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Onesta : « La victoire génère un état qui n’est pas propice au travail »

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La victoire des Bleus ce dimanche face au Qatar en finale du cham­pionnat du Monde méri­tait que l’on mette à nouveau à la une l’en­tre­tien que nous avait accordé l’en­trai­neur des Bleus dans notre numéro 12 en Avril 2009. Cet entre­tien avait été réalisé à l’époque par Benjamin Rassat...

C’est le seul coach fran­çais d’un sport collectif auteur d’un doublé unique Champion du monde‐Champion olym­pique, mais pour l’éducateur Claude Onesta, rien ne vaut le mail de remer­cie­ment d’un direc­teur d’hôtel de Pau louant la gentillesse de ses joueurs lors de leur récent séjour. Rencontre avec un homme excep­tionnel de simpli­cité au Concorde Montparnasse dans le carré où l’encadrement de l’équipe de France de hand­ball prépare ses matches. Deux heures à parler du sport, du vrai, des valeurs qu’il doit véhi­culer. Et pour finir une anec­dote médaille d’or sur Rafael Nadal. 

Claude, est‐ce que nous pouvons tous être coach ?

Non, je ne crois pas. Le monde est constitué de diffé­rents types d’individus. Je crois qu’il y a des gens qui ne reven­diquent que de suivre la ligne tracée par d’autres, et il y en a qui ont plutôt tendance à les tracer eux‐mêmes. Etre coach c’est être un leader dans son fonc­tion­ne­ment, quelqu’un dans l’anticipation, capable de trouver des solu­tions là où d’autres vont juste tenter d’appliquer de solu­tions déjà connues. 

Avez‐vous senti très tôt que vous étiez un coach né ?

Oui, je crois. Tout de suite j’ai imaginé que l’entraînement était quelque chose qui m’irait bien. Même jeune joueur, je me suis tout de suite préoc­cupé des aspects tactiques, du mana­ge­ment des hommes. Après j’ai fait des études d’éducateur sportif donc j’étais déjà dans la métho­do­logie et l’apprentissage. Je me suis toujours senti construit pour ça, encore plus parce que je faisais un sport collectif, qu’il faut gérer un groupe, à la diffé­rence d’un sport indi­vi­duel comme le tennis. 

Mais quand vous regardez du tennis, est‐ce que vous décryptez aussi les situa­tions ?

Oui, mais l’affaire du coach change en terme de critères. Il n’y a plus la dimen­sion de gestion d’un collectif. Si je m’occupe de Nadal, je ne vais me préoc­cuper que de Nadal, de son envi­ron­ne­ment, de sa tech­nique de jeu, de son approche mentale, et avec tous ces éléments, on va driver pour qu’il soit toujours dans les meilleures condi­tions. Quand on est coach d’une équipe de hand‐ball, s’y ajoutent toutes les inter­re­la­tions humaines d’ego, de pres­sion, de pouvoir. Vous avez quinze gars diffé­rents, il faut être très éveillé et vigi­lant pour que ça ne vous échappe pas et comprendre que ces quinze gars vont avoir une perfor­mance indi­vi­duelle qui va rentrer en compte dans la perfor­mance du groupe. 

Est‐ce que le métier de coach a changé depuis vos débuts ?

Oui, il a vrai­ment changé. Ca fait plus de 20 ans que je suis un profes­sionnel de l’activité. Au début j’étais un véri­table entraî­neur, parce que j’entraînais deux fois par jour avec une équipe de club. J’étais l’homme à tout faire, à la fois prépa­ra­teur physique, prépa­ra­teur mental, diri­geant, respon­sable des maillots, des dépla­ce­ments. Aujourd’hui ma mission a évolué, je suis plutôt un manager en inter­ven­tions variées et j’essaye de trouver une cohé­rence à l’addition de ces interventions. 

N’est-ce pas fina­le­ment la défi­ni­tion du coaching en entre­prise, c’est‐à‐dire que main­te­nant vous faites des « inter­ven­tions » ?

