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Patrice Hagelauer : « Pour Federer, un entraineur du calibre de Mats ou John »

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Entraîneur de Yannick Noah, seul Français vain­queur d’un Grand Chelem, mais aussi de Henri Leconte et Guy Forget, Patrice Hagelauer est aujourd’hui le coach des coaches au Team Lagardère. Armé de sa dernière note de synthèse, il jette un regard vaste, précis et toujours plein de curio­sité pour l’évolution de son métier depuis 30 ans. Et donne son avis sur l’avenir de Federer. Il est notre premier témoin du dossier « Tous coachs ? »

Patrice, c’est quoi le métier de coach aujourd’hui ?

Le métier de coach a beau­coup évolué et je pense être un des témoins de cette évolu­tion sur 30 ans. D’abord le coach est devenu une sorte d’homme orchestre qui doit prendre en compte trois niveaux d’intervenants. Le premier, c’est la famille. Le deuxième, c’est le kiné, le médecin, l’agent. Tout ça constitue ce qu’on appel­lera la cellule spor­tive. Et le troi­sième niveau, c’est l’image du joueur et tous les gens qui tournent autour de la gestion de cette image et de la commu­ni­ca­tion du sportif. Avant tu n’avais pas tout ça. Aujourd’hui parce qu’il y a plus d’enjeu, plus d’argent, tu es obligé de maîtriser tous ces aspects et avoir des notions partout. Moi il y a 25 ans, je descends sur le terrain avec ma caméra, derrière je passe les images au ralenti, et je ne vois rien, c’est brouillé. Aujourd’hui je suis avec des gens super poin­tues au biomé­ca­nique qui peuvent remettre en cause tous tes acquis en te montrant pour­quoi il y a zéro poussée de jambes sur tels coups. Je suis égale­ment avec des prépa­ra­teurs mentaux dont on apprend énor­mé­ment sur la méca­nique du joueur. 

Mais juste­ment ces coachs mentaux, vous vous en méfiez tous un peu au début, non ?

Oui c’est vrai, mais Yannick en avait déjà un, avec Nelly Michelin, une fille qui était psychologue. 

On peut savoir ce qu’ils travaillaient tous les deux ?

Yannick a eu diffé­rentes tech­niques. Le yoga l’a beau­coup aidé à cana­liser son énergie, à moins se disperser, à être plus lucide dans les moments impor­tants. Et ce sont des apports qui ont vrai­ment été béné­fiques. Yannick encore aujourd’hui avant un concert ou dans un moment de stress, ces tech­niques lui permettent de mieux réagir. Et cet apport, ça peux égale­ment aller jusqu’à apprendre comment tu vas te fixer sur l’intervenant qui t’apporte ce béné­fice, et te séparer d’un autre. Parce que le plus dur ce n’est pas d’essayer ces nouveaux inter­ve­nants avec de nouvelles tech­niques, c’est d’arriver à t’en séparer, à te séparer des gens qui n’apportent pas forcé­ment la bonne solu­tion à tes problèmes. 

Je vois de qui tu parles mais on ne va pas citer de noms.

Oui, et le travail du coach avec le joueur, c’est d’être en osmose totale sur ces choix‐là. Et la clef c’est la confiance. Tant que tu n’as pas une confiance aveugle du joueur, tu ne peux pas travailler. 

Mais je retourne cette histoire de confiance aveugle, c’est quand même toujours un peu dange­reux d’accepter que quelqu’un ait une emprise sur toi. Qu’est-ce qui diffé­rencie l’emprise de ces gens‐là et ton emprise ?

Quand tu es coach, tu es au service du projet sportif du joueur. Tu travailles pour le joueur et le grand danger (Patrice sort ses notes person­nelles) c’est de penser à toi au lieu de penser au joueur. Quand tu entraînes le meilleur joueur du monde, tu deviens forcé­ment le meilleur entraî­neur du monde, mais travailler avec le 100ème joueur et l’amener jusqu’à la 50ème place ça peut être aussi fantas­tique. L’important c’est que tu aies des qualités qui permettent au joueur de s’exprimer. Et la première ques­tion, c’est l’humilité. C’est le joueur qui est cham­pion, c’est lui qui est créatif, ce n’est pas toi. Et le joueur, il doit sentir ça, c’est là que s’établit la confiance. Tu vois sur le circuit les coaches qui travaillent pour eux ou qui au contraire sont telle­ment complai­sants qu’ils sont là pour tirer une petite gloriole des résul­tats des joueurs. Et comme le tennis n’a pas de vérité, un joueur peut très bien avoir des résul­tats avec un coach qui ne lui apporte pas grand chose, au point d’ailleurs de se dire qu’il n’a pas besoin de coach. Les parents peuvent suffire, ou une personne de leur entou­rage arri­vant d’un autre milieu. Mais ça, ça arrive d’abord parce que ces joueurs‐là sont exceptionnels. 

