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Huit enseignements pour les Masters 2008

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Apolline n’était pas en Chine, Apolline refuse d’aller en Chine, et pourtant…

1) On a beau dire : quand Nadal et Federer ne sont pas là, le tennis perd un truc, enfin deux trucs, enfin beau­coup de trucs, en fait non un truc : le curseur.

2) C’était effec­ti­ve­ment très triste mais « intel­lec­tuel­le­ment » inté­res­sant de voir Federer jouer sur une lombaire. D’un côté, ses fans peuvent être rassurés : s’il faut une telle débauche d’énergie à tout le monde pour battre un Suisse à X% de ses possi­bi­lités, on peut commencer à s’inquiéter quand il aura retrouvé la pleine posses­sion de ses moyens. Mais quand comme Apolline on n’est pas en admi­ra­tion transie devant Federer, on va conti­nuer de dire que l’ex numéro 1 mondial, est ce formi­dable réfé­rent tennis­tique sans lequel il est diffi­cile de savoir qui vaut quoi, qu’on ne peut que rendre hommage à son absence de complainte après le match contre Murray et à sa résis­tance pendant, mais que ques­tion iden­ti­fi­ca­tion à son jeu et à son person­nage dans l’exercice de ses fonc­tions – et alors même que le gusse fut obligé de multil­plier les coups de bluff en venant au filet ce qui devrait ravir Apolline – non elle a beau se forcer, Federer c’est pas la joie quoi, c’est pas Tsonga, c’est pas le bonheur d’avancer dans le court et de finir à la volée comme Jo et ses frères Henman, Sampras, Rafter, McEnroe, Noah, Leconte, Edberg, Stich, Newcombe, Laver, Hoad. Visiblement, le mec ne s’éclate pas à venir au filet. Bien sûr il y vient un peu plus mais on a l’impression que c’est contraint et forcé par la nouvelle donne du tennis de 2008, à savoir qu’il ne gagne plus du fond contre des Murray ou des Djoko. Derrière ça, pas un pet de satis­fac­tion après des volées bien touchées, pas le plaisir de sentir qu’on domine un mec en lui foutant la pres­sion en perma­nence, et toujours cette impres­sion de ciel qui lui tombe sur la tête quand il se fait passer ou quand il fout sa volée de coup droit au milieu du filet. Quel masque ! quelle impres­sion de frus­tra­tion chez lui, même quand il vient de sauver des balles de match ! On compatit évidem­ment à l’état de santé, et on comprend que le mec n’ait pas spécia­le­ment envie de se marrer, mais quant à donner l’impression que ça tourne au calvaire parce qu’on vient de sauver le match avec une volée amortie de l’espace, genre « eh bah oui, malheu­reu­se­ment, je suis encore capable de ça ». Apolline va encore se faire des amis, mais elle pose une ques­tion : est‐ce que vous imaginez Nadal faire cette tronche là après avoir sauvé 7 balles de match ? 

