AccueilLe blog de la rédac'Slicé-Décalé : Federer, une amante se confie

Slicé‐Décalé : Federer, une amante se confie

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Tous les deux jours durant cet Open d’Australie, retrouvez la chronique de Simon Alves « Slice/Décalé », traitant de façon totalement libre et farfelue d’un événement de son choix. Faits de jeu improbable, résultats « oufissimes » ou déclarations abracadabrantes… On peut rire, mais on ne se moque pas !

Cher lecteur, ce soir, j’ai décidé de changer de discours. Finie la haine gratuite que même chez Leader Price tu trou­veras pas plus gratuit. Ce soir, cher lecteur, comme mon titre l’évoque, j’ai envie de te parler d’amour. Ah ! Ton regard inter­loqué en dit long ! Tu ne t’y atten­dais pas vrai­ment ! Tu pensais que je rusais une fois de plus, usant de procédés perfides pour répande le malheur que du bout des doigts je distille dans les coeurs comme un semeur de pleurs ! Et bien non, cher lecteur, non, pas cette fois. Je ne dis pas que je n’y revien­drai pas. Je me laisse cette possi­bi­lité… Ceci étant dit, il est temps pour moi de vous conter une histoire. Une histoire fabu­leuse, mais aussi dange­reuse. Car comme l’in­dique ma titraille agui­chante, je vais vous parler de l’in­terdit. De l’adul­tère. Mes inves­ti­ga­tions pous­sées m’ont amenées à la rencontre d’un des multiples flirts du grand Roger Federer. Oh oui, ne me regarde pas comme ça, cher lecteur, il en a eu plusieurs. Je crois que ça se chiffre même en milliers…

Tu tombes des nues, et je te comprends ! Pourtant c’était là, sous tes yeux, pendant toutes ces années : et tu n’as rien vu. Mes inves­ti­ga­tions, comme je te disais, m’ont guidées (cette paren­thèse est un sas de décom­pres­sion. Cher lecteur, tu vas basculer à ce moment précis dans la folie pure et dure, mais qu’elle est douce, qu’elle est douce !) en Asie. Dans un centre d’ini­tia­tion à la pratique du tennis, plus parti­cu­liè­re­ment, où de jeunes enfants défa­vo­risés peuvent s’adonner aux joies de ce que nous consi­dé­rons tous ici comme l’un des plus beaux sports du monde. Non, non, je n’en dirai pas plus sur ce lieu, de peur de révéler la couver­ture de la‐dite amante. Dans cet endroit où les rires de ces petits êtres avides de connais­sance contrastent avec l’as­pect sommaire et glauque de ce que le tiers‐monde peut parfois offrir comme paysage, j’ai rencontré une certaine Martine. « Mais qui est‐elle ? Dites‐nous en plus Simon, vous avez vendu la m… » Doucement, voyons ! J’y viens.

Je reprends donc. C’est entre deux tubes de Babolat et anti­vi­bra­teur premier prix que j’ai rencontré Martine. Le poil terne, le rebond diffi­cile, l’in­té­ressée a bour­lingué et vu du pays. Pourtant, à travers son teint blafard, on distingue encore de façon mini­male ce qui est inscrit sur son visage jaune pâle : « Roland Garros 2009 ». Je sens que s’es­quisse déjà sur votre faciès un léger sourire, car vous me comprenez. « Si j’ai connu Roger ? », a‑t‐elle commencé. « Hé, Françoise ! Tu l’en­tends le jour­na­leux ? Il me demande si j’ai connu Roger », a pour­suivi Martine dans un éclat de rire que n’ar­ri­vaient pas à couvrir le bruit des frappes envi­ron­nantes. « Que veux‐tu savoir l’ami ? Je pour­rais t’en écrire un bouquin sur Roger… », m’a‐t‐elle néan­moins rassuré. Ca tombait bien, j’en aurais bien écrit aussi un ! Prudent mais pour autant sûr de moi, je me suis risqué à aborder le sujet en lui deman­dant comment elle avait bien pu le connaître… « C’était un dimanche », s’est‐elle rappelée. « Oui, un dimanche comme je n’en ai plus vécu de puis des lustres… »

Installé auprès de Martine, la balle revêche, je n’ai pas pu m’empêcher de perce­voir chez cette ancienne jouis­seuse de l’ex­trême de légers tres­saille­ments au fur et à mesure que son histoire avan­çait. « J’ai senti que j’avais été choisie », a‑t‐elle commencé. « Quand je l’ai vu au loin, enfin sortie de mon cylindre d’alu­mi­nium austère et froid, un senti­ment de chaleur s’est emparé de mon caou­tchouc. Il était là ». Scrutant de son regard aux profon­deurs inson­dables une assis­tance en passe de le voir couronné, le Roi Roger Federer se tenait droit. L’émotion était palpable, même pour Martine, qui, reconnaissons‐le, n’est rien d’autre après tout qu’une sphère en nylon recou­verte d’un amas de feutrine jaune imbibée d’air. « On m’a lancée vers lui. Il allait servir pour le gain du match. Et ça allait être moi qui le consa­cre­rait », s’est réjouie, encore suffo­cante à l’évo­ca­tion de ce moment, la drola­tique Martine la balle.


