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« Il y a deux sortes de coachs : ceux qui ont des résultats et ceux qui n’en ont pas »

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Patrick revient pour nous sur les qua­li­tés qu’il estime qu’il faut pos­sé­der pour pou­voir deve­nir un cham­pion. Pour lui, plus l’en­fant est jeune, plus le pro­ces­sus a des chances de réus­sir même si bien sûr la réus­site n’est pas pro­gram­mable. Entretien véri­té avec un des « gou­rous » du circuit.

Pour être champion de tennis aujourd’hui, Patrick, faut‐il être programmé dès 4 ans ?

C’est un grand sujet. Dans le milieu ultra concur­ren­tiel qu’est le ten­nis de haut niveau aujourd’­hui, il faut être génial pour arri­ver en haut. On est en train de nous dire qu’il ne faut pas tra­vailler, qu’il faut com­men­cer tard. C’est déli­rant. Si on veut être génial dans un domaine, on est obli­gé d’y pas­ser des heures, de com­men­cer tôt et de se don­ner à 100%. Mais il y a tou­jours des excep­tions, un éga­ré dont on se demande com­ment il est arri­vé là. Maintenant, dans le top 10 et le top 20, il n’y a que des « tra­vailleurs ». Et ceux qui nous racontent l’in­verse mentent. Que les jeunes enfants jouent beau­coup au ten­nis, je ne trouve pas ça cho­quant. Au contraire, c’est une très bonne chose. On ne peut pas cri­ti­quer les parents qui décident de mettre leurs enfants au ten­nis tôt, parce que dans ce cas là, il y a contra­dic­tion. On ne peut pas écou­ter du Mozart tous les jours, et dire c’est beau la musique clas­sique – j’a­dore Mozart – et cri­ti­quer les parents qui mettent leurs enfants dans des pro­jets pro­fes­sion­nels très tôt. Puisque le père de Mozart, lui, il l’a fait.

Où situes‐tu le talent dans tout ça ?

Puisque le ten­nis, c’est de la répé­ti­tion, du tra­vail. Pour Nadal, on parle de men­tal, McEnroe c’é­tait plu­tôt waouh quel talent ! Pas quel tra­vail, mais quel talent !
Pour Federer on dit aus­si : quel talent ! Et c’est là où le ten­nis est un sport excep­tion­nel parce que c’est un des sport les plus vastes qui soit. Il réclame un nombre d’ap­ti­tudes excep­tion­nelles. Et je peux pas croire qu’on ne soit pas doué dans au moins l’une de ces apti­tudes. Quelque part, cha­cun a sa chance, même un gamin comme Nadal, qui n’a pas, selon l’a­vis géné­ral, un talent déme­su­ré. Et pire, Venus Williams qui a une tech­nique abso­lu­ment dégueu­lasse. C’est scan­da­leux d’a­voir une tech­nique de ce niveau, et pour­tant elle est deve­nu numé­ro 1 mon­dial. Cela veut dire que l’es­sen­tiel n’est pas où on le dit, l’es­sen­tiel se passe dans la tête. Quand les gens sont pro­gram­més tôt et qu’ils vont dans la bonne direc­tion dès le départ, ils ont for­cé­ment un talent quelque part, et c’est ce talent qu’il faut fructifier.

Appuyer sur les points forts si on a des qualités mentales…

Tout se travaille.

Ouais, mais on dit souvent que beaucoup de joueurs français avaient beaucoup de talent, mais très peu de mental.

On ne dit pas ça des soeurs Williams. Le père les a pro­gram­mées l’une comme l’autre, et le plus grand coach de l’his­toire c’est Richard Williams, puis­qu’il a pris deux gamines dès la nais­sance pour en faire deux numé­ros 1 mondial.

Il a des secrets que les autres n’ont pas ? Tu l’as déjà rencontré ?

C’est pré­vu. Le jour­nal l’Equipe m’a deman­dé de l’interviewer.

Mais est‐ce que tu penses qu’il y a des techniques spéciales, comme le père d’Agassi…

Bien sûr.

Et les profs. Est ce que tu en admires, est‐ce que certains peuvent créer de nouveaux champions ?

