Accueil Le blog d’Apolline Apolline s’est faite pas­ser des­sus par Davydenko

Apolline s’est faite passer dessus par Davydenko

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… et mon Dieu que c’é­tait bon. Vous vous deman­dez par­fois pour­quoi les jour­na­listes sont des peine‐à‐jouir ? C’est parce qu’ils ne vont plus suivre les matches au bord du court. Parfois ils ne peuvent pas et ils sont tout excu­sés, mais par­fois ils peuvent et pour­tant n’y vont pas. C’est une faute pro­fes­sion­nelle. Récit d’un match de Davydenko vu d’un endroit unique à Roland Garros. Une expé­rience qui relègue le Space Mountain a de l’at­trac­tion de bal musette. 

Vous l’au­rez com­pris, cette année Apolline est accré­di­tée. Elle passe donc quelques moments chaque jour dans la tri­bune de presse du Central, et elle vient de com­prendre un truc. Cet endroit est géo­gra­phi­que­ment le pire de tous pour com­prendre le ten­nis. Pas assez bas pour être au coeur du com­bat et du souffle des guer­riers, pas assez haut pour éva­luer les effets et les dépla­ce­ments laté­raux, il relègue la vision d’un match a un jeu linéaire, en deux dimen­sions, une par­tie de jeu vidéo des années 70 : deux barres et un point qui se bal­lade de droite à gauche et de gauche à droite en tapant dans les barres. 

Si on veut net­te­ment amé­lio­rer sa vision du ten­nis, il est pré­fé­rable de se diri­ger vers le court Suzanne Lenglen où la tri­bune de presse est juste der­rière la bâche côté gauche de la chaise d’ar­bitre. On s’y sent déjà net­te­ment plus dans la peau du joueur. Parfois on a presque envie de lui souf­fler dans le dos pour qu’il monte au filet. Vas‑y, mon Paulo, passe devant ! C’est un vrai spot ce qui explique qu’on y retrouve Apolline à 80 % d’un emploi du temps pour­tant sur­char­gé (bâcher les courts, débâ­cher les courts, rebâ­cher les courts). 

Mais le saint du saint, Apolline l’a décou­vert aujourd’­hui et elle est très éton­née que per­sonne n’en parle jamais ou au moins que cet endroit‐là ne soit pas infes­té d’ob­ser­va­teurs de tout poil, allé­chés par la quan­ti­té et la qua­li­té des émo­tions qu’il vont vivre en à peine deux jeux. D’ailleurs Apolline n’a pas tenu plus de deux jeux ; au bout de quelques minutes elle était déjà épui­sée, rin­cée la bougre. 

Cet endroit est la fosse des pho­to­graphes sous la bache du court numé­ro 1. Vous voyez quelque fois leur objec­tif sor­tir du ras du sol. Ils mitraillent au ser­vice, mitraillent en coup droit, mitraillent tout ce qui bouge et le plein de cli­chés fait les jolis albums de Roland qu’an­no­te­ront les Patrice Dominguez, Michel Sutter ou Jean Couvercelle au sor­tir de la quin­zaine. Mais avec ou sans camé­ras, il faut venir un jour vivre un match de cet endroit car c’est le grand hoo­la­hoop de Roland Garros. 

Aujourd’hui Apolline avait coché le match du jour, le seul, le vrai, le Safin‐Davydenko. Elle avait pré­vu d’al­ler le voir en tri­bune et puis elle passe devant la fosse aux lions, et elle sent tout de suite que c’est là que ça se passe. A deux mètres d’elle les pieds de Safin viennent se déles­ter d’une terre bat­tue trop lourde pour le Moscovite. Il souffre, il souffle, il en chie, il est en train de se faire mar­cher des­sus par Davydenko. Ca se voit mais sur­tout ça s’en­tend. Le ten­nis est un art sonore. Maintenant Safin prend sa ser­viette, s’es­suie et va se mettre en place pour attendre le ser­vice de Davydenko, Apolline aussi. 

Et là c’est par­ti pour le grand huit en direct : ser­vice bada­boum sli­cé, Marat et Apolline déclenchent une course laté­rale et un contre en coup droit en un dixième de seconde, puis bada­boum revers croi­sé, Marat et Apolline enchainent aus­si vite et pètent un revers qua­si­ment en demi‐volée sur la ligne de fond, mais pas le temps de souf­fler que Davydenko est déjà ren­tré dans le ter­rain de 50 cen­ti­mètres et bada­boum à droite, Marat et Apolline font une longue course qui les sort du ter­rain, ils se sauvent par une parade réflexe avec un coup droit croi­sé trop court que Davydenko coupe en balan­çant le mis­sile le long de la ligne qui atteint la bâche sans avoir vu qui que ce soit à l’ho­ri­zon. La bâche fait boum tout comme Marat et Apolline qui viennent eux aus­si d’ex­plo­ser. Le début du point, c’é­tait quand déjà ? Il y a deux secondes ? Ou était‐ce trois ? Oubliez toute notion de temps, vous venez juste de vous faire pas­ser des­sus par Nikolai Rachmaninov Davydenko. 

Refaites l’ex­pé­rience quatre fois de suite en direct de la fosse aux lions et vous aurez com­pris dans quel monde paral­lèle le ten­nis de top 5 se situe. C’est tout sim­ple­ment déli­rant, trau­ma­ti­sant, impos­sible à digé­rer sans boules Quiès. Un bou­can du ton­nerre. Spectateur qui n’a jamais enten­du un ace arri­vé dans la pan­carte publi­ci­taire à droite du juge de ligne et à 30 cen­ti­mètres du trou dans la fosse d’où tu regardes la scène, et où en un réflexe un peu con mais com­pré­hen­sible tu viens de te pro­té­ger avec les mains, tu ne sais pas ce qu’est le ten­nis. C’est une suc­ces­sion de coups de poing dans la gueule. Le seul truc qui sauve tout ça, autant les orga­nismes que le spec­tacle, c’est qu’on est sur terre bat­tue. Le coup de poing est donc légè­re­ment ralen­ti. C’est évi­dem­ment pour ça qu’Apolline rap­pelle chaque année que Roland Garros, mal­gré un stan­ding et une dépla­ça­bi­li­té à la limite du rai­son­nable, est le plus grand tour­noi du monde, celui qui oblige à mélan­ger le ten­nis le plus violent à la tech­nique la plus variée. 

A côté d’Apolline, un jeune jour­na­liste japo­nais en apnée écar­quillait les yeux à essuyer en direct toute l’im­pact d’un échange de balles entre les deux meilleurs popoffs des dix der­nières années. Il venait de prendre lui aus­si ses 3 G dans chaque virage de Davydenko et de Safin. 

En un regard enten­du, Apolline et lui ont pris congé de leur col­lègues pho­to­graphes. Pour aller res­pi­rer. Question de sur­vie. Journalistes qui cher­chez la vraie véri­té du ten­nis, allez dans la fosse.

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