« Quand il m’a prise dans sa main… mon dieu… enfin, mon Roger (oui, son adula­tion allait jusque là)… J’ai litté­ra­le­ment été pétri­fiée par la tendresse et l’as­su­rance qui régnaient dans le creux de sa paume. Cet homme est un orgasme à lui seul », s’est emportée sans aucune retenue la coquine. « Il m’a observée, m’a malaxé pour voir si j’étais à son goût… Oh on dirait une jeune fille en fleur, vous devez me trouver ridi­cule ! », s’est‐elle empressée de me dire, rouge comme une pivoine (oui, je ne savais pas qu’une balle pouvait rougir). Tâchant de la rassurer sur la fasci­na­tion que j’avais pour son précieux récit, je l’ai encou­ragée à pour­suivre. « Je n’avais jamais volé avant. Mon appré­hen­sion était légi­time, j’étais toute jeune, et pour­tant déjà prête et contrainte à me voir dépu­celée par un inconnu au charme rava­geur », s’est‐elle souvenue. « D’un geste du bras tendu, il m’a élancée. J’étais prise entre deux senti­ments : la peur de ce vide qui me sépa­rait à présent de lui, et cette sensa­tion incroyable d’être envoyée au septième ciel par l’homme que j’ai­mais », a concédé dans un soupir de nostalgie une Martine perdue dans ses pensées.

« Il déte­nait à ce moment précis tous les pouvoirs sur moi », a‑t‐elle néan­moins pour­suivi, plus affirmée. « Celui de m’abattre, celui de me propulser où bon lui semblait et même celui de refuser de m’uti­liser au dernier moment. Croyez‐moi, même pour ça, je ne lui en aurais jamais voulu tant les liens qui s’étaient tissés entre lui et moi, pendant cette seconde où j’ai pu le regarder dans le blanc des yeux, m’a paru repré­senter l’éter­nité dans laquelle je voulais diluer le rester de mes jours.« J’ai senti, cher lecteur, que je tenais là une perle rare. Une balle qui avait connu l’amour comme aucune autre ne l’avait proba­ble­ment connu. Si vous aviez pu, oh oui si vous aviez pu la voir rouler, d’un côté à l’autre de la table sur laquelle je l’in­ter­vie­wais, se remé­mo­rant cet instant si simple et si banal aux yeux de l’homme, mais si profond, si mystique et si lourd de sens chez cet amas de textiles agréé par la Fédération. « Puis est venu le moment tant attendu », a repris Martine. « Celui de la frappe. Celui que je ne redou­tais plus… Bien m’en a pris car quand je suis entrée en contact avec sa raquette, c’est le souffle d’une caresse à la douceur inat­tendue qui a fouetté mon corps. Je… je l’avais atteint. Oui. L’orgasme », a‑t‐elle achevé sa phrase dans un souffle coupé.

« Derrière, tout est allé très vite. Trop vite », a‑t‐elle néan­moins décidé de reprendre. « De l’autre côté, le malotru Soderling – on ne l’aime pas trop dans le milieu, chez lui la page où le mot tendresse est inscrit a disparu de son diction­naire – a cru bon de me grati­fier d’une frappe lourde et violente, dont je ne voulais pas ! Mais qu’im­por­tait… Derrière j’ai vu le filet s’ap­pro­cher de moi. Ma course, c’est à l’in­té­rieur de ce dernier qu’elle s’est terminée dans un fracas assour­dis­sant. Le temps de pouvoir regarder mon héros millé­naire tomber à genoux sur la terre qui s’était toujours refusée à lui jusqu’ici. Ma carrière était finie, là où la sienne attei­gnait son apogée. J’étais en paix », a conclu Martine, me lais­sant abasourdi par cette histoire que je n’ima­gi­nais pas si profonde et lourde de sens chez un être dépourvu de tissus organiques.

Avant de partir, toujours un peu sonné et la Martine, ma petite Martine, repue d’avoir pu expulser toutes ces émotions, je me suis tout de même risqué à une dernière ques­tion : et si elle avait un regret dans tout ça ? « Je n’en ai aucun, mon petit… Enfin si, peut‐être un seul », a‑t‐elle concédé, mettant mes sens en alerte et mon stylo en posi­tion d’écri­ture. « Que l’autre nigaud n’ait pas réussi à me faire passer de l’autre côté du court… Histoire d’être un winner qui se respecte, et de me frotter encore au plaisir suprême », m’a‐t‐elle lancé, un sourire se dessi­nant légè­re­ment sur les bandes encras­sées qui barraient là sa feutrine délavée…

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