Le ten­nis est un sport de haut niveau. Il y en a qui disent et d’autres qui font. Pour moi, ce sont les résul­tats qui comptent. Et il y a deux sortes de coach, ceux qui ont des résul­tats et ceux qui n’en ont pas. Il y en a aus­si qui ont des résul­tats moyens. Les gens que je res­pecte, ce sont les gens qui réus­sissent, ceux qui font réus­sir les autres. C’est pareil qu’au foot. Il y a des coachs qui prennent des équipes et ça marche. D’autres, on leur file des super équipes et ça ne marche pas.

Quel est le rôle des parents dans tout cela ? 

J’ai une théo­rie que je vais déve­lop­per dans mon livre et qui sous tend tout ce que je fait. Et ça explique beau­coup de choses dans le sport de haut niveau. Certains pen­se­ront que mon ana­lyse est cho­quante mais c’est comme ça que je vois les choses. Pou moi, il y a trois per­sonnes : 1) le joueur, 2) le pres­crip­teur, géné­ra­le­ment un parent, celui qui pousse le joueur, qui veut qu’il devienne un cham­pion. C’est vital, sans cette per­sonne il n’y a pas de per­for­mance. Dans le sens où le ten­nis est un sport où on se remet en ques­tion tous les jours car on joue des match quo­ti­dien­ne­ment. Et tout dépend de ça, car quand on perd, on perd la confiance, on perd l’es­time des autres. On a tout à perdre dans chaque match. Les joueurs dans les ves­tiaires des tour­nois du Grand Chelem, ils chient dans leurs frocs avant de ren­trer sur le court, tous autant qu’ils sont. Ils vont 25 fois aux toi­lettes, ils ont le bras qui tremble, ils disent « Putain j’ai pas de coup droit » avant de ren­trer sur le court. Ils sont tous dans cet état‐là. Ils ont réus­si à vivre avec parce que quel­qu’un ne leur a jamais lais­sé se trou­ver des excuses. Sinon, tout le monde se trouve des excuses, tout le monde fuit. C’est humain.

Donc il y a le joueur, le prescripteur…

Et le spé­cia­liste. En géné­ral, le coach. Le joueur a besoin de conseils tech­niques, d’une vision de quel­qu’un qui est exté­rieur. Et c’est la coha­bi­ta­tion, la qua­li­té, et la com­pré­hen­sion de ces trois per­sonnes qui vont faire la réus­site du joueur. C’est simple mais pas facile à mettre en oeuvre, et c’est ce que je fais tous les jours. Mais des fois ça peut être d’autres pres­crip­teurs que les parents, des amis ou des conjoints. On a par exemple le cas de Gicquel. Sa femme ne lui a pas lais­sé le choix, elle lui a dit clai­re­ment « Maintenant, tu fais plus le cake. Tu vas jouer puis tu gagnes », et il a réussi.

Est‐ce que la motivation du coach, c’est également une question de mentalité ? 

C’est ce que je disais sur l’é­du­ca­tion des enfants. Il y en a qui veulent tout bouf­fer et d’autres qui veulent être pei­nards. Eh bien c’est pareil pour les coachs. Quelqu’un qui a été for­mé comme les soeurs Williams, Sharapova ou Hingis, il est dans le trip : « Tu dois être le meilleur et tant que tu ne l’es pas, tu ne peux pas me regar­der dans les yeux. » C’est dur mais moi j’ai eu la même édu­ca­tion. Et tant que je n’ai pas réus­si mes objec­tifs, j’ai tou­jours faim, et je pense que je vais avoir faim pen­dant encore un moment. Mais si on est dans un envi­ron­ne­ment plus relâ­ché, les coachs moyen­ne­ment moti­vés, dès que le joueur gagne 3, 4 matches, ils sont contents. C’est insuffisant.

Qu’est ce que tu te dis de Gaël Monfils ? Est‐ce qu’il a le potentiel ? 

Le poten­tiel, oui, c’est une évidence.

Est‐ce que c’est déjà un gâchis ?

Non, on ne peut pas l’en­ter­rer, il a juste 20 ans.

Mais c’est un joueur que tu voudrais avoir ?