Je lis tes notes en biais, et je vois « Eviter le copi­nage avec le joueur ». Yannick, c’était pas ton copain ?

Non. Yannick est devenu progres­si­ve­ment un ami après bien des années, mais dans notre histoire je suis toujours resté distant par rapport à lui. J’ai été son coach pendant 11 ans, et en 11 ans je crois que je suis sorti une fois avec lui en boite, et c’est vrai­ment parce qu’il m’y avait traîné. Je pense que tu n’as pas à t’impliquer dans la vie privée du joueur. Bien sûr, tu peux mettre le hola quand ça devient trop grave. Avec Yannick ou d’autres, j’ai eu des problèmes parfois mais ce qui est grave c’est quand tu commences à sortir avec le joueur, parce que tu penses que c’est bien d’être proche pour savoir toutes ses histoires de nana ou ses problèmes financiers.

Et ça existe sur le circuit ?

Bien sûr. Je ne vais pas de donner de noms, mais il y a des gens qui sont trop intimes. Pourquoi ? Parce qu’à un moment il faut que tu puisses taper du poing sur la table. Si tu ne peux plus taper du poing, tu perds la force du coach. L’autre danger, c’est quand tu es au service du joueur et que le joueur te paye, tu as tendance à ne pas dire les choses pour respecter un contrat parce que finan­ciè­re­ment il est intéressant. 

Oui, c’est un drôle de rapport cette histoire d’argent.

Absolument, et ça ne peut tenir que sur trois choses : la confiance, le respect et les résul­tats. Tant que le joueur sent qu’il a des résul­tats, qu’il progresse, la rela­tion peut fonc­tionner. Tu sais, la complai­sance ça dure un temps mais pas très longtemps. 

Passons à la Coupe Davis, quelle est la diffé­rence entre le capitaine‐coach et l’entraîneur ?

Oui, il y a deux travaux. L’un est de préparer les joueurs pendant toute une semaine. L’autre est d’être sur la chaise et de prendre du recul par rapport au match, et de te tenir le discours qui convient au moment donné, et qui est très diffé­rent selon que ce soit Paul ou Jacques. La grande qualité du coach, c’est alors de s’adapter : trouver ce qu’il faut dire avec le ton qu’il faut dire. 

Mais par exemple si Forget au lieu d’être face au joueur à le motiver, s’asseyait comme Tarpischev ou Arthur Ashe à côté de son joueur et ne disait rien, qu’est-ce que ça chan­ge­rait ?

Avec certains, ça peut marcher. 

Mais ce n’est pas vrai­ment notre culture en France, non ?

Oui, mais rappelle‐toi Pioline. Pioline, tu ne le coaches pas comme Henri ou Guy qui eux adoraient se faire secouer parce que ça les faisait repartir au quart de tour. Pioline au contraire n’aimait pas ça. 

Est‐ce que ce n’est pas ce qui s’est passé avec Simon qui est quelqu’un de plus posé et qui n’a pas besoin qu’on le secoue comme Guy peut le faire ?

Ecoute, je ne peux pas juger, je n’y étais pas, mais je sais que Guy, ça fait 9 ans qu’il fait ça, il cherche toujours la meilleure façon de toucher le joueur. Il a énor­mé­ment discuté avec Thierry Tulasne pour essayer d’affiner sa façon de commu­ni­quer avec Gilles. Mais c’est diffi­cile de juger quoi que ce soit sous prétexte qu’il y aurait eu deux défaites. 

Est‐ce qu’on peut avoir le top 3 des coaches qui t’ont vrai­ment influencé ?