Oui, mais à la limite, j’en fais de moins en moins sur le terrain et j’en fais de plus en plus en entre­prises (Rires). Parce qu’effectivement les gens pensent qu’il y a un secret à la réus­site, et ils veulent se l’approprier (Sourires) Plus sérieu­se­ment, sur le terrain je suis de moins inter­ve­nant et de plus en plus analyste. Quand je dis analyste, ce n’est pas pour analyser les dégâts, mais juste­ment pour les éviter, en anti­ci­pant à l’avance les grains de sable qui pour­raient bloquer la machine. 

Votre travail serait donc de déminer des situa­tions qui peuvent pourrir.

Oui, je crois que quand on est au plus haut niveau, on a prati­que­ment tous le même niveau donc tous les para­mètres ration­nels se neutra­lisent entre les meilleurs. Je crois alors que tout va se jouer sur des petits détails et le fait d’être moins attaché à régler les problèmes quoti­diens permet d’anticiper ces problèmes et de les résoudre. 

Avant le match contre la Croatie, on voit dans le docu­men­taire consacré à l’équipe de France que vous avez intégré dans votre scénario de match l’idée de ne pas mener d’un trop grand écart à la mi‐temps de peur que le public se déchaîne et se retourne contre vous…

Oui, alors il faut rela­ti­viser. Quand on fait des simu­la­tions et qu’elles se réalisent, on peut se trouver génial. Moi je sais que j’en ai fait telle­ment d’autres qui ne sont jamais réali­sées que ça permet de rela­ti­viser (Sourires) C’est telle­ment grati­fiant de se prendre pour un sorcier surtout quand on fait ce métier et qu’on est jeune. (Sourires) L’analyse qu’on a faite était juste tirée de notre expé­rience. On avait déjà vécu des situa­tions analogues de public fana­tisé, on avait déjà vu l’influence que ça pouvait avoir sur l’arbitrage, et on savait perti­nem­ment que si on prenait immé­dia­te­ment l’avantage sur cette équipe croate, on aurait à assurer la charge du match sur la durée. Or cette équipe croate qui est aussi forte que nous, à un moment elle trou­ve­rait forcé­ment la solu­tion et nous mettrait en diffi­cultés. Et dans ces moments‐là, avec un public qui a cru que le rêve était brisé, qui reprend goût à la vie et qui devient fou, vous avez une équipe qui se trans­cende, des arbitres sous pres­sion, et le scénario parfait de la tempête. A l’inverse si on ne mène pas dans ce match mais si on reste au contact, dans un pays où la fête natio­nale est programmée à la seconde qui suit le coup de sifflet final, et que progres­si­ve­ment on commence à les faire douter, on peut se dire que non seule­ment le public va se crisper mais que les joueurs vont le sentir, sentir qu’ils sont peut‐être en train de trahir tout un peuple, et on sait tous que le money‐time néces­site toute sa luci­dité. Si à ce moment‐là ils ont la charge sur les épaules, ils vont diffi­ci­le­ment atteindre l’efficacité. Donc l’idée c’est de les amener dans cette zone où l’élément favo­rable, le public, devienne un handicap et une pres­sion pour eux. Mais je n’ai rien inventé, c’est juste ce qui semblait le plus rationnel. Maintenant il faut être honnête, si on avait pu prendre cinq buts d’avance, je n’aurais pas demandé aux joueurs de tirer à côté pour ne pas mener (Rires). Par contre le fait d’avoir prévu ce scénario, d’avoir construit une équipe pas trop forte offen­si­ve­ment pour débuter, une équipe pour réguler, cela a permis aux joueurs de dédra­ma­tiser le scénario. C’est‐à‐dire que le fait de ne pas prendre l’ascendant lors des 45 premières minutes était quelque chose qui ne nous angois­saient pas. Même quand on est derrière de deux buts, on se dit toujours qu’on est dans notre projet et que c’est main­te­nant qu’on va prendre l’ascendant au moment même où l’adversaire fléchit. Maintenant si de toutes les nuits où j’ai pu imaginer des scéna­rios, le seul qui se soit réalisé c’est celui‐là, c’était plutôt bien­venu (Rires).

