US Open
Mouratoglou : "Les joueurs n’ont plus peur de s’arrêter"



Observateur avisé, Patrick Mouratogou n’a pas manqué une miette de cet US Open totalement surprenant. Le coach de Serena Williams revient sur cette édition 2017 avec l’émergence d’une jeune génération qui frappe déjà à la cours des grands.

Patrick, qu’avez-vous aimé lors de cet US Open ?
J’ai aimé beaucoup de choses ! Dans le tableau féminin, l’émergence de jeunes joueuses américaines est une vraie bonne nouvelle. Le fait d’avoir quatre joueuses des Etats-Unis en demi-finales pour ce tournoi est quelque chose d’exceptionnel. Ici, le tennis est peut-être le septième ou huitième sport, il y en a tellement. Pour la santé économique du tennis, c’est une excellente nouvelle. Serena et Venus ont tenu la baraque depuis la fin d’Agassi et Sampras. Alors cela marque l’affirmation du retour du tennis américain. Dans le tableau masculin, j’ai aimé l’arrivée de beaucoup de jeunes qui sont très prometteurs. Ils vont faire très mal dans les années à venir et c’est extrêmement positif. Le négatif est l’absence de nombreux joueurs du Top 10, donc une partie de tableau a été amputée de beaux matchs… En échange, on a donc eu plein de jeunes qui ont pratiqué un super tennis et cela leur a permis d’aller plus loin dans le tournoi, de gagner plus de matchs, de prendre de l’expérience et de la confiance.

Vous évoquez les nombreuses absence, le calendrier est-il un problème pour le physique des joueurs ?
Si c’était un phénomène récurrent, ça serait inquiétant. Or, ce n’est pas le cas. On en parle beaucoup, car cela a été spectaculaire. Néanmoins, c’est la première fois que cela arrive en Grand Chelem. C’est sans doute tôt pour en tirer des conclusions. En revanche, on observe qu’il y a une grande majorité de joueurs et joueuses qui jouent bien après avoir connu un arrêt de six mois voire plus. Je pense à Stephens, Keys, Anderson, Nadal, Federer et je ne parle même pas de Del Potro ! C’est un véritable phénomène. Avant les joueurs faisaient tout pour ne pas s’arrêter, de peur de ne plus retrouver leur niveau. Les joueurs en étaient persuadés. Finalement, c’est l’inverse qui se produit !

Federer et Nadal ont-il servi de jurisprudence ?
Je suis totalement d’accord ! Aujourd’hui, les joueurs n’ont plus peur de s’arrêter : si je suis blessé, je m’arrête le temps nécessaire afin de me soigner complètement et revenir sur le circuit à un excellent niveau. Et pour beaucoup, lorsqu’ils et elles reviennent, ils et elles font mieux ! La raison est simple : être hors du circuit pendant une période assez longue leur a permis de relativiser et de prendre conscience de beaucoup de choses. Ces phénomènes sont impossibles quand on enchaîne les tournois. On ne se rend pas compte de son amour pour le tennis puisque l’on joue tout le temps. Stephens en est un excellent exemple. Avant, elle n’avait pas toujours la bonne attitude sur le court. Elle a réussi à la changer, car elle a pris conscience que le tennis était important pour elle. Elle a pris du recul. Le circuit n’a pas changé depuis plus de dix ans. Il n’est donc pas devenu plus dur. Les joueurs acceptent simplement de s’arrêter et donc les blessures sont plus visibles.




La nouvelle génération émerge avec les Shapovalov, Rublev, Zverev… Qu’est-ce qui vous a plu chez eux ?
Ce qui m’a le plus marqué chez Shapovalov, ce sont ses qualités physiques et la manière avec laquelle il bouge sur le terrain. Il est gaucher et ultra agressif et ça tranche un peu avec ceux qui ont dominé le tennis ces dernières années, Djokovic, Murray qui sont plus contreurs et défensifs. Shapovalov est un attaquant pur. Zverev couvre incroyablement bien le terrain, mais ce n’est pas un attaquant. Maintenant, il y a de la place pour tous les styles de jeu et c’est ça qui me plaît, les oppositions de styles.

