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Fréderic Viard : « Pour être un bon journaliste, il faut avoir tenu une raquette »

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Voix offi­cielle du tennis sur Canal +, Frederic Viard est en train de prendre une zone d’influence propor­tion­nelle au pouvoir de diffu­sion de la chaîne cryptée sur le tennis à la télé­vi­sion. L’occasion pour GrandChelem d’aller rencon­trer le jour­na­liste en pleine prépa­ra­tion des Masters France qui auront lieu fin décembre à Toulouse. 

Frederic, en tant que jour­na­liste fran­çais, d’un média fran­çais qui va sur un tournoi, est‐ce que tu sens que la France est une grande nation du tennis ? Quel est ton sentiment ?

Je ne sais pas si dans le tennis, on raisonne vrai­ment en terme de nations. Pour le moment on raisonne plus en terme de joueurs. Ce qui est sûr c’est qu’on a une densité qui fait que les gens savent que le tennis fran­çais est fort. C’est ce que disent tous les joueurs. Après tout dépend de mes inter­lo­cu­teurs. Quand ce sont des joueurs, pas de soucis, parce qu’ils voient que le tennis fran­çais – et encore plus cette année qu’en 2007 – est bien présent. Quatre dans les 20, c’est pas n’importe quoi. Mes autres inter­lo­cu­teurs sont les direc­teurs de tour­nois. Je vois qu’aujourd’hui, un groupe comme Canal Plus, avec Sport + et Canal Plus Sport, est beau­coup plus présent que beau­coup d’autres pays. Alors il y a les Américains qui sont très forts, sur les gros événe­ments, les Grand Chelems, la Masters Cup et les tour­nois chez eux. Tu as les Anglais qui sont dans quelques tour­nois et montent en puis­sance en même temps qu’Andy Murray. Sinon on est plus forts que l’Allemagne et tous les autres pays euro­péens. On est à égalité avec l’Espagne et l’Italie. Et puis, il y a les pays d’Asie qui sont en train d’arriver en puis­sance, mais je dirais que c’est le pouvoir écono­mique de l’Asie. Après, il y a une manière diffé­rente de voir les choses, un peu à la manière anglo‐saxonne. C’est à dire qu’à partir du moment où tu vas sur un tournoi, tu le fais de manière impor­tante. Tu mets les moyens. C’est vrai que tu as parfois l’impression de voir l’Empire britan­nique qui débarque sur certains tour­nois. Ce n’est pas fran­che­ment la manière de travailler du groupe Canal.

A Madrid, vous étiez sur place ?

En l’occurrence le Madrid de cette année, on l’a fait depuis Paris, mais le prochain Madrid on sera là‐bas, parce que c’est un événe­ment fort. Maintenant on ne peut pas se permettre d’être présent partout. Parce qu’entre le tennis, le foot et le rugby, la boîte coulerait. 

Les choix, vous les faîtes comment ? Par tirage au sort, distance, audiences ?
Non, pour tous les grands événe­ments on est sur place. On fait Wimbledon, l’Open d’Australie, l’US Open. La Masters Cup, on sera là‐bas. Après, on essaye d’être présent tout au long de l’année, parce que c’est le contact auprès des joueurs qui change tout. Tu as deux vraies raisons qui font que tu es sur place. La première c’est le contact avec les joueurs, les orga­ni­sa­teurs, et parce que ton commen­taire est toujours plus riche. Et la deuxième c’est de montrer ton iden­tité de chaîne. Si tu es en cabine à Paris et que tu ne fais que reprendre les images, tu ne montres pas ton iden­tité de chaîne. Pour ça, il n’y a pas 50 solu­tions : être sur place et montrer la manière de travailler de Canal Plus, qui est aujourd’hui notre image de marque. On ne peut pas se permettre pendant deux mois de ne pas voir les joueurs. Sur tous les tour­nois fran­çais, on est sur place, parce que tous les joueurs fran­çais sont présents et les abonnés de Canal sont là aussi. C’est aussi un moyen pour eux de voir qu’on est là, comment on travaille. C’est un rela­tionnel. Après, il y a aussi Miami, parce qu’il y a deux tour­nois aux Etats‐Unis à cette époque de l’année, et qu’il fallait en choisir un, on a pris Miami mais cela’aurait pu être Indian Wells. Cette année, ce sera Madrid parce que ce sera la première fois. Sur les deux événe­ments de l’été aux Etats‐Unis, c’est plus compliqué. Les gens partent en vacances et donc si on doit investir, ce n’est pas là que c’est le plus effi­cace. Par contre, on doit être présent sur la fin de saison, comme la Masters Cup, parce que c’est un événe­ment phare. C’est Shanghai, c’est cher, mais peu importe, il faut qu’on soit là‐bas. Quand je vois aujourd’hui toutes les chaînes TV, on est très présents. En prenant le parti de ne pas arriver avec d’énormes moyens, mais de multi­plier les présences sur les tournois. 

