« Il ne faut jamais dire jamais. »
Dans les histoires qu’on nous contait, petits, cette maxime résonnait d’un écho très profond. Nous étions jeunes, alors, en culottes courtes, en turbulette, en pyjama‐éponge. Etendus sous notre couette Mickey, Tintin ou sous des draps aux senteurs de lavande, nous écoutions, le soir, de nos yeux grands ouverts les aventures de Blanche Neige ou celles de Cendrillon – j’avoue que j’étais plus Ivanhoé, Lancelot du Lac, les coupes au bol, le Graal, les princesses à sauver. Si, rappelez‐vous, c’était ce temps où l’on dormait si bien que l’on en bavait d’aise sur l’oreiller qui fleurait bon le propre. Et on les réclamait, ces histoires… Une, puis deux, et trois, voire quatre pour les plus voraces déjà décidés à faire de papa et maman des martyrs de la famille. On les réclamait, car tout y finissait toujours par arriver, car la fatalité n’y était pas un absolu, car elles nous menaient, déjà, sur les chemins du rêve. Avant que l’on ferme les yeux… « Pas le pouce dans la bouche ! »
« Il ne faut jamais dire jamais. »
Je ne sais pas vous, mais, moi, je suis toujours resté cet enfant très crédule, persuadé que tout était possible. « Comment ça, les licornes n’existent pas ? » « C’est vrai, tu es allé en Syldavie ? » « Je t’assure, j’ai vu Falcor dans le ciel, si, celui de l’ »Histoire sans fin » ! » Je m’arrête, mes collègues ne vont plus me respecter…
Je n’ai jamais cessé de croire, car j’ai toujours adoré les histoires. Mais, aujourd’hui, l’une d’entre elle est finie. Ses pages n’ont pas brûlé, ses mots ne sont pas encore morts, mais sa couverture prend déjà la poussière et cette odeur – que j’adore – si caractéristique du papier qui a déjà vécu et sur lequel je trimballe mes narines frémissantes. Le livre est terminé, fermé, rangé. Et, comme lorsque je viens de finir un roman qui m’a empli et passionné, je ressens, là, bien ancrée, une sensation de vide, de suspension, d’attente. Celle du prochain ouvrage. Et je le dis à haute voix, ce gros mot, ce « jamais » :
« Jamais plus Roger Federer ne battra Rafael Nadal en Grand Chelem. »
Oh, je sais, vous allez vous moquer. Certains rétorqueront, non sans une note de mépris que j’aurais méritée : « Mais mon p’tit père, cela fait longtemps que plus personne n’y croit ! » Pendant que d’autres penseront, en leur for intérieur : « Mais bon, on sait… jamais. » Les derniers ajouteront peut‐être, me fustigeant : « Mais RCV, tu nous a avoué, je cite, « nourrir une certaine tendresse pour Roger Federer ». Tu n’es qu’un fan déçu ! »
Non, je ne suis pas déçu d’avoir vu perdre Roger, ce matin. Non. Ce qui a provoqué en moi une certaine tristesse – toute relative, je vous rassure, car la vie est ailleurs ! -, c’est cet effritement progressif et tellement frappant que j’ai constaté chez le Suisse, que l’on avait déjà senti dans leurs dernières rencontres en Grand Chelem. Il entre sur le court avec les meilleures intentions du monde. Il y croit, il a la foi, il ne dit pas « jamais ». Et puis, face à la réalité du combat qui l’attend, face aux difficultés qui lui paraissent insurmontables, face à la frustration et l’énervement qui le gagnent… il abandonne.
En regardant le visage de Roger Federer, j’ai vu celui d’un gamin excité à l’idée d’une gâterie qui l’attend, à qui l’on refuserait sans raisons le plaisir promis. Un visage qui s’est décomposé, du plaisir tendu mais concentré, à l’incompréhension, l’agacement, puis la fatalité. Des étoiles dans les yeux, un voile, une brume, puis l’absence. Le désenchantement. La désillusion.
Non, je ne suis pas déçu d’avoir vu perdre Roger. Mais j’étais convaincu qu’il pouvait, aujourd’hui, avec Nadal de l’autre côté du filet, nous conter une histoire comme il a pu nous en conter à Wimbledon, en 2007 et 2008, ou à Melbourne en 2009. Enfin, je le sentais prêt : les idées claires, la volonté de laisser parler son tempérament offensif, l’envie. Et aucune pression. Le début de match allait un peu dans ce sens. Mais, après avoir encaissé un ou deux passings assassins, effrayé, il a préféré accepter le combat de fond de court en imaginant, qui sait, que cela pouvait marcher. Mais non. Je n’attendais pas forcément la victoire ; mais l’histoire. Elle n’est « jamais » venue.
