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Gulbis ? Attrape‐le si tu peux…

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A chaque journée, à chaque tour, à chaque match, à chaque set, à chaque jeu et à chaque point, ce Roland Garros 2014 nous donne l’occasion de tirer quelques enseignements. Ou pire encore ! De nous laisser avec des interrogations perpétuelles. Comme le cas Ernests Gulbis, que je nomme avec dépit « L’insaisissable ». Personnalité floue, tennisman capable d’absolument tout – et aussi n’importe quoi, le Letton est presque impossible à cerner. Et ça, c’est bien ce qui me rend dingue.

J’ai encore en mémoire le jour où j’ai revu Ernests Gulbis émerger sur le circuit pour la première fois depuis sa déci­sion de se reprendre en main après de longs mois de disette – et de grosses conne­ries. Enfin, jouer, oserais‐je plutôt dire, « déployer ses ailes ». Oui, comme chez beau­coup de monde, ce qui frappe en premier quand on le voit évoluer, c’est cette prépa­ra­tion en coup droit abso­lu­ment atypique. On dépasse même ce cadre pour rentrer dans le surna­turel, tant on a l’im­pres­sion que rien de ce qu’il fait dans cette gestuelle – si ce n’est créer un peu de moque­ries – ne peut poten­tiel­le­ment créer le danger ou tout simple­ment l’éven­tua­lité d’une frappe de balle. Et c’est là que le coup part… et qu’on comprend. Ce gars a un truc. Ou tout du moins, il vient de trouver un truc. Oui, parce qu’on n’ar­rive tout simple­ment pas à asso­cier ce mouve­ment si ample et si paral­lèle au sol du bras avec la possi­bi­lité de voir des coups d’une telle puis­sance en être le fruit. Un peu comme si un arbre frêle nous offrait de beaux gros melons bien lourds (et proba­ble­ment sucrés et juteux aussi…mmmh l’été arrive). Comment fait‐il ? Et surtout pour­quoi le fait‐il ? Quand on se souvient, ce n’est pour­tant pas cette ampli­tude qu’il nous offrait à ses débuts, souvenez‐vous…

Couplé à une vitesse de bras encore plus spec­ta­cu­laire, ce coup, qui était – et l’est toujours un peu – le point faible de son jeu tend à devenir de plus en plus une arme mortelle. Celui que l’on décrit et surnomme le « Brutal Genius » est en effet parvenu à amener une sorte de finesse esthé­tique supplé­men­taire dans sa frappe de balle dévas­ta­trice. Une esthé­tique que certains trouvent laide, et d’autres harmo­nieuse, mais quoi­qu’il en soit astu­cieuse car le Letton a trouvé une véri­table consis­tance dans son jeu depuis cette modi­fi­ca­tion. Ainsi, l’oi­seau n’est plus trop du genre à se laisser attraper et dompter aussi faci­le­ment que lors de ses heures sombres. Ernests est un véri­table élec­tron libre du tennis. Une pile sur courant alter­natif qui peut très bien vous balancer dans la figure tout ce qu’elle a de jus dans le circuit ou bien patienter pour attirer sa proie dans son piège. Un rapace, un vrai. Qui d’ailleurs serait fort comblé par ce surnom. Ou pas ? Ah, là encore, il nous glisse entre les doigts ! Car sa person­na­lité est vrai­ment parti­cu­lière, comme en témoigne ce petit flori­lège d’in­ter­views datant de 2010 et auquel on pour­rait ajouter quelques extraits depuis.

On appelle ce type de person­nage un « fantasque ». Autrement dit « plein de fantaisie », « d’ori­gi­na­lité »… mais aussi « bizarre ». Et oui, c’est un peu l’en­semble des syno­nymes et défi­ni­tions de ce mot que la person­na­lité de Gulbis englobe. Sur le court, il peut casser des raquettes. Il peut discuter cinq minutes de façon tota­le­ment irréa­liste avec un arbitre, puis se concen­trer norma­le­ment le point d’après – ce que n’est pas capable par exemple de faire Fabio Fognini. Il peut cham­brer ses adver­saires, parfois genti­ment, puis d’autres fois avec plus de méchan­ceté. D’ailleurs on ne sait jamais trop où se situer avec lui : second degré ? Franchise ? Ce sont des domaines qu’il maîtrise bien et avec lesquels le Letton aime très certai­ne­ment jouer pour conti­nuer à brouiller les pistes autour de sa vraie person­na­lité. Ce qui en fait à la fois un client idéal pour une inter­view ou une confé­rence de presse, mais aussi une source de polé­miques – ce Roland Garros n’en est‐il pas la preuve une nouvelle fois ?

Ajoutez à cela le fait qu’à 25 ans passés, Ernests semble resté très tiraillé entre deux concep­tions de la vie d’un sportif de haut niveau. D’une part l’éven­tua­lité d’une carrière qui semble lui être depuis toujours promise au vu de son incroyable talent. Et d’autre part la jouis­sance et les plai­sirs de l’argent coulant à flots qui lui ont notam­ment permis de se signaler dans des faits divers sordides mêlant drogue, pros­ti­tu­tion et alcool. Un pêché mignon qui, s’il n’a pas refait surface de façon scan­da­leuse ces deux dernières années, semble resté un péché mignon pour ce qu’on appelle chez nous un « bon vivant ». On en veut pour preuve son inter­view encore parti­cu­lière au micro de Cédric Pioline tout à l’heure où Gulbis évoquait l’idée d’aller un peu s’amuser avant d’af­fronter Novak Djokovic en demi‐finale de Roland Garros. Chose impen­sable, pour ne pas dire héré­tique, dans le sport de haut niveau très asep­tisé où la perfor­mance est reine. A croire qu’Ernests est capable de tout balancer sur un coup de tête pour les petits plai­sirs que la vie de riche sportif offre. Ou bien que si nous n’ar­ri­vons pas encore à le cerner de notre côté, c’est peut‐être parce que lui‐même ne s’est pas encore trouvé…