3) Pendant que les lecteurs de WLT tapent des pieds, essayons quand les chats ne sont pas là de voir quelles souris dansent. Il s’est passé comme à l’Open d’Australie quelque chose de formi­dable : un nouveau joueur gagne un titre impor­tant. Bon, le problème c’est que c’est le même, mais c’est pas grave, c’est même encore mieux. Djokovic a bien raison de consi­dérer cette victoire aux Masters comme l’égal d’un Grand Chelem. Elle n’est pas et ne le sera jamais dans les canons de l’histoire, mais elle l’est très certai­ne­ment pour la psycho­logie du joueur et de ses adver­saires. On n’a pas de bémol à mettre sur le parcours du Serbe. On n’en a même pas d’avoir lâché le 3ème set contre Tsonga en poules. On finit d’ailleurs l’affaire Lendl‐Murray‐Chicken. Quand Lendl balance son match contre Connors pour éviter Borg en demi, c’est qu’il perd 3–2 contre Borg (et quasi­ment 4–1 vu un abandon du Suédois à Montréal alors que ce dernier menait au score). Ca fera d’ailleurs 6–2 pour le Suédois à la fin de la carrière. Djokovic, tout gêné qu’il est par le jeu de Tsonga, sait qu’il peut le battre pour les grands matches, et c’est ce qu’il a fait à Melbourne, sans discus­sion possible. Ce n’est pas la même chose. [On rajoute encore que Murray avait évidem­ment besoin d’une nouvelle victoire probante contre Federer, que celle de début de saison ne peut pas se comparer aux matches de fin de saison : la fessée que lui a passé le Suisse à l’Us Open, puis le match serré de Madrid. Murray sait que c’est en ce moment qu’il écrit son histoire pour la place de numéro 1. Parenthèse close.] On ne met pas non plus de bémols sur l’intervention du kiné suite aux crampes de Djoko face à Simon. Il y a un règle­ment, à revoir d’ailleurs autant sur le temps d’intervention que sur la nature du problème médical (comme en boxe, autant une ouver­ture de l’arcade sour­cillère implique l’intervention du médecin pour des raisons de danger physique, autant des crampes font partie du jeu et relève de la seule gestion du joueur), mais en atten­dant ce chan­ge­ment : le règle­ment c’est le règle­ment. Bravo donc à Djokovic pour sa semaine chinoise et parti­cu­liè­re­ment pour une finale aussi constante après un combat d’une telle enver­gure contre Simon. Pour le reste, Apolline rappelle qu’elle n’est pas friande de l’esthétique djoko­vienne, mais elle soutient le Serbe depuis le début à la fois sur ses ambi­tions et sur l’intelligence à les montrer ou à les taire selon les circons­tances. Autre point : Apolline avait évoqué en début de saison la fede­ri­sa­tion du compor­te­ment de Djokovic dans le vestiaire et sur le terrain. On est en mesure de saisir tout ce que son statut de 3ème mondial lui a fait rentrer dans le chou pour gagner le respect de ses aînés. Et c’est encore un signe de sa redou­table luci­dité. Maintenant on espère que ça n’at­teindra jamais les extrê­mités de visage clos et fermé que le Suisse arbore de plus en plus sur le terrain 

4) Passons à Davydenko. Ah Nikolay, c’est Gregory Schneider, notre collègue russo­phile de Libé qui en parle­rait le mieux. Homme froid, le Davy ? Le plus sensible de tous, oui ! Fort avec les faibles (de Santoro, sa victime favo­rite, jusqu’à tout ce qui se situe vers la 6ème place mondiale), faible avec les forts surtout quand le match se tend, Davydenko c’est toute cette ligne de mecs de l’Est qui de Lendl à Safin, en passant par Chesnokov et Kafelnikov, ont émer­veillé nos yeux mais n’ont jamais cessé de se faire dessus à des moments clefs de leur carrière. Tiens pour aller au bout de l’affaire Lendl, on parle de méta­mor­phose du loser Ivan en winner intrai­table après sa victoire contre McEnroe à Roland 1984, mais ce n’est pas si simple : pendant toute la fin de sa carrière, Lendl conti­nuera de perdre des matches invrai­sem­blables : la finale de Roland Garros 1985 contre Wilander, le match contre Chang en 1989, et pas moins de 11 finales de Grand Chelem sur l’ensemble de sa carrière. A méditer. 

5) Maintenant les demi‐finalistes. Apolline a discuté une petite demi‐heure à Bercy avec Richard Evans. « Murray sera numéro 1 mondial », « Pourquoi, Richard ? », « Parce qu’il a battu tout le monde cette année et surtout les premiers ». Richard Evans a raison. Apolline n’est pour­tant pas très murrayenne mais il est évident que le travail physique fait par l’Ecossais paye enfin. Elle y reviendra plus tard, mais Murray a ce truc éton­nant d’avoir été long­temps un remix un peu sures­timé de plein de joueurs emblé­ma­tiques : atti­tude de McEnroe mais à 800 kilo­mètres de ce qui fait de McEnroe un person­nage unique dans l’histoire du jeu, jeu à la Mecir mais à 800 kilo­mètre de ce qui fait de Mecir un joueur unique dans l’histoire du tennis, démarche à la Pioline mais à 800 kilo­mètre de quoi déja ? (ça c’était pour la blague du jour). Pourtant, avec tout ça, Murray est quand même en train de se consti­tuer et sans se renier une person­na­lité assez à part, encore un peu bordé­lique sur ses envies de chocolat et sur la tronche qu’il tire par instant juste pour faire chier son monde, mais sur l’essentiel et dans les yeux (de sa mère) cette évidente réso­lu­tion à être le plus grand.