Tu as les chiffres d’audiences ? Par exemple la finale de Madrid, tu sais combien de personnes ont regardé Sport + ?
Je ne sais pas du tout, parce que sur les chaînes du câble, les études d’audiences sont faites tous les six mois. Par contre après, on a les chiffres, pas spécia­le­ment sur un match ou une journée, mais on sait après coup si un événe­ment marche ou ne marche pas. Par exemple, on sait que les deux Masters Series de l’été ne marchent pas beau­coup, parce que juste­ment c’est l’été, les gens sortent, partent en vacances.

Et donc ce sont des choix que vous faîtes. Par exemple vous ne diffusez pas Metz. Est‐ce parce que ce sont des droits que détient Paris Première ? Comment ça marche ?

Oui, les droits appar­tiennent à Paris Première et je peux vous en parler parce qu’on a failli les avoir il n’y a pas long­temps. Mais il y a eu une suren­chère de Paris Première, enfin M6 derrière, mais ça se rené­go­ciera. Nous notre souhait avoué est d’être présent sur tous les tour­nois fran­çais. On fait le Masters France aussi.

Justement Gilles Moretton me disait que sur ce Masters France, vous souhai­tiez innover.

Oui, c’est vrai, comme on n’a pas toutes les contin­gences de l’ATP, on sera un peu plus libre pour proposer des nouveautés.

Comment se passe­ront ces inno­va­tions ? Des choses sont déjà prévues ?

C’est un tournoi un peu à part, parce qu’il ne sera pas l’un des tour­nois à enjeux spor­tifs les plus élevés de la saison. Mais c’est un tournoi où on aura les meilleurs joueurs fran­çais, et ça nous permet de montrer le tennis et les joueurs de manière inté­res­sante. Par exemple on a demandé à tous les joueurs, la veille, de nous accorder une demi‐heure d’interview pour qu’on puisse faire un bel habillage Canal. On envi­sage effec­ti­ve­ment de mettre les coachs sur un banc, équipés d’un micro. Tout l’aspect tactique qui est très inté­res­sant, pourra être décou­vert de cette manière. Pour nous, c’est un peu la suite du National.

Il y a beau­coup de gens dans le milieu du tennis qui critiquent ce Masters en disant que c’est du grand n’importe quoi. Qu’est-ce que tu leur réponds ?

Non, ce n’est pas du grand n’importe quoi. Il ne faut pas le vendre en disant que c’est le cham­pionnat de France. Ce n’est pas le cas. On n’est pas dupes. C’est un événe­ment qui permet de vois les meilleurs joueurs fran­çais à la fin de la saison. C’est un événe­ment sportif, parce qu’il y a des prize money et que les gars voudront les gagner et ne vont pas se faire de cadeaux, et aussi parce qu’il est intégré dans une prépa­ra­tion pour la saison prochaine, avec une surface qui devrait se rappro­cher de celle en Australie. Et puis c’est un événe­ment festif, parce que c’est la fin de saison, qu’il y aura tous les joueurs, qu’il n’y a pas non plus beau­coup de pres­sion, donc les mecs seront plus décontractés. 

Et vous mettez le paquet ? Ce sera sur Canal Plus Premium ?