On est en dis­cus­sion pour le moment. Donc je ne sais pas ce qu’il advien­dra. C’est un joueur qui est inté­res­sant puis­qu’il a un poten­tiel excep­tion­nel, et il faut tout mettre en oeuvre pour qu’il arrive à rem­por­ter des Grands Chelems. Encore faut‐il qu’il en ait l’en­vie. L’envie de faire quo­ti­dien­ne­ment tout ce qu’il faut faire pour y arri­ver. C’est aujourd’­hui la ques­tion que tout le monde se pose : est‐ce que aujourd’­hui, il est vrai­ment déter­mi­né ? Quel est son objec­tif ? Est‐ce que c’est sim­ple­ment d’être une star, ou de gagner un tour­noi du Grand Chelem et être un grand champion ?

Où est ce que tu situe la différence ? Quand est ce que tu te dis que ce joueur est prêt ? 

Pour moi ce n’est pas inné. On ne naît pas cham­pion. On a une éducation.

Il faut une éducation mentale pour se dire qu’on est capable de…

Sport ou pas sport, c’est pareil. Tu es ce que tu es par ce que tu as eu l’é­du­ca­tion que tu as eue. Point. Tu aurais eu une édu­ca­tion dif­fé­rente, tu serais dif­fé­rent aujourd’­hui. Si aujourd’­hui t’as envie de foutre le bor­del dans le ten­nis, c’est parce que t’as une ambi­tion qui t’a été incul­quée par tes parents. Moi c’est pareil et c’est pareil pour les joueurs, donc les parents sont abso­lu­ment indis­pen­sables car ce sont d’a­bord les parents qui vont don­ner aux enfants cet appé­tit de vic­toires et de réus­site. Et ensuite ce sont les édu­ca­teurs, qui trans­mettent les valeurs, qui montrent l’exemple, au quo­ti­dien. Je cri­tique les coaches qui fument, car je trouve ça hyper cho­quant de fumer quand on est coach de haut niveau. Moi je fumais avant d’être coach, je fumais deux paquets par jour. Le jour où je suis deve­nu coach, j’ai posé mes paquets puis c’é­tait fini. Je trouve aus­si cho­quant de sor­tir en boite et de se taper des filles alors qu’on éduque des gamins qui ont 20 ans. C’est pas comme ça qu’on peut les cadrer.

On est donc dans la continuité de l’éducation qu’on veut avoir. Je suis droit dans mes bottes, donc, mon joueur doit être droit dans ses bottes.

Il faut que le coach ai autant envie que le joueur, et même presque plus, et qu’il donne de l’éner­gie, de la confiance, les valeurs du haut niveau. Et plus c’est fait jeune, mieux c’est. Et c’est ce que j ai dit aux parents de Marcos, lors­qu’il a été cham­pion du monde junior : « Vous savez de quoi je suis le plus fier, ce n’est pas qu’il ai gagné le cham­pion­nat du monde mais de la per­sonne qu’il est deve­nu. ». On y a tous joué un rôle. Il n’est pas encore numé­ro 1 mon­dial mais il a des valeurs qui peuvent l’y conduire. Et ce n’est pas le cas de tout le monde.

Pour arriver à avoir un joueur de haut niveau, c’est aussi des investissements, de l’argent. Est‐ce que dans l’optique où tu serais un business angel, et le joueur, une entreprise, tu t’es amusé à calculer le coût d’un Marcos. 

Oui, bien sur. Pour reve­nir au coa­ching, je pense que 80% des coachs sont mau­vais parce qu’ils n’ont pas de résul­tats. Ce n’est pas moi qui le dit, ce sont les résul­tats. T’es payé pour faire des résul­tats. T’en fais ou tu n’en fais pas. C’est comme dans une entre­prise, t’es direc­teur com­mer­cial, tu fais des bourdes, tu te fais virer, c’est nor­mal. Et après tu ne trouves plus de bou­lot. Sauf que dans le ten­nis, il y a des gens à qui ça ne gène pas que les coachs se plantent à chaque fois. C’est incroyable. Moi ça me gêne.

En même temps, tout le monde ne peut pas avoir de résultats. Il faut bien qu’il y aie un numéro 1, un numéro 2…

Mais ça fait par­tie du métier que de choi­sir des joueurs qui peuvent mon­ter, et d’ar­ri­ver à trou­ver les solu­tions. C’est comme dans tous les métiers : y a des bons et des pas bons. Et les coachs expé­ri­men­tés et bons, ils sont hors de prix. Donc je peux pas les prendre pour l’académie.

