« Verbe égal au Très‐Haut, notre unique espérance,
Jour éternel de la terre et des cieux,
De la paisible nuit nous rompons le silence… »
Etonnante façon d’introduire le coup de cœur d’un banal journaliste. Enfin, journaliste… Trois vers traduits du latin et repris par Racine. Trois vers qu’auront reconnu des musiciens en herbe. Trois vers d’une pièce vocale de Gabriel Fauré, le Cantique de Jean Racine, composée en 1864. Une pièce que j’ai découverte un matin – il faut dire que le lever du soleil demeure un moment unique pour absorber l’émotion de ce qui vous entoure. L’esprit fatigué, s’il n’est pas tenaillé par une faim noueuse – mais je suis de ces estomacs difficiles, vous saurez tout –, reçoit ce qu’il perçoit avec la violence qu’une première inspiration inflige au nouveau‐né. L’habitude n’a pas encore érigé ses barrières : ma sortie du sommeil, c’est le réveil d’un mort. Autant vous dire que mon corps se met progressivement en route, mais que cette progression est lente. Très lente. Là encore, vous saurez tout. Mais je bavarde. Voilà : un matin, le neuf juin 2012 – il est six heures, qui sait –, j’ouvre les yeux au son d’une pièce que je ne connais pas, ce qu’on appelle une « cantate », mais les spécialistes feront peut‐être les gros yeux. J’ouvre les yeux au son… Formidable désorganisation de l’éveil, où vous regardez avec votre ouïe et entendez avec vos yeux… La musique vient de l’extérieur. Un voisin mélomane ? La radio d’une oreille bouchonnée ? Celle d’un conducteur à l’arrêt ? Ma première réaction : je bâille. Ma deuxième : je grogne. Vous saurez tout, oui. Et puis… Les premières mesures s’insinuent dans mon esprit désarmé. Les yeux se referment.
C’est une caresse, un effleurement, une douce chaleur. Des vagues qui bercent de leur ressac une barque endormie. Et qui, par de légères secousses de leurs doigts délicats, détachent le nœud l’amarrant au réel – laissez‐moi rêver, ce nœud, c’est celui d’un enfant, pas d’un marin breton. Avant de la porter, souriante et muette, loin du rivage, petit à petit, par encablures discrètes. L’écume et le vent l’accompagnent. La balancent dans leur chevauchée hypnotique et peu à peu rapide. Quand, soudain, les flots se font vifs, énergiques. Le mouvement s’affermit. S’accélère. Pourtant, le ciel, le soleil et l’horizon sont calmes. C’est une vigueur décidée, qui n’a rien d’inquiétant. Mais la mène plus fort, plus haut, plus loin. Une vigueur qui élève de sa vie riche et abondante. De sa grâce, en une course sublime qui lance la barque ailleurs, hors de son existence, dans des mythologies créatrices inconnues où rien n’est du commun. Sublime. Avant de s’adoucir. Se calmer. Accoster. Et de vous éveiller.
Pardonnez la comparaison facile, honnête néanmoins. N’ajoutons rien. Chacune de ces vagues est un peu l’émotion qui m’a saisi ce matin, ce neuf juin.
Un peu plus tard dans la journée… La clameur, les applaudissements. Des mines déçues ici ou là, de grands sourires. Des gens debout. Mais je vous l’avoue : je n’ai d’yeux que pour le rectangle ocre. Ma silhouette noire. Je m’agenouille sur la terre battue, me prenant le visage dans les mains. Je pose le front au sol… et cette prière n’est plus une supplique, mais un remerciement. Je me redresse. J’écarte les bras. Me relève et me touche le cœur. Quelques formalités. Je me tourne vers mon clan. La main est toujours posée sur le cœur. Quelques pas. J’écarte à nouveau les bras. Et m’y voilà.
Je bondis.
Les lecteurs de ce site vont me croire fétichiste. Vont m’accuser de radoter. Oui, mais… A l’heure de s’installer dans les fauteuils et de faire les bilans, une image, une seule, me reste plus forte que les autres. C’est ce moment précis. J’accompagne Maria Sharapova. Et bondis avec elle. Délicate et maladroite. La nature est belle quelques secondes durant, je vais du cygne à la girafe sans retenir ma joie. Je suis seule, seule, accompagnée de 15 000 personnes seules et, seules, elles me regardent seule. Un petit bijou pictural et beaucoup d’émotions.
Vous allez dire que je m’emballe et vous n’aurez pas tort. Mais je vous avoue – vous saurez tout, je vous l’ai déjà dit – avoir essuyé quelques larmes : c’est la splendide contagion du bonheur, qui émeut les âmes dont les barrières sont faibles. A ce moment précis, où Maria embrasse je‐ne‐sais‐quoi du monde, au sommet de sa course, résonne à mes oreilles le Cantique de Gabriel Fauré… Je l’entends de mes yeux et de mon émotion. Et la barque s’élève plus fort, plus loin, plus haut, aux côtés de Maria dans sa course sublime, éclatant dans une extase rare et merveilleuse.
Vous allez dire que je m’emballe… Mais quelques heures après, un ami présent, lui aussi, me demande, d’une voix teintée d’hésitation : « Alors, comment cela s’est passé ? » Après un silence, je réponds, ne sachant quels mots utiliser et presque un peu gêné : « C’était assez incroyable… je ne sais pas trop… superbe… » Et lui de s’exclamer, comme soulagé d’un poids : « Ah, c’est ce que tu as vécu aussi ! » Ajoutant, prudent : « C’était plutôt émouvant… » Sa pudeur me faire rire, je renchéris, cette fois décidé : « Et comment ! Formidable Maria ! » Il laisse alors son embarras de côté et souris, amusé de sa confusion : « Tu me rassures ! Je me suis retenu de chialer comme un gamin ! Je ne t’ai pas regardé, je me disais que j’étais ridicule ! » Rires. « Exactement pareil ! »
Vous allez dire que je m’emballe… A moins que vous ne soyez de ces esprits parés à larguer les amarres. De ces esprits recueillant l’émotion et prêts à voyager, à se laisser porter. Se laisser porter, les mots sont mal choisis, car, une fois libérés des entraves, vous voici à ramer, bien sûr, avec l’émotion, de concert. Lorsque ce qui vous guide est le Cantique de Jean Racine ou une femme qui étreint l’univers, comme Mallarmé voulait saisir l’Azur, vous touchez le sublime.
Et le sublime est le chemin des dieux.
Laissez‐moi m’emballer.

Publié le vendredi 28 décembre 2012 à 18:00