A priori, et rien n’est défi­nitif, on était parti pour avoir les matches sur Canal+ Sport et la finale sur Canal, mais il y a pleins de matches de foot à cette période là, avec des contrats signés sur Canal+Sport, donc peut‐être que ca va passer sur Sport+. Mais on veut une belle exposition.

Est‐ce que pour être un bon jour­na­liste sportif de tennis, il faut avoir été un bon joueur de tennis ?

J’espère pas, parce que moi mon niveau ça devait être 30, tu vois. Non, par contre je pense qu’il faut avoir tenu une raquette, savoir ce que ça fait quand tu as mal aux jambes, quand le mec t’a fait courir gauche‐droite, ce qu’est d’aller cher­cher une balle compli­quée, de prendre une balle liftée, de ne pas réussir un slice. Tout ce qui fait les sensa­tions du jeu. Après, pour moi, il est impor­tant de sentir le match.


Et ça, tu le fais comment ? Par le contact que tu as avec les joueurs ? Par les infor­ma­tions que tu as réussi à déni­cher ? Comment on arrive à grap­piller de la matière ?
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J’ai envie de te dire que je ne trouve pas mon métier diffi­cile. J’adore le tennis, j’adore regarder le tennis, même si il y a des matches ennuyeux. C’est là que mon travail est plus compliqué, parce que pour éviter que le télé­spec­ta­teur qui regarde un match ennuyeux n’ait pas envie d’aller voir ailleurs, c’est diffi­cile. A la limite, un Federer‐Nadal, c’est le match le plus facile du monde à commenter. Même si tu dis des « saucisses », le mec va regarder. Par contre un premier tour sur terre battue, quand tu as quatre matches derrière toi dans la journée, ce n’est pas facile. Parce que par exemple sur un Masters Series, on prend l’antenne à 11h et on la rend à minuit. Alors on est plusieurs à commenter, mais ce sont des grosses jour­nées quand même. Mais j’adore ce métier. Quand je suis en Australie, à l’US Open, ou sur le center court de Wimbledon avec Federer‐Nadal, Borg dans la tribune, je suis autant spec­ta­teur que commen­ta­teur. La seule diffi­culté, c’est de sentir le match. Il n’y a pas besoin d’avoir été n°1 Français pour ça. Il y a un consul­tant qui est là pour ça, pour dire que sur tel coup il aurait dû jouer comme ça ou inver­se­ment. Moi, en plus je laisse beau­coup parler le consul­tant. Après, il faut saisir l’impression du moment où le match va tourner. Moi je ne saurais pas le définir. J’ai la sensa­tion parfois de passer à côté, parfois de le saisir, mais c’est le plus diffi­cile. Il y a des joueurs qui sortent d’un match et il m’arrive de le sentir. Je sais par exemple parfois lire le visage de Roger Federer quand il commence à se poser des ques­tions. A Madrid, sur le match Nadal‐Gasquet, j’ai eu le senti­ment de voir un Nadal qui était usé, qui n’arrivait pas à être tran­chant et j’avais le senti­ment que Gasquet pouvait passer, mais il n’a pas osé. Voilà, c’est le ressenti.

