Il y a des personnages dont le parcours est plutôt atypique. Pierre Manu, illusionniste de profession, fait partie de cette caste. Pour GrandChelem, il dévoile comment il est parvenu, grâce à un tour dont il a le secret, à rentrer dans le cerveau de… Rafael Nadal.
Comment passe‐t‐on de professeur de tennis à magicien (rires) ?
La réponse est simple : tout naturellement. Sincèrement, je ne pense pas qu’il y ait de hasard dans la vie. J’ai toujours eu une fibre artistique. Plus le temps passait, plus c’est devenu une évidence. J’ai alors fait le grand saut en 1998, après avoir beaucoup sué sur les courts de tennis…
C’est‐à‐dire…
Je suis Diplômé d’Etat premier degré et j’ai beaucoup enseigné dans la région lyonnaise, avant de m’exiler en Allemagne en 1989. Je suis arrivé là‐bas quand le tennis était en plein « boom‐boom » (rires) avec Boris Becker et Steffi Graf. Je travaillais dans la région de Hanovre et je ne chômais pas ! Je faisais des semaines de 70 heures. On m’avait appris une certaine façon de donner des cours de tennis. C’était la règle des trois « L ».
Les trois « L » ? On en a jamais entendu parler, ici !
(Rires) Les trois « L », c’est pourtant un concept très simple pour un enseignant. « Lernen », qui veut dire « apprendre », « laussen », qui veut dire « courir », et « lachen », qui veut dire « rire ». Malgré cette philosophie, en 1998, j’ai eu l’envie de changer d’air.
Tu as donc commencé ta nouvelle carrière…
D’abord, je suis entré dans le monde du travail dit « normal », en étant responsable export. Et c’est en 2000 que j’ai vraiment réalisé ma petite révolution. Au préalable, en parallèle de mon job, j’ai commencé à me former en magie avec la ferme intention de devenir le meilleur. J’ai beaucoup lu, demandé des conseils, regardé des vidéos, appris des tours… et, surtout, répété, répété, répété ! Je me rappelle d’une phrase de Platon que j’avais accrochée à mon frigo : « Le meilleur enseignement ne peut être obtenu que par l’exemple. »
Cette phrase pourrait être sur les frigos de nombreux champions de tennis…
Oui, c’est évident ! La magie, comme le tennis, c’est une performance. Une fois qu’on se lance, on ne peut plus reculer. Sur un court, c’est pareil. Et je peux vous dire que mon expérience de joueur me sert tous les jours. Quand vous êtes en face de plus de 300 personnes pour un show, il ne faut surtout pas avoir peur, mais pouvoir contrôler ses émotions et être sûr de sa technique.
Comme lorsque tu performes à Roland Garros face à des champions…
En fait, j’ai officié pendant cinq ans au Grand Prix de Tennis de Lyon. Cela a été un vrai délice. Et, depuis trois ans, j’ai la chance d’animer quelques séances au village pour Babolat.
Babolat, cela veut forcément dire Rafael Nadal…
Oui, également Jo‐Wilfried Tsonga, que je connais bien. Mais c’est vrai que le tour que j’ai fait avec Rafa, en 2011, je m’en rappelle forcément…
Un tour de magie à Rafael Nadal en plein tournoi, cela doit être un drôle de moment !
Rafael devait passer au village pour ses obligations. Ce n’était pas sûr qu’il ait le temps et, surtout, l’envie d’être mon cobaye. De plus, je sais que ces champions sont hyper concentrés lors d’un tournoi du Grand Chelem. Alors, Rafa à Paris… Quand il est arrivé au village, chez Babolat, je l’ai d’abord observé. Il était très absorbé par les matches sur les écrans. Puis, à un moment, Jean‐Christophe Verborg, qui est le responsable international du team, m’a fait un petit signe… et, là, il ne fallait plus hésiter !
Et ?
Je me suis installé à côté de l’Espagnol. Je lui ai demandé de serrer fort mon bras. Au début, il n’était pas très attentif. Je lui ai proposé de penser à une personne qui avait fortement influencé sa vie de sportif. Lorsqu’il enlèverait sa main, il verrait sur mon bras la première lettre de son nom de famille.