6) En parlant de Richard Evans, c’est‐à‐dire d’une des plus grandes plumes du tennis mondial (lisez ses livres sur McEnroe, ça reste un sommet 20 ans plus tard) et en réponse à l’allusion à peine voilée à la grande sortie de Philippe Bouin sur Andy Murray dans le journal L’Equipe, Apolline précise ceci pour le dénommé lui‐même et pour d’autres. Apolline respecte beau­coup Philippe Bouin, ce qui explique d’ailleurs qu’elle ne s’est jamais privé de lui en mettre une couche quand elle a envie (et lui non plus, ce dont elle le remercie). Mais dire que Philippe Bouin c’est du niveau d’Antoine Blondin, il faut être un peu sérieux ; Bouin en souri­rait lui‐même. On reprend donc depuis le début. Plein de grands écri­vains fran­çais du XXème siècle ont été fascinés par le sport et ont écrit dessus. En son temps, Jacques Goddet, le dernier vrai patron de l’Equipe, leur a ouvert ses colonnes pour qu’ils jettent un regard très personnel sur la grande épopée du sport (des années 50 jusqu’à la fin des années 70, après c’est autre chose). Antoine Blondin est de ceux‐là. Antoine Blondin était d’abord un écri­vain, c’est‐à‐dire quelqu’un qui commence par écrire des romans avant de venir au jour­na­lisme. Apolline vous conseille les tout premiers : L’Europe Buissonnière, L’humeur vaga­bonde, Un singe en hiver. Philippe Bouin, lui, est jour­na­liste depuis le début. Ca n’a rien de péjo­ratif de le dire et d’ailleurs aux Etats‐Unis, le même terme est utilisé pour les deux fonc­tions : writer. Mais tout de même, ça implique que Phillippe Bouin est d’abord tenu à raconter ce qu’il s’est passé dans un match au détail et d’en tirer des ensei­gne­ments tech­niques, tactiques, psycho­lo­giques qui permettent d’éclairer son lecteur sur l’analyse de l’évènement. C’est d’ailleurs de cette école anglo‐saxonne que se prévaut Philippe dont la forma­tion est large­ment scien­ti­fique. N’ayant jamais joué au tennis, il reven­dique une insa­tiable curio­sité pour ce sport et ses mystères balis­tiques. Il note l’heure, le temps de jeu, la tempé­ra­ture, le nombre de points entre tel et tel moment clef, mais pas comme un statis­ti­ti­cien à la con de chez Canal, non comme quelqu’un qui croit au rappel de la contex­tua­li­sa­tion des choses. Il a bien raison. Le jour­na­lisme fran­çais manque souvent de cette rigueur et Apolline n’en est pas exempt (mais Apolline n’est pas jour­na­liste). Blondin, lui, parle de tout… sauf de ça. Il parle de ce qui ne se voit pas, il aper­çoit des ombres, il sent l’odeur, il arrose ses visions mystiques à coup de jaja, il voit un aigle dans tel cycliste élancé qui s’envole vers l’Alpe d’Huez, il s’amuse avec le vocable folk­lo­rique des expres­sions spor­tives, il en fait des calem­bours (une tradi­tion fran­çaise qui reste­rait très sympa­thique si elle n’était pas devenue une sale patho­logie qui écoeure à la lecture des titres de l’Equipe ou de Libé). Bref c’est ce qu’on appelle un poète. Il est là pour raconter la vérité du sport en la défor­mant subti­le­ment, en racon­tant quelque chose qui parle d’autre chose. Apolline se place tota­le­ment dans cette ligne, avec un peu moins de talent poétique, mais un peu plus de compré­hen­sion tech­nique des ressorts de la chose (pratique régu­lière et trajec­toire de cham­pionne précoce oblige). Antoine Blondin avait déjà un fils spiri­tuel qui marquait d’ailleurs cette lente dérive de l’aspect poète vers un peu plus de spécia­li­sa­tion : c’était Denis Lalanne, jour­na­liste de forma­tion mais bientôt roman­cier, auteur du Temps des Boni (sur les frères Boniface), de Rue du Bac ou de La Grande histoire du XV de France. Aujourd’hui retraité dans son sud‐ouest (et Apolline le salue car elle sait que ce lecteur attentif traîne parfois sur le site), Denis Lalanne a illu­miné des lecteurs comme Apolline avant de passer le flam­beau au dernier fils spiri­tuel : Philippe Bouin. On quitte encore plus les saillies stylis­tiques du roman­cier et du poète dont nous abreu­vait encore un peu Lalanne, surtout dans Tennis Magazine, pour aller vers du jour­na­lisme bien rédigé, mais plus retrans­crip­teur, c’est‐à‐dire fonda­men­ta­le­ment un truc qu’on l’aura oublié demain matin. Dans 50 ans, les petits bambins auront encore une chance de tomber sur un roman déchiré de Blondin dans des toilettes publiques ou de tomber sur une redif d’un film d’Apolline à 2 heures du mat’. Pour les articles de Philippe Bouin, il faudra vrai­ment aller aux archives de l’Equipe, si ce journal existe encore… Tout ça est très préten­tieux mais c’est qu’Apolline a compris depuis long­temps un petit secret qu’elle vous transmet, révélé il y a 30 ans par Marshall McLuhan et qu’elle remettra au goût du jour dans sa prochaine oeuvre : Medium is message. 