Roddick avec Connors, tu le vois comment ? 

Ca a l’air de mar­cher, donc c’est bien.

On est toujours sur l’idée de résultat !

Oui, bien sûr et puis pour le moment c’est plu­tôt une réus­site, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais pour les coachs, je ne peux pas prendre des mecs comme ça pour l’a­ca­dé­mie. Je dois prendre des mecs de 35 ans, qui font ça depuis 15 ans et qui n’ont pas de résul­tats. Soit je prends des jeunes et je les forme pour qu’ils deviennent bons. parce qu’ils ont un cer­tains nombre de qua­li­tés et que moi je leur donne des chances pour réus­sir. Je trouve comme ça un moyen de for­mer les coachs du futur.

Et tu choisis des Français ou des joueurs du monde entier ?

Je pré­fère les Français parce que le lan­gage est quand même une bar­rière, et même si je maî­trise l’an­glais, c’est pas pareil. Mais il y a aus­si des étran­gers, par la force des choses. Déjà parce que les gens pensent qu’il faut avoir une grosse expé­rience pour pos­tu­ler ici, alors que c’est l’in­verse. Mais quand l’ex­pé­rience n’est pas posi­tive, là c’est un drame. C’est le pro­blème des coachs qui pensent qu’ils sont bons parce que ça fait 15 ans qu’ils le font. Le pire, c’est ça, c’est qu’ils pensent qu’ils sont bons. Ils ne se remettent pas en ques­tion. C’est par­fait pour se plan­ter. Et si je peux dire ça, c’est parce que ça fait jus­te­ment 15 ans que je me plante. Sinon je ne sau­rais rien.

Aujourd’hui comment ton école est perçue par les autres grandes écoles ? Bolletieri par exemple. 

Bolletieri, ce n’est pas un nom, c’est sim­ple­ment la meilleure aca­dé­mie qu’il n’y a jamais eu dans l’his­toire du ten­nis. Donc il faut lui rendre ce qui lui appartient.

C’est‐à‐dire beaucoup de champions ! 

J’y suis allé, je suis très ouvert comme per­sonne, j’ai dis­cu­té avec le père d’Agassi pen­dant 45 minutes pour savoir ce qu’il avait fait avec son fils. Y a des choses inté­res­santes à prendre de tout le monde. Et si on veut faire des bons choix pour les joueurs, il faut se dire : « Quelque part, je suis pas génial, j’ai tou­jours des trucs à apprendre ». Donc Bolletieri, bra­vo ! Chris Evert, elle est toute neuve, donc elle a rien fait, on ver­ra plus tard. Mais i il y a une grande aca­dé­mie c’est bien Bolletieri.

Et le reste ?

Le reste pour le moment, non, ce sont des trucs récents, qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Et même Bolletieri, ce n’est plus vrai­ment un club pour for­mer des cham­pions, c’est un énorme business.

Ton but à toi, est‐ce que c’est le bonheur du résultat ? Une finale pour Marcos à l’Open d’Australie, c’est déjà beaucoup, ou ça doit être un Grand Chelem et numéro 1 mondial ?

Voilà (sou­rire). Grand Chelem ET numé­ro 1 mon­dial. Chaque joueur est un objec­tif en soi. Ma poli­tique depuis le pre­mier jour – et c’est pour ça que per­sonne n’y a cru au départ – c’est que si on choi­si peut de joueurs qui ont du poten­tiel, non seule­ment en ten­nis, mais aus­si en men­tal, qu’on tra­vaille bien ensemble, on devrait avoir un taux de réus­site excep­tion­nel. C’est une approche contraire à tout ce que l’on m’a dit dans le milieu du ten­nis, en l’oc­cu­rence que ce sport est tel­le­ment aléa­toire qu’il faut faire du volume, les mettre dans un enton­noir pour fina­le­ment avoir 2, 3 cham­pions. C’est le sys­tème Bolletieri, fédé­ra­tion, etc. C’est ça le sys­tème aujourd’hui.