Avons-nous assisté à un tournant avec cette saison assez surprenante ?
Le tournant que je vois a eu lieu en début d’année : Federer et Nadal ont repris le leadership. Et pour moi, ils vont continuer l’année prochaine. Djokovic et Murray ne vont pas revenir plus fort pour les battre. Federer et Nadal ont dominé tellement longtemps le circuit que maintenant qu’ils ont récupéré le Graal, ils savent comment faire. Ils ne vont pas être faciles à déloger. Pour les jeunes, je pense qu’il leur faut encore deux ans pour arriver au top. Ça me paraît encore tôt de les voir gagner un Grand Chelem dès l’année prochaine. Zverev est encore perfectible. Il est prêt physiquement, mais l’effort mental sur 15 jours est totalement différent. Il doit encore progresser sur ce secteur. Mais attention, ils vont briller régulièrement dans les Majeurs…

Et chez les femmes ? Car depuis l’absence de Serena, trois joueuses de 24 ans ou moins ont gagné les Grands Chelems…
Justement, ce sera compliqué pour Serena ! La saison prochaine sera passionnante pour voir si les Américaines confirment, d’autant plus qu’elles peuvent poser beaucoup de soucis à Serena. Elles ont pris une nouvelle dimension. Concernant Serena, on décidera en décembre si oui ou non, elle ira en Australie. Le but est bien évidemment de jouer. Elle le jouera uniquement si elle prête. Ça n’a pas de sens d’y aller sans être compétitive. Elle reviendra quand elle sera prête.




Vous parlez des jeunes joueuses américaines, je suis obligé de vous demander votre avis sur celle dont le monde parle à New York : Cori Gauff, 13 ans, en finale des juniors et elle est dans la Mouratoglou Tennis Academy !
Effectivement ! On a commencé à travailler ensemble depuis qu’elle a 11 ans, soit deux ans. Il n’était pas question qu’elle quitte son environnement, la Floride. Je lui ai donc trouvé un coach et on est contact toute l’année. Cori vient très régulièrement effectuer des stages à Sophia-Antipolis à la Mouratoglou Tennis Academy et elle est membre de la fondation Champ'Seed. C’est important pour les Américains de s’habituer à se sentir bien en Europe. Souvent, la tournée européenne est un handicap pour eux car leurs habitudes changent énormément.

Êtes-vous surpris par sa progression et son parcours (qualifiée pour la finale des juniors à 13 ans) ?
Absolument pas ! Cori a toujours été en avance en battant des records nationaux aux États-Unis. Par exemple, elle a gagné un tournoi de 18 ans à 12 ans. Elle progresse à une vitesse phénoménale. Elle a presque participé à son premier tournoi chez les juniors Grade I la semaine dernière (à College Park). Elle était déjà en finale !



Au milieu de tout ça et au cœur de cette saison surprenante, où situez-vous le tennis français ?
On est à un moment pas forcément agréable de notre histoire avec un seul joueur qui représente la relève, ce qui est dur et lourd sur ses épaules, Lucas Pouille. Les autres sont plus loin au classement, alors tous les regards sont donc sur lui. L’avenir à court terme ne dépend que de Lucas Pouille. La Fédération française de tennis en est consciente et s’est exprimée sur le sujet à plusieurs reprises. Il y a une vraie volonté fédérale de faire évoluer les choses et de remettre en question les choses. Je pense que c’est nécessaire. Quand un bilan n’est pas bon, il faut être capable de se dire : « ok on n’est pas bon, on s’est trompé, mais pourquoi, qu’est-ce qu’on doit changer ». J’ai le sentiment qu’il y a un discours différent. On verra les effets.

Pouvez-vous être impliqué voire aider ?
Si on me demande, bien évidemment ! Je l’ai toujours dit, et je le redis, je suis Français, je suis attaché au tennis français et j’ai envie que la France brille. Je suis content quand c’est le cas, triste quand ça ne l’est pas. Si la FFT juge que je peux être utile, je le ferai avec grand plaisir.

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