiler la face. C’est bien d’aider tout le monde mais moi je me suis fait virer de la fédé­ra­tion et qui est‐ce qui m’a repeché ? Ion Tiriac. 

Les joueurs français sont‐ils trop « gentils » ? 

Ils ne sont pas méchants c’est vrai. Pourquoi on se tirait la bourre avec Yannick ? On se respec­tait, mais quand on rentrait sur le court on était des chiens, moi je voulais le tuer. Si tu n’as pas cette atti­tude, faut faire un autre sport. 

Est ce que tu crois que l’argent occupe une place trop importante ? 

Non, faut arrêter avec ça. L’argent est là point. Chaque année ça augmente, et bien bravo. En fait on est dans une spirale qui fait stagner les joueurs, pire qui les fait régresser. Quand on voit un joueur comme Monfils, c’est scan­da­leux. Je ne dis pas que je suis le sainte ni touche, des conne­ries j’en aifaites, mais à un moment si tu veux être joueur de tennis, faut te mettre dos au mur, soit tu réagis soit tu rentres chez toi. Nous on en prenait plein dans la gueule. Tu rentrais sur le court, t’avais la haine et tu montrais ce que tu étais. Il fallait avoir du caractère. 

Que penses‐tu du tennis féminin ? 

Ce n’est pas le même système. Loic Courteau fait du super boulot. C’est pour­quoi le tennis féminin se porte très bien. Mais chez les mecs faut vrai­ment qu’ils se réveillent. 21, 22, 23 ans, ça arrive vite. Je prends l’exemple de Djokovic. J’ai joué avec lui il y a deux ans. Il avait faim, ce genre de mecs comme le petit Youznhy ou Novak ont faim, ils veulent gagner. Je n’ai pas l’im­pres­sion que ces gars se font un pont de Federer. Quand j’étais 140e mondial et que je jouais Lendl, je n’avais qu’une envie c’était de le trouer. C’est ça qui te fais avancer, et la raison pour laquelle j’étais apprécié. Je pouvais battre n’im­porte qui. 

Trouves‐tu que la formation prépare suffisament bien les joueurs mentalement ? 

On est trop gentil. Normalement tu dois jouer ta vie sur un court. Pourquoi on aimait jouer ? Pour s’ex­primer, parce qu’on adore le tennis, c’est un sport extra­or­di­naire, parce que c’était notre passion et qu’on gagnait notre vie avec. Qu’est‐ce que tu veux de plus ? J’espère seule­ment qu’ils sont heureux. 

Tu trouves qu’actuellement les joueurs ont du mal à s’éclater ? 

Cette géné­ra­tion a très peur de se livrer, de dire un mot de travers, de savoir ce que pense l’autre. Ils se prennent tous trop la tête. Je pense qu’il faut s’ou­vrir tout en restant humble. Un joueur de tennis doit avoir une partie de folie en lui. Il faut arrêter d’avoir un sophro­logque ou un mec pour sortir son chien. S’il n’y a pas de peur, tu ne peux pas aller au‐delà. Ils calculent trop, ils sont moins joueurs, ils n’aiment pas se remettre en ques­tion. Après tout, peut‐être qu’ils aiment moins le combat. 

On est aujourd’hui à Monte‐Carlo, l’occasion de parler de ta victoire sur Borg en 1983 pour son dernier match ? 

C’est un moment fabu­leux. Le premier match que joue Borg c’est face à José Luis Clerc devant 250 photo­graphes, et il lui met 6–1, 6–3. Le lende­main, quand tu sais que tu vas jouer Borg alors que toi tu viens de gagner en trois sets, tu sais que tu vas devoir faire le match de ta vie. Tu joues ton mythe, tu joues le mec et si tu le bats, ça change ta vie. C’est un peu ce qu’à vécu Richard il y a deux ans face à Federer. Moi ce match m’a énor­mé­ment servi, appris. Il m’a permis de battre Yannick à Roland ou de sortir de certains matchs difficiles.

Instagram
Twitter