Donc grosse sélection au départ sur des critères que t’as défini. Apres, on appuie sur les qualités de chacun, et on fait monter une petite sélection de départ vers le haut. 

Tout le monde s’est mar­ré quand j’ai vou­lu faire ça y a plus de 10 ans. Seulement voi­là, ça a mar­ché et main­te­nant, ils sont bien emmer­dés. Encore une fois ça n’a pas mar­ché qu’a­vec Marcos, même si c’est la plus grande réus­site. Chaque joueur est très impor­tant pour moi, et ce pour plu­sieurs rai­sons : d’a­bord pour des rai­sons humaines, les parents m’ont fait 100% confiance et l’a­ve­nir de leurs enfant dépend de moi. C’est une grosse res­pon­sa­bi­li­té et je la prends très au sérieux. Réussir pour eux, et inté­grer le top 30 parce que sinon, ils ne gagnent pas leur vie. Et après c’est fini pour eux, car la car­rière s’ar­rête à 30 ans, il faut mettre de l’argent de coté. Pour moi, être dans le top 30, c’est une réus­site pour eux. Mais ça ne veut pas dire que ça me satis­fait. C’est pas ça que je veux, ce n’est pas mon objec­tif au fond de moi. Donc j’ai­me­rais qu’au moins 50% de mes joueurs fassent par­tie de ce top 30, ce qui paraît com­plè­te­ment déli­rant mais je pense que c’est fai­sable. Et ensuite, gagner des tour­nois du Grand Chelem, et avoir des numé­ros 1 mon­diaux. C’est mon objec­tif. Tant que je n’au­rai pas atteint cet objec­tif, je ne serais pas content.

Est‐ce que comme une entreprise, tu fixes des objectifs sur chaque joueur ? 

Bien sur. J’ai des objec­tifs dans 2 mois, dans 6 mois, dans deux ans, dans 5 ans ! Et il faut les atteindre !

Et après, quelle est ta pres­sion à toi, qu’est ce qui te fait courir ?
Honnêtement, je n’ai de pres­sion de per­sonne. Je me la mets tout seul. Je ne dors pas la nuit, ma femme me prend pour un dingue, je dors 4 heures par nuit mais c’est ma vie, ce n’est pas un problème.

D’ou vient cette énergie qui fait que le matin, tu te lèves, alors que t’as un père qui te donne les moyens ?

J’ai fait beau­coup de ten­nis, dès l’age de 6 ans, puisque mes parents m’a­me­naient aux clubs le week‐end quand ils allaient jouer. Puis je jouais avec mes copains aus­si. Pour moi le ten­nis, ça fait par­tie de moi, et ça jus­qu’à ma mort. J’ai ça dans la peau. J’ai beau­coup joué par la suite. Je jouais 20 – 25 heures pas semaines. Et rapi­de­ment, quand on fait de la com­pé­ti­tion, on a de l’ambition.

Personnelle ? En tant que joueur ?

Oui, puis c’est mon édu­ca­tion. Mon père est un immi­gré grec, il est arri­vé à 13 ans, il ne par­lait pas un mot de fran­çais, il a eu son BAC à 16, a fait poly­tech­nique du pre­mier coup. Sa boite est cotée en bourse. Bref c’est l’é­du­ca­tion que j’ai eue. Soit t’es numé­ro 1 dans ce que tu fais, soit t’es une « merde ». Donc j’ai eu de grosses ambi­tions dans le milieu du ten­nis et je n’ai pas pen­sé une seule seconde à autre chose. Puis ça s’est arrê­té du jour au lendemain.

Pourquoi ?

Parce que mon père vou­lait que je fasse des études, de grandes études, comme lui. Puis il pen­sait que je n’é­tais pas excep­tion­nel dans le ten­nis, et que quand on n’est pas excep­tion­nel, on a aucune chance selon lui.

Et toi tu prends ta revanche face à tout ça ?