Edgard Grospiron nous a parlé d’un entraî­neur qui lui répé­tait « Dans chaque victoire il y a une défaite et dans chaque défaite il y a une victoire ». Quelle est votre défaite dans la victoire contre les Croates ?

Peut‐on l’identifier de manière immé­diate ? Ca me semble diffi­cile, mais je peux peut‐être l’identifier avec mon nouveau chal­lenge depuis 6 mois et ça rejoint ce que dit Edgar. Je pense effec­ti­ve­ment que la victoire est géné­ra­trice de défaites. C’est la logique même de l’observation : quelqu’un qui va gagner, c’est quelqu’un qui va être tout à coup envahi par l’émotion, le plaisir, la satis­fac­tion, qui va donc être dans un envi­ron­ne­ment positif, tout le monde venant le féli­citer. Ca veut dire que ça va générer une béati­tude et comme on est tous construit comme ça, c’est rare­ment dans ces moments‐là qu’on travaille le plus. La victoire génère un état qui n’est pas propice au travail, plutôt propice à la contem­pla­tion (Rires). Mais dans le même temps, puisqu’on a gagné, les autres ont perdu, donc notre victoire a généré de la souf­france et des cica­trices. Alors ces souf­frances vont éliminer les éléments les plus faibles, certains ne s’en relè­ve­ront pas, mais les plus costauds vont se relever avec la volonté d’effacer les cica­trices. Donc on va travailler plus, analyser l’échec et être capable de revenir plus fort, plus déter­miné. Bref d’un côté vous avez un groupe qui s’assoupit et de l’autre un groupe qui multi­plie les efforts. Même avec deux groupes de même niveau, le déca­lage s’est constitué. C’est pour ça que c’est diffi­cile de rester au sommet. Il y a une recherche de l’estime de soi par la perfor­mance. Mais une fois que vous l’avez atteinte, il faut cher­cher d’autres carburants. 

Mais comment le coach fait lui‐même pour sortir de la béati­tude ?

Justement, le coach doit être celui qui est en déca­lage avec les évène­ments. Le coach c’est le poil à gratter quand tout le monde a perdu le sens de la réalité, et à l’inverse il est le mec qui remonte son groupe quand tout le monde est noyé au fond de la piscine, alors même qu’il est peut‐être celui qui est le plus meurtri. Le coach doit être le contre­poids de l’évènement. Et c’est pas facile parce que ça veut dire que quand vous gagnez les Jeux Olympiques comme ça m’est arrivé – et ça ne m’arrivera peut‐être plus – vous êtes telle­ment coupé de l’émotionnel, telle­ment construit sur des éléments d’analyse, dans cette anti­ci­pa­tion du déra­page, qu’au coup de sifflet final, il n’y a rien ! (Silence) Il n’y a pas de joie, il n’y a pas de… (Sourire) Vous avez l’impression d’être encore dans l’analyse du moment suivant. « Qu’est-ce qu’il va se passer ? ». Vous voyez pour­tant que tout le monde est content autour de vous donc vous vous dites que ça doit être un bon moment, mais vous ne le ressentez pas à l’intérieur. Ca fait quand même deux mois et demi que vous pensez à ce moment, mais vous êtes telle­ment construit pour être un animal froid, pas dans l’affect, qu’il ne se passe rien. Bon, vous vous dites « Merde, d’ici un quart d’heure, quand il va y avoir la Marseillaise, je vais être envahi ». La Marseillaise arrive, rien ! (Rires) Merde !

Quel beau métier !

Ah non mais…

Non mais quand est‐ce que c’est monté ? Deux jours plus tard ? Avec vos proches ?

(Auto‐ironiquement affligé) Jamais. 

Jamais !

Alors bien sûr il y une espèce d’autosatisfaction, mais pas à l’échelle de ce que les gens ont vécu. Et quand de retour en France, je fais mes courses et je croise les gens, les larmes aux yeux, qui me disent « Merci pour ces émotions », parfois ça me fait souf­frir. Je suis évidem­ment heureux que les gens aient vécu tout ça au travers de nous, si j’avais été télé­spec­ta­teur je l’aurais vécu sûre­ment comme eux. Mais là c’est juste mon métier, c’est ma mission. 