Après, est‐ce que le fait d’être à la TV, par rapport à radio ou la presse, te donne conscience de ta respon­sa­bi­lité quand tu donnes un avis, une infor­ma­tion ?
Il faut savoir ce qu’on dit. Moi par exemple j’aime bien partager mon avis, ou alors ne pas être tout le temps sérieux. Le tennis est un sport long, tu peux avoir des matches de 2h30, et donc tu ne peux pas être tout le temps concentré. Et parfois le match te permet d’en sortir et d’être plus relax. Ici en l’occurrence, on a le blog et ce soir par exemple il y avait une ques­tion qui était «  Y a‑t‐il aujourd’hui des histoires de dopage dans le tennis ? » et Lionel Roux ne s’était fait que l’écho de ce qui se dit aujourd’hui dans les vestiaires, à savoir que beau­coup de gens se posent des ques­tions sur des joueurs, notam­ment sur Rafael Nadal. Le pouvoir de la TV, et là en l’occurrence pour les fans de Nadal, c’est que ça augmente la sensi­bi­lité. Nous on a mis en place ce blog, qui était mon idée, pour pouvoir parfois sortir du match, et faire parti­ciper les inter­nautes. Mais il ne faut pas qu’on se trompe. Ca ne repré­sente pas non plus tous les abonnés de Canal. Reste que ce pouvoir de la TV amplifie tout. Pour les fans de Nadal, ils ont l’impression que Nadal n’est pas aimé. Mais on respecte Nadal. Federer a été n°1 pendant quatre ans et demi, c’est normal qu’il soit plus aimé. Nous, et je le dis souvent à l’antenne, on respecte beau­coup Nadal, mais ça n’empêche pas que Federer ait fait des choses qui m’ont fait beau­coup rêver. Nadal est mons­trueux aussi, mais quand tu as ce ressenti, ce bruit qui est dans les couloirs, que les joueurs se posent des ques­tions, c’est notre métier de le retrans­crire. Avec toutes les précau­tions qu’il faut, non pas pour ne pas se mouiller. Quand Canas se fait attraper, c’est mon métier de le dire. Après, comme c’est dans l’instant, ça a beau­coup plus de poids. Toi qui fais GrandChelem, tu as le temps de te relire, à tête reposée, nous dès qu’on dit un truc : crac !

Mais est‐ce que tu mesures ce pouvoir, est‐ce que tu t’es fait déjà répri­mander par un joueur qui t’a dit que tu avais balancé des choses fausses sur lui par exemple ?

Cela ne m’est encore jamais arrivé, parce que je n’ai peut‐être pas encore dit de saucisses sur un joueur, mais je sais que j’ai eu des retours du papa d’un joueur qui m’a dit « Oui, mais là, vous avez dit ça » et je dis « Oui c’est vrai que j’ai dit sur votre fils qu’il avait l’opportunité de gagner des matchs impor­tants, sur deux trois tour­nois, et ça ne s’est pas fait ». J’ai dit qu’il pouvait me dire ce qu’il voulait mais que son fils avait eu des oppor­tu­nités de gagner des matches qu’il a perdus au tie‐break, alors qu’il avait eu des balles de break et tout ça, et je lui ai dit que je comprends bien que ça ne lui fasse pas plaisir, devant sa TV, d’entendre que son fils n’a pas réussi à s’imposer.


Finalement c’est plus l’entourage que le joueur lui‐même qui vient te le dire.

Peut‐être parce que je n’ai encore jamais dit un truc sur un joueur qui ne soit pas vrai. Mais il nous est arrivé de tailler des joueurs. Je ne me souviens plus, c’était un Français à Bercy qui avait eu une wild‐card, et on avait dit que ce n’était pas bien, qu’il fallait qu’il se batte et tout ça. Je l’ai croisé le lende­main, je savais qu’il était au courant, mais il ne peut pas venir me taper sur l’épaule en me disant « Ce n’est pas bien ce que tu fais ». Ceci dit c’est vrai que je fais atten­tion aux joueurs fran­çais. Je peux balancer un jour une grosse saucisse sur un joueur étranger, je sais qu’il ne l’apprendra pas. Bon, en même temps, on n’est jamais méchant pour être méchant, on n’a jamais taillé gratui­te­ment un joueur. On peut parfois tailler, avoir des mots durs à partir du moment où c’est justifié, et c’est ce que je dis à mes consul­tants. Quand ils ont des mots durs, je leur dis « Ce que tu dis est vrai, tu l’as dit avec les formes, tu as eu raison ». Et si on est fâché avec le joueur, ce n’est pas grave, ça passera. Pour le moment, je touche du bois, on n’est pas encore sorti des clous. Mais je ne te cache pas que c’est une chose à laquelle on est très attentif, surtout main­te­nant qu’on a le blog. Dès que ça déborde un peu, on a tout de suite les retours. Moi, il m’est arrivé de dire des bêtises, et avec ce blog, ça arrive tout de suite. On a des réac­tions du style, « Fred, il parle trop, j’en peux plus », ou alors « Fred Viard il est pro‐Federer », et des trucs de ce genre.