J’ai eu la chance quand j’ai démarré ce métier, et grâce à Gil de Kermadec, de rencon­trer Harry Hopman. J’ai passé par mal de temps avec lui dans son centre, et j’avais un groupe de joueurs, Noah, Portes, Moretton, et je les amenais souvent sur le court de Harry pour qu’ils l’écoutent. C’était vrai­ment très inté­res­sant. L’autre, c’est Tiriac quand il travaillait avec Vilas. C’était un person­nage extra­or­di­naire, on regar­dait les matches ensemble même quand on était adver­saire et moi j’écoutais ce qu’il me disait sur Yannick, j’essayais de comprendre. J’ai assisté à une multi­tude d’entraînements avec Vilas. (Il ressort ses notes) L’entraîneur, ça doit être une éponge, tu dois prendre un peu partout et c’est au fil de ses rencontres que tu grossis. Et plus tu grossis, plus tu te poses des questions. 

Le coach est aujourd’hui un vocable qui est rentré dans la société et l’entreprise, as‐tu déjà fait des inter­ven­tions en entre­prise ?

Oui, j’en ai fait et je pense que c’est toujours inté­res­sant d’expliquer comment tu bosses avec un cham­pion ou comment s’y prend une équipe de Coupe Davis parce que tu as de grosses analo­gies avec l’entreprise. L’objectif est précis, tu connais les critères de réus­site, tu sais ce qui marche. L’entreprise parfois ça ne marche pas et très souvent pour les mêmes raisons que sur un terrain : conflit entre les hommes, mauvaise commu­ni­ca­tion. Pourtant la compé­ti­tion continue et la compé­ti­tion inté­res­sante parce que c’est quoi la compé­ti­tion ? C’est affronter des diffi­cultés. Il faut non seule­ment gagner mais aussi savoir gagner, c’est‐à‐dire gérer l’après. On peut aussi perdre, alors il faut savoir perdre, c’est‐à‐dire tirer la substan­ti­fique mœlle de ta défaite. C’est la même chose en entreprise. 

Est‐ce qu’on n’a pas avec Bollettieri une personne qui a fina­le­ment fait le pont entre le coaching et l’entreprise en créant cette usine à cham­pions ?

Moi je respecte énor­mé­ment Bollettieri parce qu’il a réussi à créer dans le monde un envi­ron­ne­ment qui crée des cham­pions. Il a formé une équipe de bons prépa­ra­teurs physiques, mentaux, tech­niques avec un centre plein de courts. C’est vrai­ment pointu. 

Pourquoi on n’arrive pas à créer ça en France ?

Il y a eu des initia­tives et je suis bien placé pour en parle puisque j’en ai crée une à Sophia‐Antipolis. Mais ce qu’on n’avait pas mesuré à l’époque, c’était les inci­dences commer­ciales. Aux Etats‐Unis, c’est rentable. En Espagne, c’est rentable. Pas en France Pourquoi ? Pour deux raisons essen­tielles. 1) Le coût du travail est astro­no­mique en France comparé à là‐bas. 2) Les taxes sont astro­no­miques par rapport à ces pays‐là. Quand tu regardes le tennis, c’est un sport qui est taxé à 20,6% car c’est un produit de luxe. Comment veux‐tu t’en sortir finan­ciè­re­ment ? Le mec qui a créé le centre de Sophia, c’était un anglais richis­sime. Au bout de 6 ans, il avait perdu une fortune, il a dit « Stop ». Regarde les grands camps créés par Pierre Barthes au Cap d’Agde ou les Hauts de Nimes par Georges Deniau, tout le monde a souf­fert. Les struc­tures qui sont créées aujourd’hui ont de très belles retom­bées en image, que ce soit chez nous ou chez Mouratoglou, mais ce sont des struc­tures qui coûtent énor­mé­ment. C’est pour ça que le privé a vrai­ment du mal à s’installer en France. C’est parce que le sport est consi­déré comme un produit de luxe. Même aujourd’hui quand on te donne un club en te disant « Vas‑y, fais tes stages », tu ne peux pas, sauf si tu t’appelles Arnaud Lagardère et que tu vas mettre ton nom sur les maillots. 


Alors parlons juste­ment du Team Lagardère et du coaching, vous avez fait venir un étranger l’an dernier, Mats Wilander, qu’est-ce qu’il vous a appris ?

