Accueil We Love Tennis Mag

Julie Gervais : « Le tennis, c’est toute ma vie »

285

Au cours d’une carrière, le tennis peut devenir un allié pour chasser ses démons et retrouver son moi. Celle de Julie Gervais symbo­lise tout cela et force le respect. Elle confirme aussi que le sport permet de s’émanciper, d’ouvrir des pers­pec­tives, de se construire un avenir. Alors peu importe qu’au bout du chemin, il n’y ait eu ni un tour de quali­fi­ca­tions à Roland‐Garros ni même un premier tour dans un tournoi WTA, la vérité est ailleurs.

Cet entre­tien est tiré du numéro 75 de We Love Tennis maga­zine dans le réseau depuis vendredi.

Ton annonce de quitter le circuit profes­sionnel a beau­coup ému nos lecteurs sur le site welovetennis.fr, d’autant qu’elle était accom­pa­gnée d’un très beau témoi­gnage. As‐tu aussi ressenti cet élan dans ton entou­rage ?
Oui, un peu, et je ne m’explique pas tota­le­ment ce succès. En y réflé­chis­sant davan­tage, je pense que mon parcours atypique et ma sincé­rité ont touché les passionnés. J’en suis fière, car c’est bien ma passion pour ce sport qui m’a guidé tout au long de cette carrière sur le circuit ITF. 

Pourquoi avoir pris cette déci­sion ?
Tout simple­ment parce que plusieurs choses sont arri­vées au même moment. D’une part, il y a eu cette pause liée au Covid‐19, et de l’autre, une propo­si­tion d’emploi de mon club, La Raquette de Villeneuve‑d’Ascq, pour inté­grer le staff tech­nique en septembre. Ces événe­ments, qui n’étaient pas prévus, m’ont en quelque sorte « poussée » à prendre une déci­sion. De plus, je ne me voyais pas repartir, au vu de la situa­tion précaire du circuit inter­na­tional en ce moment.

Tu vas donc conti­nuer à jouer au tennis ?
Bien évidem­ment, c’est ma carrière inter­na­tio­nale qui est terminée. De toute façon, il est incon­ce­vable pour moi d’arrêter de taper dans une balle. Le tennis, c’est toute ma vie. Je connais cette « drogue » depuis l’âge de 4 ans et je jouerai tant que je le pourrai. J’ai bien envie de conti­nuer à embêter des adver­saires sur le circuit CNGT, et de me main­tenir à un clas­se­ment décent pour conti­nuer à défendre les couleurs de mon club.

Il n’y a pas un peu de tris­tesse à se dire que le circuit pro, c’est vrai­ment terminé ?
De la tris­tesse, jamais de la vie. C’est juste une page qui se tourne. Je suis heureuse du chemin accompli, car je ne le dois qu’à moi‐même.

C’est-à-dire ?
J’ai toujours tout fait toute seule. Je n’ai jamais eu de coach. Lors de mes deux périodes sur le circuit ITF, j’ai tout géré : mes séances d’entraînement tennis, ma prépa­ra­tion physique, mes réser­va­tions d’hôtels, d’avions, mon programme, mon calen­drier, ma période foncière, tout, abso­lu­ment tout. 

Tu es une soli­taire ?
Pas du tout. Mais mon parcours de jeune a été plus que diffi­cile, cela a été pour être franche un vrai trau­ma­tisme. Donc quand tu ne fais plus confiance à personne, il vaut mieux se centrer sur soi‐même.

Tu parles d’un trau­ma­tisme, peux‐tu être plus claire ?
Au cours de ma jeunesse, j’ai été placée dans plusieurs pôles France et je n’y ai jamais vrai­ment trouvé ce que je recher­chais. Je ne m’y suis jamais sentie à l’aise. Par la suite, je suis allée dans une académie, mais cela n’a pas été beau­coup plus effi­cace. En fait, je n’ai jamais trouvé ma place dans ce type de struc­ture. Pire, j’ai souf­fert menta­le­ment, car j’ai connu de longues périodes où mes coachs m’expliquaient sans cesse que je n’avais pas d’avenir, que j’avais un physique trop fragile et que, malgré ma volonté, je ne parvien­drais jamais à atteindre le haut niveau. Il est vrai que j’étais assez fluette, que j’avais eu des bles­sures à répé­ti­tion, mais ce n’était vrai­ment pas la peine de m’enfoncer conti­nuel­le­ment. Inutile de préciser que j’ai très mal vécu cette période. J’étais jeune, c’est le moment où l’on construit sa person­na­lité. Avec le recul, je me dis que tout cela aurait pu tuer ma passion. 

À ce point‐là ?
Exactement. Maintenant, le temps a fait son œuvre et j’y repense d’une façon diffé­rente. Cela a même été un moteur quand je me suis lancée sur le circuit. Je voulais me prouver que c’était possible et démon­trer que mes entraî­neurs s’étaient trompés, et surtout qu’ils n’étaient pas parvenus à briser mon rêve. Une fois que l’on est dans ce processus et cette dyna­mique, on avance vite, on acquiert de la confiance, et surtout on se construit une estime de soi, car c’est essen­tiel dans le tennis, mais aussi dans la vie. Après, il ne faut surtout pas réduire mon parcours à une « vengeance » pour faire taire des critiques. C’est beau­coup plus fin que cela. C’est un vrai chemi­ne­ment personnel après avoir été fragilisée.

