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« Le blues est la musique de l’âme »

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En cette fin d’année, la tradi­tion­nelle saga des coups de coeur et coups de blues des membres de la rédac­tion va rythmer votre quoti­dien sur WLT. Aujourd’hui, et pour conclure la série, le coup de blues‐coup de coeur de RCV.

« Ce ne sont pas que les pauvres qui ont le blues. Tu peux être l’homme le plus riche du monde et avoir le blues. Mais cette musique peut aussi te rendre heureux, comme une femme peut le faire. C’est telle­ment beau et profond qu’il m’est souvent arrivé de pleurer en chantant. »

Je ne suis pas John Lee Hooker. Moi, je ne sais pas chanter. Alors, j’écoute. J’écoute de mes deux grandes oreilles pavillon­nées et dres­sées sur ma tête comme le phallus d’Eros ou de Shiva, ou l’autre, « piou­piesque », des « quoli­bets » rimbal­diens. J’écoute. Et, en écou­tant, il m’ar­rive de me prendre de sacrées claques dans la gueule. De ces claques monu­men­tales qui vous déforment les joues, le nez, les yeux, comme une boule anti‐stress malaxée par les gros pains calleux d’un bûcheron cana­dien. De ces claques qui vous innervent les sens, à vif, rouges, sanguines, et vous brûlent encore les pores d’un brasier vrom­bis­sant une poignée d’heures après. De ces claques qui font mal… et du bien à la fois, parce qu’a­près vous avoir bour­riné la face, elles permettent à vos pupilles jaunies par les excès, vos narines humides de la morve hiver­nale, vos lèvres aux cratères secs et rigi­di­fiés par la morsure du froid, elle permet à tout ce dégueu­lasse petit monde, le vôtre, le mien, le nôtre, de retrouver sa juste place au sein de l’uni­vers. La place où l’on voit, sent, goûte et entend réel­le­ment. La place que nos dérives inhu­maines de fric et de bassesse cachent, déplacent, obstruent, vice­lardes, peu à peu. Après cette claque, les yeux et le reste sont à nouveau en face des trous. 

Après cette claque, les yeux et le reste sont à nouveau en face des trous

Mon coup de blues sera littéral ou ne sera pas, car « le blues est la musique de l’âme, de larme, de l’arme, de lame ». Le jeu homo­ny­mique de Mike Lecuyer le raconte plutôt bien : mon coup de blues n’est ni un coup de raquette, ni un coup de chance, de balle jaune ou un coup nadalo‐federien. Non, mon coup de blues, c’est la posture d’une vie. Une manière de vagir en nais­sant et de bouffer, encore couvert des fluides d’un accou­che­ment pénible, le monde en grand d’un regard affamé, immense et brut. Une manière de gueuler l’exis­tence à tout ceux qui l’ignorent. 

Alors, j’ai beau cher­cher… j’ai beau cher­cher… et je cherche toujours. Le déclin de Roger Federer ? Oui, un coup de blues. Non, un coup de cœur. Vous savez, quand le soleil décline progres­si­ve­ment dans la chaleur d’été, à l’ho­rizon du soir. Vous êtes installé, qui au fond d’un canapé aux effluves de vieux cuir élimé ou de mousse synthé­tique, qui adossé au dessin de fer forgé d’une chaise de jardin, qui allongé dans un transat’ rayé bleu‐blanc, au bois grin­çant, un peu bancal, des années de Marilyn ou de Marlon Brando. Bras nus, vous n’avez ni froid, ni chaud, ni rien, vous êtes bien, bien, enve­loppé d’un air aux douceurs coton­neuses, dont les caresses antal­giques engour­dissent de tiédeur votre peau inac­tive. Ataraxie vespé­rale. Le soleil tombe dans les cieux dégagés, jaune, orange, clair, amorti dans sa course lente par un lit d’ho­rizon confor­table. Et puis, là… Juste avant de dispa­raître. Dans les obscu­rités pourpres. Sous cette ligne impas­sible. Un rayon. Un dernier rayon. Un dernier rayon mordoré qui s’échappe et claque vos deux yeux fixes. Un sursaut. Une douleur furtive. Une incan­des­cence passa­gère. Vous clignez. Il sombre.

Le déclin de Roger Federer ? Oui, un coup de blues. Non, un coup de cœur

Roger Federer vous fera cligner une toute dernière fois, croyez‐moi. Et le coup de blues, le vrai, ce sera ce rayon qui vous réveillera et vous boule­ver­sera, fugace, cette émotion, ce mouve­ment, ce trouble, ce vertige. Pour moi, ce coup de blues, ce vrai, sera aussi un coup au cœur. La tachy­cardie de l’adieu. Mais le coup de blues, le vrai, cela demeu­rera avant tout votre capa­cité « à pleurer en chan­tant », de joie, comme de tris­tesse – et le tennis n’im­porte que fina­le­ment très peu. 

« La musique n’enregistre bien que ce qui est douleur. A ce titre, elle vous rappelle une grande joie, car le plaisir touche de bien près à la douleur. » Honoré de Balzac se posait en bluesman du papier, il y a 150 ans, grat­tant les mots de ses doigts boudinés comme John Lee Hooker, BB King ou Stevie Ray Vaughan grat­taient les cordes de leur guitare. Et moi, j’es­père avoir gratté vos âmes. Qu’elles aussi souffrent du blues. Et sourient.

Joyeux Noël !

A propos de l’auteur

Rémi Cap‐Vert

Journaliste / Rédacteur chez We Love Tennis.