Mats, c’est quelqu’un qui tout au long de sa carrière, m’a inspiré autant en temps que joueur que d’entraîneur. Avec lui, j’apprends toujours parce que c’est d’abord quelqu’un qui est supé­rieu­re­ment intel­li­gent et géné­reux. Il dit les choses, il ne les garde pas. Je lis ses chro­niques dans L’Equipe, et j’adore ce qu’il dit. Je pense qu’il y a beau­coup de gens comme moi qui découpent ces articles. 

Même quand il a tort, il est vivifiant.

Oui, exac­te­ment. Alors main­te­nant on a dû se séparer de lui mais pour une seule raison, c’est qu’il est marié, 4 enfants et qu’il ne veut voyager que 15, 16 semaines ce qui est très dur pour un joueur, sauf si tu t’appelles Federer. 

Ah bah parlons en.

Oui, je ne veux pas lui donner de conseils mais je pense qu’il faudrait qu’il trouve quelqu’un en qui il ait confiance et qui puisse lui amener des choses. 

Mais comment serait‐ce possible ? Il faudrait que la personne soit 52 semaines avec lui, non ?

Quand tu es à ce stade d’autonomie, tu peux te dire qu’il n’a peut‐être pas besoin de coach, mais moi j’aimerais bien que…

que Mats…

Oui, ou quelqu’un de ce calibre‐là. 

John McEnroe ?

Oui. Enfin quelqu’un qui va pouvoir avoir le bon discours pour le faire évoluer dans sa façon d’affronter certains adver­saires, Nadal en premier. Ca vaut le coup d’essayer. Il a encore des trucs à décou­vrir, tout cham­pion qu’il est. C’est un joueur telle­ment extra­or­di­naire. Moi je voudrais le voir encore gagner 10 grands chelems, quoi !

Pour finir sur une dernière forme de coach un peu spécial : le tonton de service. Tu as déjà discuté avec Toni Nadal ?

Non, mais on se croise. J’ai juste lu ce qu’il disait, ça me parait quelqu’un de très intel­li­gent, qui analyse très bien les besoins de son fils (sic !). Une nature égale­ment très géné­reuse. Moi j’adore voir quelqu’un qui applaudit l’adversaire de son fils (resic !) quand il fait un beau point. C’est pas forcé, c’est naturel. Et quand son fils (reresic !) perd, il n’y a pas d’excuses, l’adversaire a bien joué et a poussé Nadal à faire des progrès, à passer à l’étape au‐dessus. Ca j’admire, j’aime les gens comme ça. Ce sont des gens inté­res­sants. Je pense que le coach doit véhi­culer ces valeurs‐là, cette générosité‐là. Il y avait égale­ment ce joueur thaïlandais. 

Srichapan ?

Oui, il y avait son père et il déga­geait ça aussi. Il regar­dait ses adver­saires, il allait parler avec eux, il essayait de mieux comprendre, il les féli­ci­tait. J’aime les gens qui ont ces valeurs‐là.

Mais pour revenir sur Nadal, est‐il possible d’être un grand coach sans la qualité du joueur ?

Non, mais le coach peut quand même jouer un rôle très fort, il doit cultiver ce soucis du perfec­tion­nisme, ce sens du dépas­se­ment et je pense que Toni à ça. Je voyais aussi Bergelin avec Borg, il avait ce soucis‐là. Quand Tiriac passait égale­ment huit heures par jour sur le court avec Vilas et qu’il lui faisait faire une heure de suite des revers avec la jambe arrière en l’air pour lui montrer qu’il fallait trans­férer le corps et qu’il lui faisait bouffer un sand­wich sur le court, et que l’autre il y allait à fond, chapeau. Et sans un talent extra­or­di­naire, Vilas il a été numéro 1 mondial avec un record de victoires hallucinant. 

Oui, les cent matches de suite s’il n’avait pas perdu contre Nastase avec sa raquette double cordage.

Exactement. Et je pense que là aussi, Tiriac véhi­cu­lait ses qualités‐là. Et puis il est vrai que tu peux tomber sur des phéno­mènes qui naissent en Roumanie et qui s’appellent Nastase. On n’a plus eu d’équivalent en Roumanie depuis. Un autre au Cameroun qui s’appelle Noah. Un en Espagne sur une petite île. Nous, on en aura peut‐être un demain, et il s’appellera Pierre, Paul ou Jacques. On verra bien.

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