Le tennis de compé­ti­tion a donc été une forme de thérapie ?
C’est vrai. Aujourd’hui, je peux dire ça, mais quand je me suis lancée, j’étais très loin d’imaginer tout ce que cela allait pouvoir m’apporter.

Tu te souviens de ton premier match sur le circuit ITF ?
Pas du tout, j’étais en mode décou­verte. Cela a duré cinq ans, de 2007 à 2012, avec des hauts et des bas. À un moment, je sentais que je bloquais alors j’ai décidé de faire un stop et de passer mon DE. Je ne savais pas si j’allais avoir la moti­va­tion pour revenir sur le circuit. J’ai aimé me former, apprendre. J’étais entourée, il n’y avait pas de stress ni de fatigue. C’était très enrichissant.

Du coup, en 2014, tu es repartie de zéro qui est d’ailleurs ton clas­se­ment de l’époque…
C’est une belle coïn­ci­dence, non ? En effet, je décide de m’y remettre, de me pousser un peu. J’ai de bonnes sensa­tions. Quand je remporte le Championnat de France seconde série en 2015, je sens un truc, une envie, je me projette. J’ai changé. Je suis diffé­rente. Je veux me mettre en danger et profiter de ma première expé­rience pour aller plus loin. Je décide donc de me fixer comme objectif de revenir sur le circuit ITF. Je sais que je serai seule, que je devrai trouver des solu­tions, que je n’ai pas d’appui finan­cier, mais je sais aussi que c’est ce que je veux faire.

Donc pas d’entraîneur ? 
Surtout pas. Mais un fidèle, mon père, qui est là pour me soutenir et me lancer les balles lors de mes séances d’entraînement. C’est moi qui rédige mon programme. Au niveau physique, je m’appuie sur les compé­tences de Bernard Cabassol qui est un expert et qui m’accompagne à distance. Pour progresser, je trouve mes spar­rings comme je peux. Cela paraît dingue et cela fait amateur, mais ça paye car cela me convient. Je progresse, et je peux repartir sur le circuit.

Le circuit a‑t‐il changé en ton absence ?
Non, il y a toujours des joueuses qui se lèvent à 6 heures du matin pour taper la balle et d’autres qui sont moins professionnelles. 

Tu arrives à te faire des amies ?
Oui, et j’aimerais d’ailleurs les remer­cier car sans Audrey Albié et Tess Sugnaux, je ne sais pas où je serais aujourd’hui. On a toujours été ensemble, on s’est beau­coup aidées, on a passé des moments merveilleux.

Quelle a été ta meilleure période ?
L’année 2019. Je me souviens que j’avais les mêmes sensa­tions que lorsque je suis devenue cham­pionne de France. J’atteins les demi‐finales à Cherbourg (ITF 15 000 $) en battant Amandine Hesse, je sens la balle comme jamais et physi­que­ment, je suis dans le coup. Derrière, j’enchaîne par une victoire dans le 15 000 $ de Stockholm. J’étais eupho­rique. C’était mon premier titre depuis trois ans. On est en octobre 2019, je plane un peu, je viens de traverser le tableau sans perdre un set. En novembre, j’atteins logi­que­ment mon meilleur clas­se­ment : 374e.

Tu penses que tu aurais pu aller encore plus haut ?
On peut toujours aller plus haut, mais comme je l’ai dit dans mon témoi­gnage, je ne me suis jamais menti et c’est là l’essentiel. J’ai adoré être une compé­ti­trice, ne rien devoir à personne. Vu comment ma carrière avait démarré, c’est un petit miracle ce qu’il m’est arrivé. Mon père a été un soutien indé­fec­tible, il est devenu au final mon coach sans avoir de compé­tences tech­niques, et ma maman, ma prépa­ra­trice mentale [rires]. Bref, j’avais fina­le­ment constitué un team comme les grands cham­pions du tour [rires].

Parlons‐en des grands. Tu as un joueur préféré ? Tu les regardes jouer ?
C’est une drôle de ques­tion. Je crois que tu n’as pas compris. Je te l’ai dit, le tennis c’est ma vie. Donc oui, je suis atten­tive à leurs perfor­mances, même s’il y en a un que j’admire plus particulièrement.

Laisse‐nous deviner : Roger Federer ?
Raté, Rafael Nadal. Tout ce qu’il dégage m’a inspiré. C’est un joueur qui ne s’avoue jamais battu. Sa comba­ti­vité, sa pugna­cité, tout me touche chez lui.

A propos de l’auteur

Laurent Trupiano

Laurent Trupiano est jour­na­liste depuis plus de 25 ans, il a travaillé pour divers médias (Le Parisien, Le Point, Radio France), il a été le co‐fondateur de Sport24.com. En 2007, il a créé le maga­zine We Love Tennis et lancé le site Welovetennis.fr en 2013. Aujourd’hui, il est le direc­teur de la rédac­tion des deux supports.