Je n’ai ces­sé d’y pen­ser depuis que j’ai arrê­té, et même avant je croyais que j’al­lais être numé­ro 1 mon­dial. Maintenant on ne le sau­ra jamais. Quand j’ai arrê­té, j’ai posé ma raquette pen­dant 7 ans. Et pen­dant 7 ans, je n’y ai plus tou­ché. Jouer pour le plai­sir, c’é­tait pire que tout. Et lorsque je suis reve­nu dans le ten­nis, c’é­tait pour faire des cham­pions, ce que moi je n’a­vais pas pu faire, don­ner à d’autres la chance que moi je n’a­vais pu avoir. Mon père a eu l’in­tel­li­gence de me finan­cer, et je lui en suis très reconnaissant.

Aujourd’hui, est‐ce qu’on peut estimer le prix d’un joueur ? Par exemple, un an de Baghdatis chez toi ? C’est confidentiel ?

Ca n’a rien de confi­den­tiel. Le prix est simple, ça coûte 20 000 euros de struc­ture par an, par joueur, plus le salaire du coach, divi­sé par le nombre de joueurs s’il en entraîne plu­sieurs, les frais de dépla­ce­ment du joueur, et les frais de dépla­ce­ment du coach. C’est un bud­get approxi­ma­tif entre 80 000 et 120 000 euros par an et par joueur. C’est la règle, c’est ce que leur coûte un joueur à la Fédé, et je ne com­prends pas pour­quoi ceux qui s’en­traîne ailleurs ont droit à 0 ou à 8 000 euros, comme a eu droit Irina Paglovic qui est chez moi. C’est très gen­til. Mais Mathilde Muhendsen est entraî­née là‐bas et ça leur coûte 60, 70 000 euros par an. Donc pour­quoi, il y a deux poids, deux mesures ? Je trouve ça déran­geant car leurs beaux dis­cours, annon­çant que de voir des joueurs gagner, avec « Fra » sur la manche ça leur fait plai­sir. C’est bien mais ce n’est pas vrai car les actes ne sont pas en accord avec leurs paroles. Nous sommes dans une période où il y a beau­coup de chan­ge­ment dans le ten­nis fran­çais, alors évo­luons. Mais ça peut être un bien pour un mal. Je dis ça dans le sens où il faut une concur­rence saine, où les joueurs choi­sissent les struc­tures pour de bonnes rai­sons. Là ça va. Par contre si c’est une concur­rence mal­saine, à savoir une concur­rence qui est diri­gée par l’argent, ce qui est le cas aujourd’­hui de Gasquet et Monfils, rache­tés par Lagardère, non pas parce que c’é­tait mieux, mais parce qu’on leurs fai­saient de gros chèques, là ça ne va pas. A la Fédé c’est pareil. Parce qu’au­jourd’­hui, quel­qu’un qui s’en­traîne chez moi, tout lui est finan­cé mais c’est une dette pour nous, c’est à dire qu’il doit rem­bour­ser. Alors qu’à la fédé, c’est gra­tos, c’est quand même pas pareil. Donc aujourd’­hui le choix des joueurs se fait prin­ci­pa­le­ment par ça, et c’est aus­si une faute de la part des joueurs. Et beau­coup de joueurs font des choix pour des rai­sons finan­cières et non pas spor­tives. Et je ne suis pas sur que ça soit la vraie concur­rence saine dont on parle, qui est sal­va­trice pour le ten­nis français.

On est allé chez Largardère, et toi, tu as une façon de créer un champion sur des recettes simples, humaines. Je ne veux pas dire classiques. Mais qui ont des résultats. Alors que chez Lagardère, et ça nous a surpris, on a par exemple un biomécanicien, les cours sont filmés par des caméras, où les gestes sont analysés, par des scientifiques… Que penses‐tu de tout ça ?

Chacun essaie de mettre en avant ses qua­li­tés. Quand on n’en a pas, en l’oc­cur­rence, il faut en trou­ver. Et avec de l’argent c’est facile. En par­ti­cu­lier tout mettre sur la technologie.

Parce qu’ils disent que c’est un sport géométrique..