Non, je ne suis pas déçu d’avoir vu perdre Roger. Mais le rêve d’un tout dernier grand match s’est définitivement envolé. « Jamais plus Roger Federer ne battra Rafael Nadal en Grand Chelem. » C’est mon intime sentiment, la volonté n’est plus là. Alors qu’il me semblait dans les meilleures dispositions du monde, serein physiquement et mentalement, mûr de ses difficultés passées, naviguant sous le vent et un ciel dégagé, il a lâché la barre. Oh, je ne lui en veux pas. Qui suis‐je pour en vouloir à un joueur ou à un autre ? Je le comprends. Et en le comprenant, mes dernières illusions, ces histoires mignonnes bondissant d’une oreille à une autre, ont disparu aussi sec. L’emprise de Rafael Nadal est trop forte. Le Majorquin l’a brisé, fidèle à lui‐même, constant et intelligemment. Il ne suffit pas de jouer sur le revers. Encore faut‐il bien le faire.
Non, je ne suis pas déçu d’avoir vu perdre Roger. Et je vois déjà mes virulents détracteurs monter sur leurs grands chevaux. Je vous ai lus, avant‐hier, lorsque j’évoquais la possibilité pour Federer de rompre sa malédiction. En vrac, vous disiez… « Je redis LAMENTABLE (NDLR : en parlant de moi) », « cet article est tout bonnement répugnant » ou encore : « On se doutait bien que Welovetennis était plutôt WeloveFederer ! Le journaliste est honnête, soit, mais c’est assez minable quand même ce genre d’article. »
Je ne vous en veux pas non plus. Je me suis mal fait comprendre – je préfère partir de ce principe. Oui, j’aimerais voir brisée l’hégémonie robotique du coup droit de fond de court, du droite‐gauche assommant et des échanges qui, en 54 coups, ne trouvent pas le moyen d’éviter le tamis de la raquette adverse. Je le répète, car je trouve, effectivement, que ce tennis manque de variations, de plaisir et de joie. Qu’il ne devient qu’un sport en oubliant qu’il est aussi un jeu. Pour autant, j’apprécie profondément l’effort, la sueur, cette impression que vous venez de toucher vos limites… puis découvrez, avec vos tripes, qu’il vous en reste encore un peu. Que vous les repoussez. Les habitués des ascensions de glaciers sur les plus hauts sommets connaissent très bien cette sensation. Le manque d’oxygène, l’impression d’étouffer. Les membres qui pèsent une tonne, qui vont du chaud au froid, qui posent en tremblant les crampons en rythme avec le piolet, vides, persuadés que ce pas, ce petit pas, sera le tout dernier. Et qui avancent et avancent encore, plein des mots de Théodore Monod qui préférait au froid les chaleurs sahariennes : « Vivre, c’est avancer sans cesse. »
Mais, plus que tout, j’aime les histoires que ces gars me racontent. Aujourd’hui, j’imaginais une victoire de Roger Federer et je trouvais cette histoire particulièrement belle. Hier, je me suis extasié sur les succès de Rafael Nadal à Wimbledon, car je trouvais l’histoire particulièrement belle – et ces flashes illuminant le Centre Court, et ce vert crépusculaire… Hier encore, j’ai applaudi lorsque l’Espagnol a levé les bras au ciel après avoir sorti Novak Djokovic en cinq sets, en demi‐finale de Roland Garros, car je trouvais l’histoire particulièrement belle – et cette raquette qui touche le filet, et cet ocre, et ce bleu… Dimanche, j’espérerais discrètement une victoire de Stanislas Wawrinka, car je trouverai l’histoire particulièrement belle.
Bien plus que les joueurs, ce sont ces histoires‐là que j’aime.
Aujourd’hui, c’était ma dernière page de Federer‐Nadal.
Toutes ces histoires me sont contées par des ouvrages certifiés « lutte antidopage ». Ou non ? L’avenir nous le dira.
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Publié le vendredi 24 janvier 2014 à 19:13