Hier une de nos lectrices, dépres­sive, a expliqué qu’à un des moments les plus diffi­ciles de sa maladie, les victoires de Simon contre Nadal à Madrid et de Tsonga à Bercy, lui avait redonné de l’espoir et la preuve qu’il fallait toujours se battre. Vous nous parlez de ces gens en pleurs qui vous accostent pour vous remer­cier, est‐ce que vous percevez la fonc­tion de l’influence du sport sur la société ?
Oui, et c’est notre plus belle récom­pense, si tant qu’il y en ait une et si tant est qu’on fasse tout cela pour être récom­pensé. Vous savez, je suis un peu un marginal dans le sport profes­sionnel. Ce n’est pas ma tasse de thé. J’étais ensei­gnant, je suis très attaché au sport amateur, je suis très recon­nais­sant du petit diri­geant béné­vole qui prend son samedi, et je le dis sans déma­gogie : je trouve que ce sont les fonde­ments du sport. Bien sûr nous sommes la vitrine du hand­ball profes­sionnel, mais l’équipe de France est la propriété collec­tive du public. On se doit d’être exemplaire. 

Vous êtes un service public

Exactement ! C’est‐à‐dire que quand un joueur rentre en équipe de France, je lui dis « Tu es là pour la servir. Tu n’as aucun droit, tu n’as que des devoirs, tu es un des maillons de la chaîne. Il y a eu des jeunes avant toi, il y en aura après. Il y a eu des entraî­neurs, il y en aura d’autres. On n’est pas là pour se servir, on est là pour servir ». Ca c’est la règle. Alors quand tu fais bien le boulot, tu peux effec­ti­ve­ment en profiter, mais ce n’est pas pour cela que tu le fais. Moi je suis plus touché par ces gens qui tout à coup rêvent à travers ces valeurs‐là, plus que pas nos médailles et par nos titres. Ce qui me fait vrai­ment plaisir, c’est que cette équipe a touché le cœur du public et l’a touché bien au‐delà du monde du hand­ball. Et je crois qu’elle l’a touché parce que les images du sport qui passaient à la télé­vi­sion étaient des images dont le public avait un peu perdu le sens. Ca veut dire qu’on a à faire à des spor­tifs dont on peut toujours se dire qu’ils sont un peu ridi­cules, que ce sont des braves gens, mais je remarque un premier truc : ils perdent tout le temps. Là l’équipe de hand, non seule­ment elle gagne mais elle gagne en faisant preuve d’humilité, une capa­cité d’analyser sa perfor­mance et d’en prendre la mesure, avec des gens intel­li­gents qui se sont construits petit à petit sur l’idée de partage. Ce sont des gens dispo­nibles, pour leur entou­rage, pour les fans, pour les médias, ça veut dire qu’ils ne se mettent pas dans une bulle. Ce sont des gens soli­daires, c’est‐à‐dire que la notion de réus­site collec­tive, de mise en commun des efforts a véri­ta­ble­ment du sens, et ce sont des gens qui à la sortie donne cette impres­sion de frater­nité et de joie que doit générer le sport. Ces images ont valeur d’exemple. Quand on voit aujourd’hui ce qu’est devenu le sport de haut niveau et son trai­te­ment, où n’est ques­tion que d’affaires de tricherie, de dopage, de matches achetés, où les compor­te­ments et leur indé­cence, cette reven­di­ca­tion vesti­men­taire, ces tatouages, ces coupes de cheveux qui se chargent de carac­té­riser un joueur, plus que son niveau de perfor­mance, je pense que le grand public est en train de se couper de ce spec­tacle ridicule. 

Mais tant mieux !

