Notre Amérique…

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Convergence : number 10, peint par Jackson Pollock (1952)

Retrouvez à chaque numéro de ClubHouse et sur Welovetennis la chro­nique de Rémi Capber. Un thème… mais pas de tennis. Quartier libre !

« Tom Sawyer, c’est l’Amérique… pour tous ceux qui aiment la liberté ! »

Au pays de l’oncle Sam, c’est Tom qui a marqué plusieurs géné­ra­tions de gamins occi­den­taux au début des années 80. Non, pas le Tom du bouquin de Mark Twain, mais celui du dessin animé d’Hiroshi Saito. Combien de mômes en culottes courtes, du fond d’un canapé, ont rêvé de s’es­souf­fler dans les plaines du grand centre améri­cain, la salo­pette râpée et les bretelles tendues, du foin dans les cheveux, des soleils dans les yeux ? Cette Amérique, mon Amérique, c’était celle de l’en­fance éter­nelle et du temps qui s’arrête.

« Pour Tom comme pour nous, l’« l’espace, c’est tout »

« Space is every­thing », m’avait un jour solen­nel­le­ment confié un hippie hollan­dais au visage raviné de ses yeux saturés de mari­juana, au fin fond du Népal, sous le dessin magique et colossal des hauteurs hima­layennes. L’ « espace », le premier souffle de la liberté – allez, Tom, galope dans la prairie ! Ce doux dingue et batave ne me parlait pas d’Amérique, et pour­tant… Les éten­dues à perte de vue, balayées par les vents ou cares­sées par un soleil couchant. Ces distances sans fin qui laissent rêver, en trompe‐l’oeil, d’une liberté sans horizon… lors même qu’elles vous enferment dans leur immen­sité. C’est cette angoisse profonde qui étreint Richard Gere et son regard azur dans Les Moissons du ciel. Si ce film de Terrence Malick, un chef d’œuvre, semble faire la part belle à la photo grand angle du touriste suant dans les majestés pano­ra­miques améri­caines, il se montre en fait d’une finesse parfai­te­ment nuancée : au milieu des champs de blé d’un grand proprié­taire texan, loin de tout, l’homme n’échappe ni à sa nature, ni à la nature. Entre deux mois­sons, Richard pousse sa fiancée à se marier avec le dit‐propriétaire mourant pour toucher le pactole. Vanité des vanités.


« Space is every­thing », mais cet espace, quand on en manque, on le fabrique. Mon Amérique, c’est peut‐être aussi ça… L’espace arti­fi­ciel qui pue le fric et la consom­ma­tion. New‐York et la verti­ca­lité des tours vitrées qui piquent, de leurs antennes télés, le bleu du ciel dans leur noir­ceur sale et polluée. Des bureaux peroxydés aux relents de faux cuir, de plante javel­lisée et de plateau laqué, qui conquièrent l’at­mo­sphère, salissent d’ac­tions en hausse ou de profits en baisse la lumière qu’ils traquent, éten­dant l’ombre au pied de leur silhouette gigan­tesque. Dans cette ombre, je vois rôder le spectre de Patrick Bateman, son costume Valentino et ses lunettes Oliver Peoples, errant de club en club, de J&B serrés en Absolut on the rocks. De viols en meurtres. Bateman, c’est ce yuppie new‐yorkais qui parcourt les pages d’American Psycho, le seul roman valable de cette deuxième moitié du XXème siècle. Gémonie fata­liste d’une société déshu­ma­ni­sante. Pendant que Tom et Richard bati­folent dans la plaine, Patrick, lui, tue. Il manque d’espace, alors il se l’in­vente à grosses doses de Valium.

« Bateman manque d’espace, alors il se l’invente à grosses doses de Valium »

Et, parce que « l’espace, c’est tout », quand on est prison­nier du grand comme du petit, on essaie de casser ses limites. Edward Hopper, l’un des chantres du réalisme améri­cain, tentait de peindre « la conscience des éléments en‐dehors de la scène ». Mais chacune de ses toiles, dont l’une, d’ailleurs, a inspiré Malick dans Les Moissons du ciel, imposent un confi­ne­ment dans l’es­pace qu’elles occupent. Réinvention perma­nente de nouvelles fron­tières. Même quand Jackson Pollock tente de les abolir. Pollock, LE peintre qui a fondé l’art améri­cain en un jet de pein­ture, de coulures en giclures, qui « débordent du cadre, dépassent les fron­tières du temps et de l’espace », disent les critiques, en toiles monu­men­tales figu­ra­tives non d’ob­jets, mais d’états inté­rieurs… Une quête un peu vaine ? Les Pilgrim Fathers, lors­qu’ils ont débarqué sur les côtes pluvieuses de Nouvelle‐Angleterre, affamés et souillés, touchés par le scorbut au terme d’un érein­tant périple, nous ont créé un tout nouvel espace : le Nouveau Monde. Ils ont ainsi repoussé leurs fron­tières physiques, nos fron­tières morales… et celles du peuple indien.

Mon Amérique, c’est celle‐ci. Peut‐être est‐ce la vôtre aussi. Une Amérique aux nuances para­doxales que l’on pour­rait aimer à pied, mais dont on parcourt plutôt les kilo­mètres de bitume au volant d’une vieille Corvette péta­ra­dante. L’esthétique de la liberté. De l’es­pace. Elle est… la Candy de Lou Reed, que je ne pouvais éviter alors qu’il vient de péné­trer dans l’es­pace inconnu de la mort : « La femme de tout le monde… dans une backroom. »

A voir :

Tom Sawyer, dessin animé d’Hiroshi Saito (1980)

Les Moissons du ciel, réalisé par Terrence Malick (1978),
avec Richard Gere, Brooke Adams et Sam Shepard

A lire :

Les Aventures de Tom Sawyer, Mark Twayn (1876)

American Psycho, Bret Easton Ellis (1991)

A contem­pler :

Maison au bord de la voie ferrée, peint par Edward Hopper (1925)

Convergence : number 10, peint par Jackson Pollock (1952)

A écouter :

Symphonie numéro neuf en mi mineur, Antonin Dvorak (1891)

Walk on the wild side, Lou Reed (1972)

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