Que s’est‐il passé ?
Rafa a vu la lettre « T ». Je l’ai regardé dans les yeux, je l’ai laissé réfléchir un peu. Avant de lui donner le nom.
« T », comme Toni ?
No, « T » comme Trapattoni, l’entraîneur italien. Rafa a été plus que bluffé, c’était un super moment !…
Pourquoi « Trapattoni » ?
Il m’a expliqué qu’il l’avait rencontré à un moment clef de sa carrière, qu’il avait beaucoup échangé et que Trapattoni l’avait vraiment aidé. Je ne suis pas rentré dans les détails, il faut aussi savoir rester à sa place.
Rafael Nadal, c’est quelqu’un que tu apprécies sur le court ?
Du point de vue de la détermination, il est remarquable. D’ailleurs, son regard est incroyable quand il est sur un court. C’est un combattant hors pair. Un formidable exemple pour tout le monde. Ne jamais s’avouer vaincu, toujours y croire et, surtout, ne pas avoir de regrets. Bref, c’est une philosophie de vie. A laquelle j’ajouterai : travailler dur et avoir l’exigence de toujours progresser. On le voit avec ce qu’il arrive à accomplir sur dur, cette année, alors que, par le passé, il n’était pas le plus performant sur cette surface.
Je sais aussi que tu as pu tromper son oncle…
Oui, mais là, c’était un peu plus simple (rires). J’ai demandé à Toni de me donner son badge d’accès. Je l’ai mis entre mes mains et il a tenu en l’air sans que je le touche. C’est un classique dans notre confrérie.
Cela doit te faire plaisir de pouvoir exercer ton métier dans le monde du tennis ?
C’est une sorte de revanche, mais au sens positif du terme. Cette année, par exemple, j’ai pu jouer un tour à Jose‐Luis Clerc, qui était un joueur que j’admirais plus jeune. Un moment assez épique émotionnellement ! Au GPTL, je me souviens aussi du show que j’ai produit pour les 20 ans du tournoi et, plus récemment, de l’animation du repas de gala au Masters de Londres. Un gros temps fort de ma carrière. Passer de table en table avec Federer, Nadal ou Djokovic pour public, ce n’est pas rien. Jamais, dans mon autre vie, je n’aurais pu approcher de si près le monde du tennis professionnel.
Tes meilleurs souvenirs de magicien sont dans le tennis ?
Pas exactement, il y a aussi des lieux mythiques pour un magicien. Pour les tennismen, ce sont les tournois du Grand Chelem. Pour nous, enfin pour moi, ce fut un spectacle que j’ai donné au casino du Bellagio, à Las Vegas. Extraordinaire ! un petit aboutissement !
J’emploie le mot « magicien », mais est‐ce que c’est le bon terme ?
C’est celui qu’on utilise, même si mon métier n’est pas de sortir un lapin d’un haut de forme. D’ailleurs, je suis de plus en plus sollicité pour d’autres fonctions qu’animer ou amuser un auditoire. J’ai très vite compris que je devais aussi élargir mes compétences, car on peut utiliser le support de la magie pour faire passer des messages, mettre une ambiance, motiver.
Là, tu parles presque comme un coach…
Mais il s’agit bien de coaching. Quand une grande entreprise te demande d’être au centre de sa convention annuelle avec des messages à faire passer à l’ensemble de ses équipes de cadres, il ne faut pas se rater. Là, ma formation dite de « mentaliste » est vraiment utile et efficace.
On va finir sur du tennis… Ton meilleur souvenir de joueur ?
Un match sur le Central du club du garden, à la Baule. Il y avait un peu de monde autour du court. Je me fais lober. Et, là, je joue un passing long de ligne avec un coup en louche sur le côté, dos au filet. Je m’en rappelle encore, c’était un moment… magique (rires) !
La raquette de Rafael Nadal, ici !
Publié le jeudi 26 septembre 2013 à 16:02