Oui, et je pense que cette équipe incarne ce que peut être le sport de haut niveau tout en restant des êtres humains qu’on peut côtoyer, rencon­trer. Alors évidem­ment ce sont des valeurs qui me sont chères, mais je vais vous lâcher une anec­dote. On sort d’une semaine de compé­ti­tion inter­na­tio­nale, j’ai eu autant plaisir de gagner nos deux matches de la façon dont on les a joué, avec de nouveaux jeunes, que de rece­voir le mail que nous a envoyé le direc­teur de l’hôtel où nous logions à Pau, qui nous féli­ci­tait pour notre victoire, mais nous remer­ciait aussi pour le compor­te­ment, la poli­tesse des joueurs avec les employés du service. Eh bien, ça ça me touche. Autant que les grands titres. Ca veut dire qu’on est des gens normaux, sérieux mais qui ne se prennent pas au sérieux. 

Vous nous avez dit que vous faisiez des inter­ven­tions en entre­prise. Est‐ce que vous en faites plus ces derniers temps ?

Oui (sourire)

Parce que vous êtes premier et pas quatrième ?

Oui. Pour le monde de l’entreprise, c’est la première règle : la réus­site. Tout à coup les gens trouvent plus de sens à ce que l’on dit que si on perd. Maintenant quand je fais ces inter­ven­tions, je sens qu’il y a bien des points communs avec le sport : dans le casting, la gestion humaine, l’affectation des rôles, et tout ce qui relève du ressenti et du non verbal. Moi si je demande à un joueur « Est‐ce que tu vas bien ? », évidem­ment qu’il va bien. Si je ne suis pas capable d’analyser s’il va vrai­ment bien, il va essayer de tout me masquer. Il ne va pas aller dire à son coach : « Je suis en diffi­culté », parce qu’il a peur que le coach en prenne un autre. Donc il faut analyser tout ce qui ne se dit pas, et je pense qu’en entre­prise c’est pareil. Et je vois des dysfonc­tion­ne­ments dans le monde de l’entreprise qui me paraissent grotesques par moment. Je vois donc l’entreprise venir cher­cher des solu­tions dans le sport. Je remarque d’ailleurs qu’ils viennent cher­cher des solu­tions plutôt que de les construire. 

Le problème il est bien là, non ?

Oui, ils pensent qu’on a des solu­tions toute faites. (Silence) Moi tous les matins je me réveille et je me rends compte que la clef que j’ai trouvé hier pour résoudre tel problème, elle ne va pas être fonc­tion­nelle aujourd’hui. Parce qu’il faut bien comprendre qu’à chaque fois qu’on a utilisé une clef pour solu­tionner un problème, on a modifié les éléments du problème, donc ça veut dire que le lende­main, la même clef elle va rentrer dans la serrure, mais elle ne va pas l’ouvrir. Tous les jours, il faut trouver la clef, la construire, parfois même l’inventer, et je trouve qu’en entre­prise, on n’aime pas se placer dans ce type de situa­tion instable. Je dis toujours que l’entraîneur s’il veut être en charge de perfor­mance, il faut toujours qu’il soit sur un fil. Tous les jours, c’est l’équilibre instable qui vous permet de garder la vigi­lance. Dès que vous êtes bien stable, bien assis, vous allez perdre tout ce qui va permettre la luci­dité et vous allez commencer à merdouiller. Plus on est en danger, plus on doit être capable d’affronter les dangers et de les dépasser. Le monde de l’entreprise à souvent peur des dangers et tendance à vouloir se jeter sur les grandes règles qui vont s’appliquer à tout le monde. Ca ne marche pas comme ça. Alors évidem­ment moi je gère 30 personnes, c’est plus facile. Mais même dans une boite de 3000 personnes, j’imagine qu’il y aura 30 mana­gers dont on peut envi­sager la gestion humaine sur ce prin­cipe de vigi­lance permanente. 

Quelles sont les ques­tions qu’on vous pose dans la salle ? Est‐ce qu’on vous parle de la pres­sion ou de la peur ?

Bien sûr. La pres­sion, tout le monde en parle comme un frein, mais ça peut au contraire être un carbu­rant. Pourquoi tout le monde parle de « dépres­sion » ? Quand il n’y a pas de pres­sion, c’est à ce moment‐là que tout s’arrête, qu’on se demande qu’est-ce qu’on fait là, à quoi on sert, à quoi sert la vie. La pres­sion, c’est ce qui peut nous rendre meilleur. Concernant la peur, on a peur quand on a une analyse irra­tion­nelle d’une situa­tion. Pourquoi les femmes ont‐elles peur du noir ? Encore que certains hommes aussi, mais ils vont moins le dire. (Sourire)

Nadal a peur du noir.