Archi faux. Tout d’a­bord c’est un jeu extra­or­di­nai­re­ment com­plexe, où la géo­mé­trie du cours fait par­tie des ingré­dients et quand on sait à quel point la pres­sion agit sur la qua­li­té de dépla­ce­ment d’un joueur, ça, ça ne se mesure pas. Je ne dis pas que la tech­no­lo­gie n’est pas inté­res­sante. Moi je fais appel à des gens comme Miller depuis dix ans, avec un mec qui bosse dans le bureau voi­sin de Miller. Sauf que je ne fais pas des confé­rences de presse pour le dire. Donc j’ai un mec qui est cher­cheur en phy­sio­lo­gie, à l’Insep, qui bosse avec 10 fédé­ra­tions. Pourquoi je l’ai ? Parce que je veux que les joueurs soient bien sui­vis sur le plan ali­men­taire, sur le plan du sui­vi bio­lo­gique, pour ne pas avoir de carences. C’est impor­tant car ce sont des joueurs de haut niveau. Ca c’est impor­tant. Après, l’u­ti­li­ser comme ils le font chez Lagardère, ça ne sert à rien. L’état d’es­prit, dans le ten­nis, est bien plus impor­tant que la tech­nique. Je reprends encore mes exemples. Sharapova, numé­ro 1 mon­diale, avec une tech­nique très moyenne, et des notions tac­tiques rela­ti­ve­ment simples. Nadal, numé­ro 2 mon­dial, pareil. Avant, on avait Venus Williams. Ce sont des joueurs qui prennent des res­pon­sa­bi­li­tés, qui s’en­gagent, qui ont des valeurs, qui sont celles du haut niveau. Ensuite que la tech­no­lo­gie soit un plus, pour­quoi pas. Mais mettre ça au coeur de l’en­sei­gne­ment, c’est faux. En ahlé­tisme, bien sur, car ce n’est que de la per­for­mance physique.

Quand on te dit qu’on a amélioré le service de Mauresmo grâce à des analyses biomécaniques, tu y crois ?

Bien sûr mais c’est pas ça l’es­sen­tiel. Qu’il faille amé­lio­rer le ser­vice de Mauresmo, d’ac­cord. Moi je pen­sais qu’elle ne fai­sait que le phy­sique là‐bas. Mais un coach qui se res­pecte est capable de modi­fier un geste tech­nique. Pas besoin d’a­voir des camé­ras dans tous les sens.

Mauresmo qui a son kiné, sa petite équipe, ça tu respectes ? 

Bien sûr ! Mais tous les très bons font de même.

Nous on essaye de défi­nir ce qu’est un cham­pion. Et toi ce que tu enseignes, tes valeurs sont par exemple, c’est l’i­dée de la confiance. La valeur d’un joueur qui dans un match regarde dans les yeux son coach, qui lui redonne confiance, ça vaut mieux que toutes les études bio­mé­ca­niques de Miller ?
Brad Gilbert, l’un des plus grands coachs actuels et Bob Brett qui était numé­ro 1, en avait rien à taper ces trucs là. Ce sont des modes, et ça passera.

La sophrologie ?

Un coach qui a des outils sup­plé­men­taires, qui sait les pré­pa­rer, c’est mieux. Mais c’est le coach qui doit faire, ça pas­se­ra de mode.

Et l’idée d’une académie avec plusieurs langues, plusieurs pays, c’est une richesse ? 

Bien sur, c’est canon pour les gamins, c’est excep­tion­nel. L’autre jour, je me met­tais à table, il y avait 20 gamins et presque autant de natio­na­li­tés dif­fé­rentes. Et ils sont venus du quatre coin du monde pour vivre ensemble, et vivre des moments exceptionnels.

Le gamin de 4 ans. On peut t’accuser ? Où tu es encore précurseur ? 

Je veux bien qu’on m’at­taque, mais que me reproche t‑on ?
On peut te repro­cher de l’ins­tru­men­ta­li­ser, t’ac­cu­ser d’être un négrier. D’abord, avant d’at­ta­quer les gens, il faut se ren­sei­gner. Il va à l’é­cole mater­nelle tous les jours. Comme tous les enfants de son age. Il joue entre une et deux heures par jour. Les parents savent qu’il est excep­tion­nel, à un moment, on se demande s’il faut gâcher ce talent. Il n’y a pas de parents dans le monde qui lorsque que leurs enfants sont clai­re­ment doués pour un domaine, refu­se­raient de lui don­ner les pos­si­bi­li­tés de déve­lop­per ses talents, et de réus­sir. Tous les parents veulent que leurs enfants réussissent.

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