7) Cette longue paren­thèse une fois fermée. Parlons du 2ème demi‐finaliste : Gilles Simon. Ce qui est bien avec le plus gros cerveau du tennis fran­çais, c’est qu’on n’a pas besoin de faire le boulot, il le fait tout seul avec son logi­ciel à mous­taches. Il a trouvé en 5 minutes après le match tout ce qu’il y avait de promet­teur dans son avenir et de choses à boni­fier : 1er service plus puis­sant, 2ème balle plus emmer­dante, jeu vers l’avant, apprendre à volleyer. Pour le reste, tout est en place dont la tête, alouette, ce qui est suffi­sam­ment rare en France pour être signalé. On lui rajoute juste un truc pour ses devoirs de vacances. Une petite initia­tion au revers chopé, à l’amortie et à la contre‐amortie dans son jeu devrait lui éviter d’être rattrapé par le syndrôme PHM. 

8) Apolline sera par contre un peu plus critique sur Tsonga, mais c’est normal : qui aime bien châtie bien, et Tsonga reste actuel­le­ment la seule raison objec­tive de penser que le tennis va rede­venir ce jeu extra­or­di­naire où on « s’éclate » ce qui veut dire s’éclater vers l’avant (voir restric­tions sur Federer). C’est à cette condi­tion et à cette condi­tion seule que les quatre ou cinq prochaines années vont permettre de faire rentrer le tennis dans un âge d’or compa­rable aux années 80. Pour l’instant Federer et Nadal ont construit les fonda­tions comme McEnroe et Borg en leur temps, on attend l’éclosion des autres pour juger de l’insolence de la période. Ce qu’on sait, c’est que Tsonga est l’élément clef de cette explo­sion ou pas. Attention, Tsonga n’est pas Noah, il ne sera jamais Noah (ni le capi­taine de Coupe Davis, ni la charis­ma­tique person­na­lité préférée des Français) mais Tsonga peut être encore plus incroyable que Noah sur un terrain de tennis. Pour cela, il est évident que le Manceau doit se montrer plus constant en fond de court, surtout en revers (que tech­ni­que­ment, il dévisse sale­ment et trop souvent). Comme Noah, Tsonga est un formi­dable atta­quant, un excellent défen­seur, et un joueur d’une grande force et d’une grande finesse, mais c’est dans le jeu inter­mé­diaire que ça pêche, surtout sur service adverse. Il y a égale­ment un autre souci peu relevé par les obser­va­teurs : ce set que le numéro 1 fran­çais a complè­te­ment lâché contre Davydenko avant de se rendre compte que le Russe faisait dans son benne, et de se remettre à nouveau à jouer. Mais sans y croire vrai­ment ce qu’un sévère 7–0 dans le tie‐break venait sanc­tionner. Un set lâché comme ça, dans un premier match de poule, c’est impos­sible à ce niveau. Inacceptable même parce qu’on n’a pas à passer à Tsonga ce qu’on ne passe pas au cheval Gasquet quand il refuse l’obstacle. Tsonga est un guer­rier, pas de doute là‐dessus, mais pour l’instant il l’est encore plus quand il joue des grands joueurs et qu’il sent que ça rend le public heureux. Le bémol soulevé n’est pas énorme, mais l’air de rien, et en restant dans la partie, Tsonga pouvait jouer une demi aux Masters. Et une demi aux Masters, c’est une expé­rience de plus qui fait gagner 3 mois. Tsonga veut aller vite, il faut donc qu’il joue les coups à fond. Tous les coups. Même sur terre. Encore plus sur terre. On rebondit là sur le débat lancé dans les coulisses de WLT : Tsonga sait parfai­te­ment qu’il rentrera dans le coeur des gens s’il fait un truc à Roland. Pour en avoir discuté avec lui, Apolline peut vous dire que ce nom‐là, Roland Garros, est le nom qui met le plus d’étoiles dans le regard de Jo. Qu’on se le dise. Et vive 2009 !

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