Oui et ça veut dire quoi ? Ca veut dire qu’on ne sait pas et qu’on ne veut pas savoir. C’est l’émotion qui crée la peur. Mais si vous regardez en fait comment ça se découpe, il y a une partie ration­nelle qui ne devrait pas créer d’inquiétude mais autour une nébu­lo­sité de croyances. Moi je suis quelqu’un de rationnel, d’athée, je n’ai pas de croyances, c’est plus facile pour moi. 

Peut‐être en tant que coach, mais en tant que joueur ? Est‐ce que ce ne serait pas mieux de croire à quelque chose ? Vous avez bien des joueurs très croyants dans votre équipe et ça leur apporte une force, non ?

Oui, tout à fait et si la reli­gion a autant réussi « commer­cia­le­ment » (rires) c’est qu’elle doit sûre­ment faire ressentir un certain bien‐être, mais moi je pense que le bien‐être il faut mieux le construire tout seul. Maintenant il est vrai que quand vous cher­chez une solu­tion, que vous ne la trouvez pas, et que vous êtes seul, c’est terri­ble­ment déstructurant. 

A la notion de coach en entre­prise, Edgar Grospiron nous a donné une défi­ni­tion, quelqu’un qui accom­pagne le dialogue inté­rieur, est‐ce que ça vous parle ?

« Accompagner », ça me plait beau­coup. La préoc­cu­pa­tion du manager, c’est de tout mettre en œuvre pour que l’accompagné se sente compris. Il faut donc « vivre en lui » et c’est d’ailleurs souvent la diffi­culté du passage du rôle de joueur à celui de coach, et l’échec qui peut en résulter. Le joueur a un ego excep­tionnel, sinon il ne s’exprimerait pas au meilleur niveau, mais le joueur est concentré sur lui, sur son parcours, sa noto­riété, son envi­ron­ne­ment. Le rôle de coach est d’oublier son propre ego, vu qu’il y en a déjà 15, des egos, autour de lui, et que s’il veut prendre la place centrale du groupe, le groupe se char­gera vite de l’éliminer. Le coach doit donc se mettre à l’intérieur des joueurs, comprendre leur euphorie ou leur perte de confiance. 

Mais c’est un boulot de psycho­logue que vous faites !

Exactement. Alors je sais que ça va faire hurler le psycho­logue de métier qui a des diplômes, mais il y a telle­ment de gens qui passent des diplômes et qui n’ont pas la compé­tence pour les utiliser. Nous, on n’est pas à l’école, ou alors à l’école de la vie, de la réalité. Si vous échouez trois fois de suite en sport, vous dispa­raissez ! Les gens que vous entraînez ne veulent que ce qui se fait de mieux, et ce que vous faites n’est pas défini par des diplômes, mais par la crédi­bi­lité tirée de vos perfor­mances. Dans le monde profes­sionnel, le diplôme aurait plutôt tendance à sauver tous ceux qui l’ont. En sport, non. 

Vous suivez le tennis, est‐ce que vous consi­dérez tes tennismen comme des spor­tifs dans cette caté­gorie du sport de haut niveau qui vous indis­pose ?

(Il regarde notre dernière Une avec Nadal). Ecoutez, je vais vous donner une anec­dote que vous n’avez sûre­ment pas parce qu’elle n’est pas acces­sible aux jour­na­listes. Déjà celui‐là (Nadal) quand on le regarde en détail, c’est pas vrai­ment le joueur tradi­tionnel, il est pas très british dans son allure ni dans son jeu (Sourire). Je trouve que c’est un compé­ti­teur excep­tionnel, avec une vraie puis­sance physique. C’est vrai­ment le sportif moderne. Le sport moderne est en train de nous amener de vrais athlètes comme ça qui tranchent avec les images qu’on a des années 80 comme Nastase, Borg, McEnroe, des puristes quoi. Bon main­te­nant ça va à 200 à l’heure, ça renvoie tout, on a l’impression que Nadal, on n’arrivera jamais à le déborder. C’est vrai­ment un athlète moderne. Par ailleurs c’est évident que ça reste aussi un tech­ni­cien de son sport. On ne le dit pas assez. 

Alors ce qui est inté­res­sant, c’est qu’il est en train de démonter Federer qu’on pour­rait consi­dérer comme ce puriste perdu dans un monde de brutes. Vous vous placez de quel côté sur le sujet ?

Ecoutez, je suis du sud‐ouest, donc je suis forcé­ment plus attaché à la dimen­sion animale de Nadal et le côté british de Federer me touche moins, même si je lui recon­nais une classe et un stan­ding qui dans le sport moderne, comparé aux foot­bal­leurs et aux basket­teurs, permet de garder cette exem­pla­rité. Le tennis a su garder cette forme d’image modèle et Federer le repré­sente parfai­te­ment, mais bon… je suis plus espa­gnol que suisse (rires).

L’anecdote sur Nadal…

Oui, elle se situe aux Jeux Olympiques de Pékin. Le village des Jeux Olympiques, c’est 12000 athlètes et entraî­neurs. Pas de diri­geant, pas de jour­na­listes. Ca veut dire que les spor­tifs vivent en vase clos, que tout le monde mange à côté les uns des autres, prend son plateau au self et va s’asseoir. Un jour on mange à 10 mètres de Nadal, qui venait d’arriver au village – je pense qu’il a dû un peu plus se protéger par la suite – et qui mangeait avec d’autres Espagnols, même pas des tennismen d’ailleurs. Eh bien pendant une heure j’ai vu ce type accepter de faire des photos avec tout le monde. D’abord ça a commencé de façon un peu discrète avec les filles. Elles allaient se faire prendre en photo avec lui. Des jeunes filles du monde entier, et même des jeunes filles voilées, des athlètes musul­manes. Je le revois, il mangeait une glace, et toutes les dix secondes, il donnait la glace à son voisin pour prendre la photo. Une jeune fille, puis deux, puis des équipes entières qui venaient autour de lui. Ce gars‐là, il est dans un village olym­pique, c’est‐à‐dire à un truc qui ressemble plus à un méga camping qu’aux palaces dans lesquels il descend, il est protégé de personne, et moi je suis persuadé qu’à un moment il perçoit ce qu’est la réalité de la passion du sport, et qu’il a autant de plaisir à rencon­trer tout ce monde, qu’il prend la mesure de ce que va rapporter une médaille pour son pays alors que pour lui, ça devrait repré­senter zéro, peanuts. Et c’est ça la magie des Jeux, c’est qu’un jour, vous êtes à côté de Nadal et le lende­main à côté du tireur à l’arc d’un pays impro­bable. Les Jeux vous rendent l’humilité. Vous pouvez être Nadal et vous faire sortir en quart, et croiser le petit mec trapu qui n’a l’air de rien et que le dernier jour vous allez recroiser dans les allées avec une médaille autour du cou. Il n’y a plus de caméra, tout le monde retrouve sa simpli­cité. Dans le même temps, Federer ne vient pas au village, il va dans un hôtel qu’on lui a préparé.

Ca vous fait chier ?

Non, ça ne me fait pas chier. Je trouve juste que c’est lui qui se prive d’un truc dont moi je ne veux pas me priver. Federer peut vivre sans ça, mais moi je peux vous dire que ce que Nadal a vécu pendant deux semaines, il ne le revivra peut‐être plus jamais. 

Alors puisqu’on parle de Nadal, voici l’affaire de l’akène de pissenlit qu’il a serré contre son cœur en plein milieu de son match contre Verdasco, faisant un vœu et relâ­chant le pissenlit dans l’air. Comment analysez‐vous cette séquence ?

(Il regarde la séquence puis la Une) Quel regard ! (Réflexion). C’est très inté­res­sant. (Pause) D’abord l’objet n’a pas d’importance, ça aurait put être n’importe quoi d’autre, un insecte, ça n’aurait rien changé. Le truc, c’est qu’il est en train de subir, il est en train de perdre le fil de son jeu, et l’émotionnel est en train de prendre le dessus. Il se dit « Aujourd’hui je ne vais pas m’en sortir, je ne joue pas bien ». Il commence à être négatif dans ses analyses, il commence peut‐être à se trouver des excuses dans l’échec et il est dans le déra­page incon­trôlé, qu’on fait semblant de contrôler parce que comme on est jeune et intel­li­gent, on arrive à trouver des solu­tions de sauve­tage de qualité, mais ça, là (il montre l’image) le moment où il prend le pissenlit, c’est le moment où il retrouve le fil de sa concen­tra­tion. Et dans le temps où il l’attrape, il revient dans l’essentiel, il dit « Je ne suis plus dans l’excuse, je ne suis plus dans la prépa­ra­tion, hop, hop, j’ai pas le droit de laisser partir le match, je suis là, là, là, là (il mime le geste de relâ­che­ment et le trajet de l’akène dans l’air) » et hop, en cinq secondes, du moment où il a pris le pissenlit et l’a relâché, il a compris qu’il faisait fausse route et qu’il ne pouvait pas lâcher. Ca c’est … (il souffle d’admiration) son regard, ce regard, c’est… énorme. Dans son regard, il y a « Ca y est, je suis de retour, je suis là alors que deux minutes avant, je n’y étais pas ». 

Mais c’est aussi le regard d’un enfant, non ?

Ah mais on est avec des gosses là. Mais vous savez, il y a des gosses qui font la guerre à 12 ans, hein ! Et puis vous pouvez toujours vous demander si les adultes, c’est pas des grands gosses aussi. Mais je vais vous dire quelque chose sur le côté infan­tile. Moi je me méfie toujours de l’intelligence. Vous voyez ce que je veux dire. C’est‐à‐dire que plus vous avez des gens intel­li­gents, plus ils ont des armes très élabo­rées pour contourner les obstacles. Or nous savons tous que pour avancer, il faut affronter les obstacles. Eh bien le côté infan­tile, c’est le côté qui ne permet pas ça, qui ne vous a pas permis de construire les stra­té­gies pour contourner les situa­tions, et il y a donc un combat naturel où il peut y avoir des pleurs d’ailleurs. Mais c’est plus inté­res­sant de pleurer que de capi­ta­liser sur tout ce que votre culture va vous permettre d’éviter dans les épreuves de la vie. 

Pour finir, un mot sur les Français

Je dirais sur Monfils et Gasquet qu’entre tout ce qu’on espère d’eux et ce qu’on n’arrive pas à voir, il y a toute la dimen­sion du passage entre un bon sportif et un sportif excep­tionnel. Dans nos sports, on sait tous que ce n’est pas les plus doués qui réus­sissent. Derrière ça, Tsonga, je ne sais pas si c’est parce qu’ils est sorti plus tardi­ve­ment, mais il est évident que ce mec dégage quelque chose, une puis­sance qui est très impres­sion­nante. Et puis le cas qui m’intéresse encore plus, c’est Simon parce qu’on a avec lui toute l’histoire de ce qui fait le moteur d’une progres­sion. Voilà un joueur dont – j’exagère un peu, mais c’est pas méchant – on pour­rait dire que le jeu ne ressemble à rien, dont même le look est impro­bable – en jaune et noir on dirait une abeille -, bref un gars qui ne paye pas de mine mais qui a une telle capa­cité d’analyse et qui a dû souf­frir d’être un peu moins consi­dérée que les autres, et qui trouve dans ce moteur, le carbu­rant pour atteindre ces objec­tifs. Mais quand il les atteints et qu’arrive la recon­nais­sance, qu’arrive la noto­riété, c’est quoi le carbu­rant main­te­nant pour Simon ? Il va donc falloir qu’il se crée un autre moteur s’il veut encore progresser. C’est comme Manaudou avec Lucas. De 14 à 18 ans, elle n’a fait que ça, elle n’a pensé qu’à ça. Aujourd’hui elle est à la recherche de ce nouveau carburant.

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